Ne sonne, ne signile
4% MON IAIGNE
moy de cette façon : « Si vostre volonté vous commandoit de tuer vostre fille, la tueriez-vous? » et que je l’accordasse : car cela ne porte aucun tesmoignage de consentement à ce faire; parce que je ne suis point en doubte de ma volonté, et tout aussi peu de celle d’un tel amy. Il n'est pas en la puissance de tous les discours du monde de me desloger de la certitude que j’ay des intentions et jugemens du mien : aucune de ses actions ne me sçauroit estre presentee, quelque visage qu’elle eust, que je n’en trouvasse incontinent le ressort. Nos ames ont charié! si uniment ensemble; elles se sont considerees d'une si ardante affection, et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles l’une à l’autre, que non seulement je cognoissoy la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à luy de moy, qu'à moy.
Qu'on ne me mette pas en ce rang ces autres amitiez communes; j'en ay autant de cognoissance qu’un autre, et des plus parfaictes de leur genre: mais je ne conseille pas qu'on confonde leurs regles; on s’y tromperoit. IL faut marcher en ces autres amitiez la bride à la main, avec prudence et precaution : la liaison n’est pas nouee en maniere qu'on n'ait aucunement à s’en deffier. « Aymez le, disoit Chilon?, comme ayant quelque jour à le hair; haïssez le comme ayant à l’aymer*. » Ce precepte, qui est si abominable en cette souveraine et maistresse amitié, il est salubre en l'usage des amitiez ordinaires et coustumieres. A l'endroit desquelles il faut employer le mot qu'Aristote avoit tres familier : « 0 mes amys, iln'y a nul amy‘. » En ce noble commerce, les offices et les bien-faicts, nourrissiers des aulres amitiez, ne meritent pas seulement d’estre mis en compte; cette confusion si pleine de nos volontez en est cause : car tout ainsi que l’amitié que je me porte, ne recoit point augmentalion pour le secours que
1. Métaphore analogue à celle de l’attelage, employée plus haut par Montaigne. Charier (voiturer dans un chariot) est ordinairement actif; mais on a été conduit à l'employer au neutre et à dire : charier droit, charier uniment, c'est-à-dire marcher du même pas, dans la même voie.
2. Chilon, un des sept sages de la Grèce, vécut au vi siècle avant Jésus-Christ. Ephore à Lacédémone, il mourut de joie, dit-on, en voyant son fils vainqueur aux jeux Olympiques.
3. « D'autres, comme Aristote, Ahétorique, NH, 13; Cicéron, de Amicitia, 16 ; Diogène Laërce, 1, 87, attribuent cette maxime à Bias. C’est Aulu-Gelle, I, 3, qui la donne à Chilon. Elle se retrouve dans l'Ajaz de Sophocle, y. 687, et dans les sentences de Publius Syrus, cité par Aulu-Gelle, XVII, 14. Sacy l'a combattue dans son traité de l'Amitié, liv. I], p. 62, éd. de 1704. » (Louaxore.)