‹ De l'amitié, MontaigneChapitre 20 sur 47 · Conversation, société, sens latin · texte numérisé non relu

Conversation, société, sens latin

meslange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille : je dis perdre à la verité, ne nous reservant rien qui nous fust propre, ny qui fust ou sien, ou mien. Quand Lælius, en presence des consuls romains, lesquels, apres la condemnation de Tiberius Gracchus, poursuivoient tous ceux qui avoient esté de son intelligence, vint à s'enquérir de Caius Blosius! (qui estoit le principal de ses amis) combien il eust voulu faire pour luy, et quil eust respondu: « Toutes choses. — Comment toutes choses? suivit-il?; et quoy, s’il t'eust commandé de mettre le feu en nos temples? — 11 ne me l'eust jamais commandé, repliqua Blosius. — Mais s'il l’eust fait? adjousta Lælius. — J'y eusse obey, » respondit-il. S'il estoit si parfaictement amy de Gracchus, comme disent les histoires, il n'avoit que faire d'offenser les consuls par cette dernière et hardie confession ; et ne se devoit departir de l'asseurance qu'il avoit de la volonté de Gracchus. Mais toutesfois ceux qui accusent cette responce comme seditieuse, n'entendent pas bien ce mystere, et ne presupposent pas, comme il est, qu'il tenoit la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par eognoissance. Ils estoient plus amis que citoyens, plus amis qu'amis ou qu'ennemis de leur païs, qu'amis d'ambition et de trouble. S'estans parfaictement commus® l’un à l'autre, ils tenoient parfaictement les renes de linclination l'un de l'autre : et faictes guider cet harnois* par la vertu et conduitte de la raison, comme aussi est il du tout impossible de l’atteler sans cela, la responce de Blosius est telle qu’elle devoit estre. Si leurs actions se demancherent®, ils n'estoient ny amis, selon ma mesure, l'un de l'autre, ny amis à eux mesmes. Au demeurant, cette responce ne sonne? non plus que feroit la mienne à qui s'enquerroit à

1. Cicéron, de Amicitia, chap. 1. — Plutarque, Vie des Gracques, chap. v. — Valère-Maxime, IV, vu, 1.

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