‹ De l'amour de soiChapitre 1 sur 9 · CE QUE C EST QUE S AIMER · texte numérisé non relu

CE QUE C EST QUE S AIMER

]I n'est pas de sentiment que les philosophes aient plus blâmé, condamné et raillé que l'égoïsme, « l'amour propre » comme dit La Rochefoucauld, l'amour de soi.

Aristote y ramènetoutes les passions ' x et il faut entendre les passions mauvaises ; tout le Christianisme, par une interprétation peut-être fausse d'une parole de son fondateur, lui livre une bataille éternelle; Montaigne lui même, cette ' fleur

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charmante d'égoïsme aimable, biaise avec son égoïsme et le présente comme un projet d'étudier l'homme en la personne de M. de Montaigne.

Pascal dit de Montaigne : « le sot projet qu'il a de se peindre » et prononce l'arrêt, dont l'égoïsmc ne s'est pas relevé : « Le moi est haïssable. » Renchérissant sur Aristote, La Rochefoucauld montre avec acharnement que l'amour propre est la source, non seulement de nos passions mauvaises, mais de ce que nous prenons pour nos vertus, et, plus dangereux déguisé qu'à visage découvert, se fait aimer, comme s'il en avait besoin, sous le masque des qualités qui sont le plus éloignées de ce qu'il est.

11 faudrait pourtant s'entendre, analyser, tâcher de démêler les mesures et les limites, l'excessif, le suffisant et peut-être le nécessaire ; et, par exemple, méditer un peu cet paroles de Bossuet : w II ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier, de peur qu'il

ne se laisse mener à ses aveugles désirs. » S'il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier, il semble bien qu'il faille lui permettre de s'aimer ; car on aime toujours, et avec raison, ce que l'on estime. L'affection raisonnable c'est précisément l'estime qui s'attendrit et qui se mêle de sensibilité.

11 faut encore, au moins un peu, faire attention à cette boutade de Nietzsche : «Si, d'après Pascal et tout le Christianisme, notre moi est toujours haïssable, comment pouvons nous autoriser et accepter que d'autres, hommes ou Dieu, se mettent à l'aimer ? Ce serait contraire à toute bonne convenance que de se laisser aimer alors que l'on sait fort bien que l'on ne mérite que la haine, pour ne point parler d'autres sentiments défensifs — Mais aimer qui ne le mérite point c'est justement le règne de la grâce — Votre amour pour le prochain est donc une grâce [un amour gratuit]. Votre pitié est donc une grâce ? Eh bien,

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faites un pas de plus ; aimez-vous vous même par grâce... »

Et Nietzsche dit encore : « L'idée la plus sénile que l'on ait jamais eue au sujet de l'homme est dans le célèbre axiome : « le moi est toujours haïssable » ; dans celui qui émet cette pensée a l expérience de l'homme a cessé. »

Sans vouloir chicaner Nietzsche et lui prouver que Pascal a surtout voulu dire : a Montrer le moi est haïssable » (a Vous, Miton, vous le cachez... ») et en reconnaissant que le Christianisme n'est pas favorable à l'amour du moi, je remarque qu'en thèse générale Nietzsche pose très bien la question; il ne lui restait qu'à l'éclaircir. Oui, dire: le moi est haïssable c'est cesser d'avoir l'expérience de l'homme, parce que le fond de lui-même étant lui, s'il se haïssait, il se détacherait de luimême par une sorte de suicide moral, d'où s'ensuivrait quoi ? Qu'il serait ange, ce qui étant impossible, il resterait qu'il a ferait la bête » et

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c'est précisément ce que Bossuet comprenait admirablement tout à l'heure. C'est bien l'expérience de l'homme qui manque à ceux qui croient que le moi est haïssable; C'est bien l'expérience de l'homme qui a cessé chez eux, parce qu'ils se sont perdus dans l'amour de Dieu.

11 est très vrai, et qu'il est absolument impossible que l'homme ne s'aime point et qu'il ne serait pas bon qu'il ne s'aimât point du tout.

Je n'attache aucune importance ni aucun intérêt à cette idée de Nietzsche : l'individu est un microcosme « chaque être particulier comprend le processus tout entier, non seulement par hérédité, mais en lui-même, » et donc « il faut accorder à l'être particulier qui est nous-même une valeur énorme. »

Cette « rectification de l'égoïsme »

n'est pas juste ; car si l'on ne s'aime que comme être compréhensif du processus tout entier, c'est précisément alors qu'on ne s'aime point, mais le processus, mais

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l'humanité, mais le monde; et que l'on est un Marc-Aurèle au lieu d'un Aristippe ou d'un Ecclésiaste; et ceci n'est pas une rectification de l'égoïsme, mais un altruisme qui s'amuse à s'appeler amour de soi.

Mais je tiens grand compte au contraire de la suite du paragraphe que je viens de citer: «(i*) Lorsque l'instinct [d'amour de soi] se relâche, lorsque l'individu ne se cherche une valeur qu'au service des autres, on peut conclure avec certitude à de la fatigue et de la dégénérescence, (a*) L'altruisme du sentiment, sincère et sans tartuferie, dérive de l'instincf qui nous pousse à nous créer au moins une seconde valeur, au service d'autres égoïsmes. (3°) Mais dans la plupart des cas cet altruisme n'est qu'apparent : c'est alors méditer pour conserver son propre sentiment vital, son propre sentiment de ^valeur. » — Autrement dit et reprenant ces trois axiomes en sens inverse pour une exposition, à mon avis, plus claire: (3*) l'homme

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qui ne s'aime pas, qui se met tout entier au service des autres, se trompe sur lui-même, il s'aime très fort ; mais s'aimant d'une façon obscure, il a besoin de se retrouver, actif, vivant et ayant une valeur, dans son dévouement pour les autres ; (2') quelquefois l'homme qui ne s'aime pas, vraiment ne s'aime pas, ne se trouve pas de valeur; mais il veut s'en créer une, en se mettant au service des autres et dans cette valeur substituée, il en arrive à s'estimer, c'est-à-dire à s'aimer encore; (1*) enfin l'homme qui ne se chercherait une valeur qu'au service des autres et qui ne l'y trouverait pas, serait absolument sans égoïsme, c'est-à-dire sans moi et ne serait qu'un fatigué et un dégénércscent. — 11 n'y a rien à mon gré de plus juste que cette analyse.

D'abondant, remarquez que l'altruisme suppose l 'égoïsme comme son moyen et que, à admettre qu'il en soit la cause finale, loin qu'à ce

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titre il le supprime, à ce titre il exige qu'il soit. Pour pouvoir faire quelque chose pour les autres il faut commencer — et continuer — par faire beaucoup pour soi. Il faut commencer et continuer par se développer en force, en santé, en intelligence, en endurance. Pour faire quelque chose pour les autres, il faut se lever de bien bon matin ; mais pour se lever de bien bon matin, il faut se mettre en possibilité de se lever tous les jours de très grand matin.

Remarquez ensuite quel'al truisme absolu ne serait pas moral. Qu'est-ce qu'un acte moral ? Reprenons toujours la pierre de touche de Kant :

un acte moral est un acte que l'on voudrait qui fût érigé en règle universelle de conduite. Or, si vous êtes absolument altruiste, vous ne pouvez désirer que tout le monde soit absolument altruiste ; car alors vous' n'auriez pas d'égoïsme à qui vous dévouer. Bien plus, vous devez désirer qu'il y ait beaucoup

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d'égoïsmes au service desquels vous puissiez vous mettre. Bien plus, s'il n'y avait pas d'égoïsme autour de vous, vous en créeriez pour satisfaire votre goût ou votre volonté de sacrifice. Vous êtes donc très loin, aussi loin que possible, de désirer que ce que vous faites soit érigé en règle universelle de conduite. Par cela seul vous reconnaissez et déclarez que ce que vous faites n'est pas un acte moraJ.

Ce n'est pas, non plus, un acte immoral ; non, car un acte immoral c'est un acte qui est tel que l'idée qu'il serait érigée en règle universelle de conduite ferait frémir.

Qu'est-ce donc que votre acte ?

C'est un acte partiellement moral ; c'est un acte qui n'est moral qu'à la condition que d'autres actes différents de lui existent. Et qu'est-ce à dire ? Ceci, que, pour que l'altruisme soit bon, il faut que l'égoïsme existe.

— Oui, chez les autres.

— Oui et aussi chez vous ; car

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s'il existait chez les autres et l'altruisme seul chez vous, vous feriez des actes qui n'auraient pas de réciprocité, qui ne pourraient pas en avoir et qui par conséquent ne seraient pas un lien social, un lien humain. Vous inviteriez, par votre exemple, vos semblables à faire des actes qu'ils ne pourraient pas accomplir et par conséquent, si humain que vous fussiez à un point de vue, vous seriez anti-humain en définitive.

Comprenez bien : vous seriez Dieu. Dieu, dans l'hypothèse des Déistes, fait le plus grand bien à l'humanité et ne peut, d'elle, en recevoir aucun. 11 nous aime d'un amour pratique et nous l'aimons d'un amour stérile. Dès lors, si humain qu'il soit, il est anti-humain en ce sens qu'il est en dehors de l'humanité. 11 est celui à qui l'on ne peut faire ce qu'il fait ; il est celui qu'on ne peut servir ; il est celui qu'on peut aimer, sans pouvoir lui prouver son amour, et par consé-

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quent, à vrai dire, qu'on ne peut aimer lui-même.

C'est pour cela, d'abord, que certains amants de Dieu, pour pouvoir l'aimer, ont inventé un Dieu qui n'est pas tout puissant, qui est combattu par une puissance égale ou presque égale à la sienne, qui, par conséquent, a besoin qu'onl'aide, qui, par conséquent, peut être aimé d'une façon pratique (Manichéens).

C'est pour cela, ensuite, que les chrétiens orthodoxes ont très heureusement mêlé, en la personne de Jésus, à une partie de divinité, une partie d'humanité, d'humanité souffrante, d'humanité qui se plaint, égoïste par conséquent ; que, donc, on peut aimer comme un homme ; dont on voudrait, se transportant au temps où il a souffert, diminuer les souffrances ou les partager; qu'on peut aimer enfin, en imagination - au moins, d'un amour pratique : « Ah I si j'avais été là avec mes barons 1 » Voilà l'amour pratique.

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C'est pour cela enfin et surtout, pour pouvoir aimerun Dicusouffrant et égoïste, que les chrétiens orthodoxes considèrent encore en Jésus un Dieu souffrant et dénué, dont les pauvres et les souff"rants sonl les membres et qu'ils l'aiment en ses membres de l'amour le moins abstrait, le plus réel, le plus pratique et le plus fécond qui puisse être.

Remarquez le mot : a Que votre règne arrive » qui, dans la bouche et dans le coeur de la plupart des fidèles, de la foule chrétienne (car je sais bien qu'il a un autre sens) est un mot manichéen, veut dire :

fl Votre règne n'est pas arrivé, vous êtes combattu, soyez vainqueur ; je veux vous aider à l'être ; que le mal cesse, dont vous souffrez ; que les misères humaines cessent, dont vous souffrez ; arrivez à la toute puissance. » On ne peut aimer qu'un Dieu qui n'est pas tout puissant et l'amour pour le Dieu tout puissant est un sentiment qui existe peutêtre ; mais que je ne puis parvenir

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à me représenter et encore moins à définir.

Donc être altruiste absolu serait, à force d'amour, rompre tout lien entre l'humanité et soi, ne pas pouvoir être aimé et par conséquent tuer chez autrui ce qui nous aimerait et, en le tuant chez autrui, en détruire l'essence, puisque son essence est évidemment d'être réciproque ; non pas nécessairement également réciproque ; mais réciproque cependant de telle manière que si l'aller a lieu, quelque retour existe.

11 y a peu de danger, sans doute, qu'on aime jamais l'humanité au point de détruire l'amour, mais encore fallait-il s'expliquer et aller à l'extrême pour faire entendre où est le milieu.

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