‹ De l'amour de soiChapitre 8 sur 9 · UNE METHODE · texte numérisé non relu

UNE METHODE

Mais encore comment, dans le détail, dans un certain détail ? Je le veux bien. 11 doit y avoir plusieurs méthodes. En voici une, ou deux.

Nous naissons avec des passions.

Nous les aimons ; nous ne pouvons pas ne pas les aimer. L'affection que nous avons pour elles est (en partie) l'affection même que nous avons pour nous. Nous nous aimons dans nos passions. Or, il ne s'agit pas dans cette méthode-ci de les retrancher, de les couper. Il s'agit d'une part de les tempérer les unes par les autres, d'autre part de les diriger vers le bien qu'elles souhaitent, mais que, peu clairvoyantes, elles méconnaissent.

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Vous êtes ambitieux. D'abord n'ctes-vous qu'ambitieux ? N'êtesvous pas en même temps très ami de vos aises, si bien même que ce n'est que pour arriver à vivre avec toutes vos aises que vous êtes ambitieux ? Alors tempérez votre ambition par votre amour du confort, de telle manière que votre ambition se ramène à ne désirer que le confort et par conséquent s'arrête à demi-carrière. Ici la culture du moi consiste à greflFer l'amour des aises sur l'ambition, pour rendre moins âpres les fruits de celle-ci.

— Mais vraiment, je ne suis qu'ambitieux I

— Bien I c'est la grande ambition. La grande ambition consiste, selon Spinoza, à sacrifier tout à son désir de plaire au plus grand nombre d'hommes possible. Ceci est le bien souhaité par l'ambition. Montrezlui ce bien à l'état vrai, à l'état précis et non à l'état confus où elle le voit. Elle le voit dans un tumulte

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et fracas de gloire ; montrez-le lui dans l'estime profonde et sans jalousie qu'auront vos concitoyens si vous leur rendez des services sans aspirer à les commander ni à les asservir. La culture aura consisté ici à ouvrir les yeux à une de vos passions sans la meurtrir et en lui laissant absolument toute sa force.

Vous êtes envieux ; et je choisis précisément cette passion parce qu'elle n'est pas une force et que par conséquent on ne voit pas très bien de quelle culture elle est susceptible. L'envie n'est que la haine elle-même, ou si l'on veut l'égoïsme haineux en tant qu'il se réjouit du malheur des autres et s'attriste du bonheur d'autrui.

Combattez, tempérez l'envie par cette considération que, se trahissant toujours, elle déclare, elle fait éclater précisément votre infériorité dont elle souffre et que par conséquent elle gagnerait la partie à ne pas jouer. Ceci est la culture de soi par répression douce et

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dissimulation des mauvaises tendances.

— Mais l'envie sans manifestations, à supposer qu'elle soit possible ; l'envie en soi 7

— Eclairez-la; montrez-lui le bien qu'elle désire. Le bien qu'elle désire est-ce précisément que les autres ne soient pas heureux? Non, c'est que vous soyez aussi heureux qu'eux. Montrez-lui qu'elle ne peut pas savoir si les autres sont plus ou moins heureux que vous, les apparences de leur bonheur étant visibles, mais la façon dont il les affecte, et c'est-à-dire le bonheur lui-même, étant inconnue. Et alors doutant du bonheur d'autrui, elle aura atteint son but qui est de ne pas voir plus heureux que vous.

Et si vous me dites que cette façon de l'éclairer consiste à l'aveugler je vous dirai que l'aveuglement, est la véritable lumière des êtres qui prétendent voir ce qui très assurément est invisible.

Et l'Envie, ainsi traitée.n'aura rien

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perdu de sa force ; car elle se réjouira toujours du non-bonheur d'autnii ; seulement il y a la manière et sa nouvelle manière sera de douter, avec plaisir, du bonheur des autres au lieu de le constater avec désespoir.

Vous êtes avare. L'avarice est la crainte de manquer.Tempérez l'avarice, d'abord par cette considération qu'un homme qui est avare se fait précisément ce qu'il redoute de devenir, c'est-à-dire indigent et dénué ; ceci est faire appel au sentiment générateur de l'avarice, à savoir le goût de posséder, pour l'opposer à l'avarice elle-même. — Combattez ensuite l'avarice par cette pensée qu'un homme aussi économe que vous l'êtes et qui sait se contenter de si peu, ne pourra jamais souffrir de l'indigence et la brave par son aptitude même à la pratiquer. Ceci, qui est de la haute culture, consiste à tirer une raison et%une force contre la passion des entrailles de la passion elle-même. Voilà l'avarice

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qui a gardé toute sa force mais qui commence à l'employer à s'amoindrir

Ainsi de suite.

Cette méthode, dont je ne suis pas très partisan, du reste, est à l'usage de ceux qui n'ont pas de souplesse, point ou peu, pour ainsi dire, d'élasticité morale, qui n'ont guère qu'une passion, qui ont une passion maîtresse et qui ne peuvent pas, ou presque pas, s'écarter de leur passion pour la combattre, qui sont en elle et qui ne peuvent la diriger que de son centre. Cette méthode, pourtant, n'est pas méprisable et elle n'est point sans efficace.

UNE AUTRE MÉTHODl

En voici une autre. La Rochefoucauld n'a découvert, si encore ce fut une découverte, qu'une seule chose, à savoir que les défauts sont voisins des qualités et que les qualités sont voisines des défauts.

Dès lors, avec une véridicité mêlée de sophisme, pour prouver que l'homme n'a pas de qualités, il dilue, pour ainsi parler, les qualités dans les défauts qui les avoisinent ; il mêle et brouille les qualités dans leur cortège habituel ; il fait glisser chaque qualité jusqu'au défaut qui en est l'excès ou qui en est la contrefeçon. L'amitié est toujours mêlée ou toujours voisine du désir d'être aimé, ou estimé ou considéré.

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— Et elle n'est que cela dit le duc : <L L'amitié la plus désintéressée n'est qu'un commerce où notre amour propre se propose toujour?

quelque chose à gagner. » Le courage est toujours accompagne de désir de gloire, de crainte de la honte, d'ambition et du désir d'avilir les autres. — Et il n'est que tout cela, dit le Duc :

« L'amour de la gloire, la crainte du déshonneur, le dessein de faire fortune, l'envie d'abaisser autrui, sont souvent les causes de cette valeur si célèbre parmi les hommes. » L'amour est toujours accompagné du désir de recevoir quelque plaisir, si idéal soit-il, de la personne que l'on aime. Ici le moraliste a hésité. Il a dit le mot sublime : « Le plaisir de l'amour est d'aimer. » Mais il s'est corrigé et a dit : a S'il y a un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions, c'est celui qui est caché au fond du cœur et que nous ignorons nous-mêmes ^ et, il a dit encore :

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< Si l'on croit aimer sa maîtresse pour l'amour d'elle, on est bien trompé. » — Voilà la méthode pour prouver aux hommes qu'ils n'ont pas de qualités. La Bruyère l'a merveilleusement résumée en ces mots : « 11 n'y a point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec une vertu et qui ne s'en aide. »

Dans la culture du moi, pour transformer vos défauts en qualités, prenez exactement la même mé^ thode ; mais à l'inverse. Sollicitez doucement vos défauts pour les faire glisser jusqu'aux qualités qui les avoisinent ou tout au moins jusqu'à leur ressemblance. Ce n'est point d'une difficulté insurmontable ; car, au fond, te défaut n'est qu'une qualité qui se trompe et qui serait une qualité s'il voyait juste. J'ai dit souvent : a Savez-vous pourquoi on ne se corrige pas de ses défauts?

C'est qu'on les prend pour des qualités et qu'on en est fier de tout son courage ». Mais aussi les hommes sont excusables : s'ils prennent

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leurs défauts pour des qualités c'est que ceux-là ressemblent à celles-ci et que l'on peut aisément s'y tromper. Un défaut est une qualité qui se trompe et qui trompe en communiquant l'erreur qu'elle commet.

Profitez de cela. Faites glisser vos défauts jusqu'aux qualités qui les avoisinent, ou faites remonter vos défauts jusqu'aux qualités dont il est assez probable qu'ils dérivent.

Vous êtes ambitieux. Rappelezvous le mot de La Rochefoucauld :

c Ce qui paraît générosité n'est souvent qu'une ambition déguisée qui méprise de petits intérêts pour aller à de plus grands»; et dites-vous, à l'inverse : « Mon ambition n'est qu'une générosité d'âme et une belle volonté de puissance qui se trompe sur elle-même, qui ignore comme elle est belle et qui vise la gloire d'être conseiller général. Visons plus haut pour la satisfaire mieux ; affirmons-nous, comme Polyeucte :

« J'ai de l'ambition mais plus grande et plus belle » et prescri-

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Yons-nous d'être bienfaiteur de l'humanité. »

Vous êtes orgueilleux, ce qui du reste est plus qu'un défaut, puisque c'est une des formes de la sottise, difficile, à cause de cela, soit à déraciner soit à diriger bien. Malgré tout I Dites-vous avec La Rochefoucauld : a L'orgueil a plus de part que la bonté aux remontrances que nous faisons à ceux qui commettent des fautes et nous ne les reprenons pas tant pour les encourager que pour leur persuader que nous en sommes exempts » ; et à l'inverse raisonnez ainsi : a Je méprise. C'est amour du bien mêlé d'orgueil. Au fond c'est amour du bien. Ne retenons que ceci et détestons chez les autres, avec indulgence, et chez nous avec sévérité, ce que nous jugeons être mal. Ce sera obéir à notre passion maîtresse en ce qu'elle a de profond et par conséquent lui obéir véritablement, j» Et ceci sera simplement ramener l'orgueil àavoir du bon sens. La Rochefoucauld a

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dit : a La magnanimité c'est le bon sens de l'orgueil. »

Vous êtes médisant. La médisance est un mélange de vanité et de malice. N'est-elle que cela?

Mon Dieu, à peu près, je le reconnais ; mais encore on y peut trouver quelque curiosité psychologique, le goût d'observer, de scruter, de fouiller les caractères. Qu'est-ce que c'est que les moralistes? Ce sont des commères qui ont du style. S' 'ous vous sentez commères +;-ji«-tb-vous moraliste. C'est une promotion.

Faites glisser votre goût d'observer pour médire au goût d'observer sans médisance. Il suffit d'un rien ; il suffît, au lieu de dire : « Madame une telle... » de dire : a 11 y a des gens qui... » Vous voilà moraliste au lieu de médisant. C'est se tatisfaire à la fois et se purifier à bon compte.

Vous êtes opiniâtre. « La petitesse d'esprit fait l'opiniâtreté, dit La Rochefoucauld ; nous ne croyons pas aisément ce qui est au delà de

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ce que nous voyons. » 11 est vrai ; mais la petitesse d'esprit n'est point faiblesse d'esprit ; elle est une sorte de modestie intellectuelle. Prenons notre opiniâtreté comme un conseil que nous donne notre nature de ne pas viser trop haut, de suivre les chemins juste faits pour nos pieds, de savoir « quiJ valeant humerin et notre obstination se réduira doucement à n'être qu'une fidélité un peu timide, mais àûre, à notre ligne de conduite.

Vous êtes paresseux. Ici c'est La Rochefoucauld lui-même, qui, tout en disant force mal de la paresse, a le plus finement indiqué les moyens de la cultiver et de la transformer en une vertu, en plusieurs vertus: «El le se rend maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos plaisirs ; c'est le rémora qui arrête les plus grands vaisseaux ; c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes affaires que les écueils et les tempêtes. » Oui bien; maïs a pendant que la pt^resse et la

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timidité nous retiennent dans notre devoir, notre vertu en a souvent tout l'honneur » et c'est-à-dire que notre paresse nous a cependant empêché de faire des sottises aventureuses. « La paresse usurpe sur tous les desseins et sur toutes les actions de la vie et elle y détruit et consomme insensiblement les passions et les vertus i,et c'est-àdire que, consumant les vertus violentes qui sont des passions et les passions vives qui sont des vertus qui s'égarent, elle met l'âme dans cette ataraxie saJutaire qui fut tant recommandée par le stoïcisme.

Dites-moi si c'est le stoïcisme ou la paresse qui a le plus dit aux hommes : « AbsHne, Susline ? • L'un le crie, l'autre le murmure ; je ne vois guère d'autre différence. — De là vient que f de tous les défauts, celui dont nous demeurons le plus aisément ^d'accord, c'est la paresse:

nous nous persuadons qu'elle tient à toutes les vertus paisibles et que, sans détruire entièrement les autres,

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elle en suspend seulement les fonctions ». Voilà précisément la méthode indiquée. Persuadons-nous que notre paresse est une vertu douce et paisible qui réfrène doucement notre volonté de puissance, notre ambition, notre libertinage notre inquiétude, notre démangeaison de changer déplace, notre goût pour la nouveauté des lieux, notre instinct révolutionnaire (rerum novarum libido), notre instinct combatif, notre méchanceté, notre insolence; que c'est elle qui conjure a le plus grand malheur des hommes » qui est c de ne pas pouvoir rester tranquille dans une chambre i ; qu'elle est l'huile de l'àme, cette huile que l'on verse autour du vaisseau pour aplanir les flots émus et pour ramener « la bonace ». Que pourrait faire de plus une vertu ?

— Et en effet, c'en est une. 11 suffit de lui persuader qu'elle en est une. 11 suffit de la mettre en face de ses bons effets et de l'hypnotiser par ce spectacle, de telle sorte

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qu'elle ne vise qu'à avoir ceux-là.

11 suffit de se dire : « Tu es paresseux ; c'est-à-dire que tu es conciliant, tempérant, pacifique, indulgent et doux ; sois tout cela ; c'est ta nature et elle est bonne ; mais soisle raisonnablement, dans les limites où la raison approuve que tu le sois. De quelque nom, du reste, que tu l'appelles ou qu'on le nomme, ce n'est pas cela qui importe. »

On trouvera dans le Traité des Passions de Descartes un bon tracé de cette méthode ; car, comme il a ce préjugé que toutes les passions ont leur bon côté, il le trouve toujours et il nous indique ainsi comment nous pouvons transformer nos passions en vertus selon l'aspect sous lequel nous les regardons, et par notre application à les regarder de ce biais.

On me dira que cela revient, comme je l'ai indiqué déjà, à tenir nos défauts pour des qualités. Chez les sots, chez les simples, c'est cela même ; il n'en saurait être

autrement et il faut se résigner à cela. Chez les réfléchis c'est un art qui prend nos défauts, bien connus, biens constatés, comme une matière malléable, la seule du reste sur quoi nous puissions travailler, et qui en écarte ou neutralise l'élément impur et qui les sculpte selon un modèle qu'eux-mêmes nous fournissent quoique indécis et confus ; et c'est encore le grand seigneur moraliste qui a dit mieux que je ne saurais dire : « Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons dans la composition des remèdes : la prudence les assemble et les tempère et elle s'en sert utilement contre les maux de la vie. »

En tout cas cette méthode est conforme au grand précepte stoïcien, si tant est qu'elle ne soit pas ce grand précepte lui-même : a Vivre conformément à sa nature » ; ne pas la forcer, ne pas la combattre, ne pas la détruire (nonobstant ce qu'ils ont dit ailleurs et nonobstant leurs contradi cti ons réel 1 es ou apparentes) ,

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la bien connaître et bien la suivre — (car que pourrions-nous faire autre chose?) — en l'inclinant seulement par mouvements et pressions insensibles à faire nettement, précisément, ce qu'obscurément elle désire faire.

Vivre conformément à sa nature d'une façon raisonnable c'est simplement amener la nature inconsciente à l'acte conscient et rien de plus.

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