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UNE AUTRE ENCORE

II y a cependant une troisième méthode de culture du moi, par laquelle on ne sort point, non plus que précédemment, de l'amour de soi, quoi qu'il puisse y paraître ; et bien au contraire ; mais qui ne consiste plus dans la culture des passions et des défauts. Cette méthode est celle-ci : ne pas considérer nos passions, nos défauts, ni même nos qualités comme étant nousmême ; mais comme des accidents ou comme des adventices qui se sont superposés à notre nous-même ; chercher le moi au-dessous d'eux et parvenir à le saisir.

On ne dira pas que ce soit là ne plus s'aimer, puisqu'ici, mécon-

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tents de toutes ces tendances, dites bonnes ou dites mauvaises, que nous avons en commun avec tant de sots, de faibles ou de croquants que nous méprisons, nous nous cherchons nous-même pur, nous-même sans alliage, nous-même sans adultération, et nous-même sans communauté compromettante ou humiliante avec d'autres.

Or ce nous-même immaculé, ce moi pur, qu'est-ce bien ? C'est le moi qui n'est pas mené ; mais qui se mène ; c'est le moi qui n'est pas tiraillé par des forces qu'il sent bien, quoique collées à lui, lui être étrangères ; c'est le moi qui ne joue plus ce jeu fatigant, humiliant et dangereux de composer et de ruser avec ces forces ; c'est le moi qui les supprime net et qui marche seul ; c'est le moi libre. Il n'y a rien qui soit nous, nous disent les philosophes Cartésiens, rien, excepté la liberté. Nos passions, c'est nous et ce n'est pas nous.

C'est nous comme le maître que

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nous suivons et dont nous faisons partie par cela même ; c'est nous comme l'esclave que nous dressons, mais dont nous dépendons par le soin même que nous mettons à le dresser ; c'est nous comme la maladie que nous portons dans nos veines, ou comme la vigueur factice que nous venons de puiser dans le vin ou dans un exemple qui nous a exalté. Ce n'est pas nous-même ; ce n'est pas un moi qui se sente indépendant, autonome, auto-agissant et intact et intangible. Si donc vous voulez être vous-même, conquérez-vous, conquérez votre liberté absolue. Supprimez tout le faux moi, tout le moi apparent ; supprimez toutes vos passions, quelles qu'elles soient. Ne dites pas comme Yauvenargues : « si vous avez quelque passion noble, qu'elle vous soit chère. » La passion noble étant toujours mêlée de passions très populaires ou voisine de passions très plébéiennes, il ne faut pas s'y fier du tout ni l'aimer le

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moins du monde. Supprimez-les toutes. Et alors réduit, à quoi ?

à une force, la volonté et à une lumière, la raison, agissez par cette force, d'après cette lumière.

Remarquez bien : par cette force, d'après cette lumière. Il ne faudrait pas se contenter de la liberté et, comme certains héros de CornciLc, être satisfait d'une action par cela seul qu'elle fût libre ; et agir librement pour le seul plaisir d'agir librement ; et se faire maître de soi pour le seul plaisir d'être maître de soi ; et croire, parce que le devoir est difficile, que c'est ce qui est difficile qui est le devoir. Non ; la liberté ainsi pratiquée, la liberté pour elle-même, la liberté gratuite, serait un simple exercice d'imagination et une sorte de folie du libre arbitre. La difficulté du devoir en est le signe, non l'essence ; elle le désigne, elle ne le constitue pas. 11 s'agit d'agir librement sur les indications de la raison : la raison voit ; moi le libre marche.

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Voilà une culture du moi. Elle est une culture par sarclage ; elle consiste à brûler toutes les mauvaises herbes, peut-être les bonnes ; et à rester sur son terrain propre, sur le plus net et le plus pur de son terrain.

Ne dites pas ou ne croyez pas triompher en disant que l'homme n'agit que par ses passions, que, par conséquent, toutes ses passions ôtées, il sera très beau, peut-être, mais très nul ; très bon, peut-être, mais très dénué et qu'il n'agira plus du tout. Vous oublieriez que la liberté elle-même peut être une passion. Elle en est une. Elle est une passion que l'homme se donne à soi-même. L'homme qui veut être libre est un être qui, obsédé par ses passions et tyrannisé par elles, se fait une passion du désir qu'il a de les détruire. Il est un être qui veut n'avoir qu'une passion, la passion de tuer les passions. La liberté consiste à faire de la liberté^une passion et chaque acte de liberté

constitue la liberté en passion plus forte, plus souveraine et du reste plus jalouse.

Et l'on sait qu'elle peut devenir une passion terrible, envahissante, destructrice obstinée et acharnée de tout ce qui n'est pas elle. Cela pourquoi ? Parce qu'elle est une passion tout à fait sut generis et tout à fait originale- Elle n'a pas, comme chacune des autres passions, une autre passion qui lui fasse contrepoids ou qui puisse le faire ; elle n'a pas, comme chacune des autres passions, une autre passion voisine, en laquelle elle puisse se transformer, vers laquelle elle puisse glisser jusqu'à une tranformation partielle ou quasi complète. Elle seule n'admet véritablement qu'elle seule. Elle seule veut être unique et a pour caractère même de ne pouvoir souffrir qu'elle même. Elle veut pour elle, non seulement la souveraineté, mais l'unité.

Et si l'on me dit qu'il est d'une psychologie douteuse de supposer

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une passion créée par l'homme et qu'il se donne, je répondrai que l'homme ne se donne pas, à vrai dire, la passion de la liberté ; que la liberté c'est lui-même et que la liberté devenue passion c'est lui-même encore en tant qu'être combatif, en tant qu'être qui, pour être, a eu primitivement à combattre mille ennemis plus forts que lui, bêtes fauves, reptiles, etc., qui est resté combatif et qui obéit au fond le plus profond de sa nature, en combattant ses fauves intérieurs avec l'allégresse et l'ivresse ardente de la lutte.

Et si l'on me dit enfin que la liberté est une illusion, on comprendra aisément qu'ici l'objection n'en est pas une, puisqu'il s'agit de pratique, puisqu'une illusion est une idée et puisque une idée est une idée-force dès qu'elle se pénètre de passion ; puisqu'en conséquence, pour une pure illusion nous pouvons entrer en acte et en une série d'actes indéfinie.

SE AMANDl PERITUS

De toutes ces cultures du moi vous pouvez choisir celle que vous voudrez- Chacune a son mérite et c'est encore obéir à sa nature que de choisir celle qui y est conforme.

Toutes supposent et même exigent l'amour de soi. Aimez-vous les uns les autres et aimez-vous vous-mêmes, avec dévouement. De ses « chères filles » de Saint-Cyr, Madame de Maintenon disait : « 11 faut leur apprendre à aimer comme à faire toutes choses, raisonnablement. »

— 11 faut aussi apprendre à s'aimer comme à faire toutes choses, judicieusement.

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