‹ De l'amourChapitre 2 sur 2 · D« TA · texte numérisé non relu

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désir était bien déjà de l'amour, en étant précisément le point de départ.

Le désir de l'amour et la crainte de l'amour sont de l'amour ; le désir de l'amour en est le commencement et le principe ; la crainte de l'amour est l'amour déjà formé et adulte et dont on a pleine conscience. La peur d'aimer se joint au désir d'aimer même quand il est vague, plus souvent quand il est précis et sert à mesurer combien ce désir est vif; elle le fait reculer et hésiter ; mais le plus souvent, en le faisant hésiter et reculer, elle l'avive et le précipite. Et je maintiens ma formule : l'amour est désir d'être aimé et par suite désir de possession sans partage et sans réserve.

Mais le désir d'être aimé fait qu'on aime. Comme il s'agit d'un être et non d'une chose, on aime cet être pour en être aimé ; on Taime, c'est-à-dire qu'on le souhaite 4\eureux, qu'on le souhaite en santé,

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en prospérité, en joie, en beauté, tel enfin qu'on désire qu'il soit pour que l'amour qu'on rêve qu'il aura pour vous soit une possession merveilleuse.

— Mais n'intervertissez vous pas les termes et n'est-ce point par l'amour que l'on commence et par le désir d'être aimé que l'on continue ?

Je ne crois pas ; car à souhaiter même assez vivement qu'un être soit heureux, sent-on qu'on aime, sent-on qu'on voudrait posséder ?

Non point. On sent de la sympathie, de l'inclination, quelque fois même de l'admiration et rien plus. On souhaite qu'un grand artiste que nous admirons soit heureux, en santé, en prospérité et l'on sent très bien que l'on n'a pour lui i\uz de l'admiration.

L'affection non accompagnée du désir d'être aimé est de la sympathie, sympathie qui p^eut être une pas'jion puisque c'est ce qu'on peut éprouver pour une sœur, pour un

De l'Amour il

fils ou une fille ; mais ce n'est pas de l'amour.

Mais je dis de plus : l'affection non accompagnée du désir d'être aimé et qui n'est pas née de ce désir n'est que de la sympathie et n'est pas de l'amour. En effet cette sympathie qui n'est pas née du désir d'être aimé, quelque vive qu'elle soit, quelque ardente, vous laisse calme, vous laisse sans trouble et sans inquiétude, — sauf à l'égard de la santé et du bonheur de celui quienest l'objet — vous laisse maître de vous. Vous sentez que votre être, que le fond de votre être, que le tout de votre être n'est point engagé. Qu'est-ce à dire ? que l'affection qui n'est pas née du désir d'être aimé est une passion, sans doute, mais n'est pas un besoin, et que l'affection qui vient du désir d'être limé, naît du besoin d'être aimé, est un besoin, comme celui de respirer l'air et par conséquent remplit et aussi entraîne tout l'être.

'it De T Amour

11 est vrai que cette passion née du désir d'être aimé va jusqu'à ce point — c'est très exact — que l'on en arrive à souhaiter heureuse la personne aimée sans qu'elle voub aime et même quand elle en aime un autre. Oui bien; maisd'abordo;/ en arrive là et ce n'est pas du tout.n'ebtil pasvrai ? parccla qu'oii commence; et ensuite ce désir que la personne que l'on aime et qui ne vous aime pas soit heureuse est mêlé d'un désespoir, c'est-à-dire d'un manojiqui montre bien que la passion que l'on éprouve, quelquesincérequ'elio »oit, ne va plus vers son obje., retombe sur soi, se dévore et ne se remplit pas ; or elle se remplirait si l'amour consistait à aimer ; et enfin ce désir que la personne que l'on aime et qui ne vous aime pas soit heureuse est toujours mêlé d'i'ne secrète espérance qu'elle se conserve pour vous aimer un jour.

Donc l'amour est bien le désir d'être aimé et seulement il devienl

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le désir ardent du bonheur d'un autre. Donc La Rochefoucauld a tort et raison dans son mot, du reste sublime. « Le plaisir de l'amour est d'aimer. » 11 a tort s'il croit que c'est là tout d'abord le plaisir de l'amour ; il a raison s'il croit qu'à un certain moment de son évolution l'amour a pour plaisir lui-même. La Rochefoucauld, du reste, restreint lui-même son aphorisme en ajoutant : « et l'on est plus heureux par la passion que l'on a que par celle que l'on donne. »

On est plus heureux ; c'est-à-dire qu'on ne l'est complètement que par celle qu'on a, augmentée de celle qu'on donne; et donc le plaisir de l'amour n'est pas absolument d'aimer. Charleval a exprimé une idée analogue dans un joli vers.

Parlant de l'amour il dit:

Tous les autres plaisirs ne valent pas ses

[peines

Cela veut dire et c'est très vrai, que l'amour même malheureux est un plaisir qui vaut mieux

que tout les plaisirs du monde, parce que le plaisir de l'amour est d'aimer ; mais ce n'est pas à dire que le principe de l'amour soit l'amour lui-iriême.

Donc — « je reprends le fil », comme dit Bayle — l'amour est le désir d'être aimé, il est, par suite, un désir de possession ; il devient, vite du reste, un désir ardent que la personne aimée soit pleinement heureuse; il devient par suite un dévouement à la personne aimée pour qu'elle soit heureuse, un souci et un soin constant de lui assurer le bonheur ; par conséquent il devient un désir d'être possédé ; mais retenant toujours quelque chose et beaucoup de son premier état ; il devient définitivement un désir constant, partie de posséder, partie d'être possédé et ceci : désir de posséder el d'être possédé est la définition même de l'amour, non plus dans son principe, mais dans sa complète formation et sa plénitude.

Ces deux désirs existent toujours, je crois, tant que l'amour dure; seulement ils sont inégaux. Chez certain le désir de posséder et le désir d'être possédé sont égaux, l'idée par conséquent du dévouement réciproque règne et c'est, je crois, l'amour normal ; chez tel autre le souci de posséder l'emporte sans que le souci d'être possédé disparaisse, c'est un amour violent traversé de tendresses ; chez tel autre le désir d'être possédé prend le dessus et c'est un amour soumis; chez tel autre il n'y a que du désir de posséder, ou du désir d'être possédé.

Dans CCS deux derniers cas il

De ï Amour

n'y a pas amour, à mon avis, mais un de (( CCS commerces, comme dit La Rochefoucauld, où Tamour n'a pas plus de part que le Doge dans ce qui se passe à Venise -, Dans le premier de ces deux derniers cas il y a conquête et dans le second abdication, dans le premier exaltation du moi qui se croit exaltation amoureuse ; dans le second effacement du moi qui se croit tendresse et qui n'est que faiblesse; dans les deux point d'amour vrai, l'amour vivant d'un souhait de réciprocité.

Dans tous les autres cas 11 y a amour, c'est-à-dire conquête partielle, abdication partielle. Celui qui ne sent pas qu'en partie il conquiert, qu'en partie il abdique, n'aime point, il n'est qu'un animal de proie ou un animal domestique...

• Encore je crois que les animaux domestiques, qui sont essentiellement ceux qui abdiquent, n'abdiquent point tout k fait : c Quand je me

De T Amour ly

joue à ma chatte, dit Montaigne, qui sait si c'est moi qui m'amuse d'elle ou elle qui s'amuse de moi ? » Les animaux eux-mêmes n'abdiquent que partiellement.

Retenons donc ceci : l'amour est un désir de posséder accompagné d'un désir, plus grand que celui-ci, ou moindre que celui-ci, d'être possédé soi-même.

Voilà pourquoi l'amour paraît désintéressé, a une apparence de désintéressement suffisante pour donner l'idée du désintéressement lui-même. Rien n'est désintéressé; mais il y a des degrés. Parlant de l'amour de Dieu et, vraiment, non point trop mal pour un homme qui devait peu le ressentir, Voltaire dit : « Nous voyons un chef-d'œuvre de l'art, en peinture, en sculpture, en architecture, en poésie, en éloquence ; nous entendons une musique qui enchante nos oreilles et notre âme ; nous l'admirons, nous l'aimons sans ^u'il nous en revienne le plus 'eqer avantage ;

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c'est un sentiment pur; nous allons même quelquefois jusqu'à sentir quelquefois de la vénération, de l'amitié pour l'auteur et s'il était là nous l'embrasserions. » Voltaire a tort; car ce que nous aimons égoïstement dans un tableau c'est le plaisir que nous tirons de le contempler. De même il y a toujours une grande part d'amour propre dans l'amour et La Rochefoucauld a raison en disant : a Si l'on croit aimer sa maîtresse pour l'amour d'elle on est bien trompé.»

Mais encore le sentiment de l'abdication en amour est toujours présent et Nietszche touche le point quand il écrit : « La femme la plus rusée et l'homme le plus vulgaire songent à ce moment qui, de toute leur vie, a été relativement le plus désintéressé, Eros n'eût-il pris chez eux qu'un vol fort bas. »

Par son caractère mixte et complexe de désir de possession et de désir d'être conquis, l'amour exalte le moi et nous en délivre, nous

y intéresse et nous en désintéresse, nous fait vivre plus fort et nous donne la sensation que nous ne vivons plus de notre vie.

Une espèce de fou, dont j'oublie le nom, disait à Guillaume Schlegel:

« Savez-vous ce qu'on aime dans sa maîtresse, c'est Dieu. » Ce n'était après tout qu'une formule désordonnée pour dire que l'amour est divin. Il est divin, que veut-on signifier par là ? Qu'il détache de soi, comme l'amour de l'art, comme Tamour de Dieu que Voltaire comparait très justement à l'amour de l'art, qu'il fait relativement sortir de la prison noire de l'égoïsme.

L'amour, parce qu'il est égoïste, mais ardemment, fait de l'égoïsme une volonté de puissance ; — parce qu'il est altruiste, force le moi à abdiquer et à trouver du plaisir à abdiquer et fait de l'homme une volonté de sacrifice.

Volonté de puissance et volonté de sacrifice mêlées, c'est l'héroïsme.

Il y a une tendance à l'héroïsme

lo De t Amour

dans l'amour le plus simple et le plus humble. Les beaux esprits de i63o ne se trompaient pas, qui croyaient qu'une « belle passion • rend « honnête homme ». Elle rend honnête homme en ce sens qu'elle inspire à l'homme le désir d'être grand dans l'esprit d'un autre et ce mélange d'égoïsme et d'altruisme est admirable à dépouiller Tégoïsme de ce qu'il aurait de concentré, et, d'avance, l'altruisme de ce qu'il pourrait avoir de servile.

Remarquez que c'est pour cela — et c'est à son honneur — que l'amour est ridicule. On a dit:

« lamour peut être une tragédie pour ceux qui l'éprouvent ; il n'est jamais qu'un vaudeville pour ceux qui le regardent. » Cela s'entend :

pour ceux qui l'éprouvent il est une impétueuse saillie hors de soi et une tentative de vivre extérieurement, dangereusement par conséquent et avec risques ; pour ceux qui le regardent sans l'éprouver ou

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sans l'avoir éprouvé, il est la folle ^eure de remplacer soi-même par un autre et de vivre extérieurement pour exalter sa vie intérieure. ' ais ceci même est la folie des sa^^es qui savent que le moi est insatiable de lui-même, mais qu'il est vide ; que par conséquent il faut qu'il sorte de lui pour s'alimenter et qu'il s'abandonne pour se satisfaire ; que par suite son abdication elle-même est moyen de conquête et que son aberration est instinct de retour à lui-nême : (( 11 y a toujours, dit Nietzsche, un peu de folie dans l'amour, mais [c'est que] il y a toujours un peu de raison dans la folie. »

ni

Un des caractères de Tamour et qui se rattache bien à la définition que nous avons donnée de lui, c'est qu'il est inanalysable, j'entends pour celui qui l'éprouve, j'entends que celui qui l'éprouve ne peut pas se rendre compte de ce en quoi il consiste et s'il le savait risquerait de ne plus aimer. J'ai cité le mot de Chamfort : « "La "Dame : ce que j'aime en vous... — Le Monsieur:

Si vous le savez je suis perdu. »

Nietzsche dit de son côté : a Quelqu'un disait : « ]1 y a deux personnes au sujet desquelles je n'ai jamais réfléchi profondément. — 11 y a deux personnes, lui répondit-on, que vous aimez. »

De Y Amour lî

En effet. « On n'expose point par ordre les raisons qu'on a d'être aimé; cela serait ridicule », dit Pascal ; c'est-à-dire : on ne se fait point aimer par raison démonstrative. C est l'histoire du maréchal de Choiseul avec Ninon de l'Enclos.

11 faisait à Ninon, pour gagner ses faveurs, une longue énumération de ses propres qualités ; Ninon répondit : <( O ciel î Que de vertus vous me faites haïr, n

Or si l'on ne se fait point aimer par raison démonstrative, on n'aime point non plus par cette raison-là; mais par un instinct plus profond que n'est la raison raisonnante; et si, aimant, on analyse son amour, qu'est-il arrivé? c est que linstinct s'est tu ou a faibli. Et que fait-on?

on ramène son sentiment dans le domaine de la raison, laquelle ne peut pas le faire naître, mais peut en le disséquant briser son unité et c'est-à-dire le tuer. La raison en cecas jouele rcledea l'inconstance»

dans La Rochefoucauld : « La cons-

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tance en amour est une inconstance perpétuelle qui fait que notre cœur s'attache successivement à toutes les qualités de la personne que nous aimons, donnant tantôt la préférence à Tune et tantôt à l'autre; de sorte que cette constance n'est qu'une inconstance arrêtée et renfermée dans un même sujet. » De même la raison, quand elle analyse l'amour que vous avez pour quelqu'un, passe d'un motif que vous avez d'aimer à un autre motif, et c'est-à-dire d'une qualité de la personne à une autre et par conséquent elle détruit l'unité de cette personne ; or c'est cette personne en son unité que vous aimez. De plus, en isolant chacune de ces qualité», elle les mesure et peut les trouver incomplètes. Elle peut trouver chacune d'elles inférieure en cette personne à ce qu elle est en une autre et lamour résiste peu à ces analyses.

Cependant on a un peu trop dit que tous les grands sentiments se

détruisent à s'analyser et ne marchent droit qu'à la condition d'être aveugles. C'est vrai et c'est faux.

Les grands sentiments risquent de se détruire en se décomposant, en se rendant compte minutieusement des éléments divers qui les constituent ; mais il arrive qu'ils se recomposent en s'analysant et qu'ils se reconstituent plus forts, seulement en changeant un peu de nature. ]1 est dangereux d'analyser l'amour de la patrie ; pourtant tel qui l'aura analysé le sentira autre, mais plus fort, accroché et boulonné à d'autres parties de lui-même, mais de crocs et de boulons qui ne bougeront plus.

Je crois qu'un grand sentiment risque de se détruire en s'analysant surtout quand il n'existe plus et a de grandes chances de se consolider en s'analysant quand il existe encore et ne faisait que fléchir.

Pourvu qu il reste un peu du sentiment à l'état de sentiment, le rationaliser le renforce ; s'il ne

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reste presque rien du sentiment à l'état de sentiment, le rationaliser Tenterre; la raison ravive les sentiments, mais ne les fait pas renaître.

11 en est ainsi en amour. Pourvu que vous n'ayez pas cessé d'aimer, analyser les raisons d'aimer font pénétrer votre amour dans d'autres régions de votre âme et font, non qu'il s'extirpe, mais qu'il se ramifie; comme, pourvu que vous ayez la foi, vous retendrez en vous en analysant les raisons de croire. En faisant le détail de la personne aimée, si je me permets d'ainsi dire, vous rationalisez votreamour et, sans qu'il cesse d'avoir sa raison d'être dans la partie sentimentale de votre âme, vous le faites passer dans la partie pensante ; ainsi faisant, vous le transformez partiellement en amitié, ce qui est peut-être — nous verrons cela — une promotion.

Je crois avoir dit : « A mesure qu'on aime moins d'amour on aime plus d'amitié. » Je me trompais à demi ou je n'étais pas assez expli-

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cite : à mesure qu'on aime moins vivement d'amour, pourvu que l'amour subsiste encore, on aime plus d'amitié. L'amitié entre homme et femme n'est pas le deuil pâle de l'amour; elle est une métamorphose de guêpe en abeille. Nous reviendrons sur cela ; pour le moment disons que l'amour risque à s'analyser ; mais que souvent il est assez fort pour être mis dans la chaudière d'Esonct rajeunir.

11 y a bien des degrés dans l'amour. Je n'ex?minerai que les principaux. Au plus bas degré il y a l'amour purement sexuel, s'il existe, mettons l'amour qui n'est guère que l'attrait des sexes. 11 est, comme tous les amours, désir de posséder et d'être possédé, puisque, à lui plus qu'à tout autre, s'applique la formule célèbre : « l'égoïsme à deux )). 11 est comme a très bien dit Chamfort : « l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes ». Remarquez le mot fantaisie. 11 indique que l'être qui n'éprouve que l'amour sexuel n'a aucune idée de procréation ; n'a aucune idée, non plus, de cons-

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tance ; mais que cependant il n'a aucunement l'idée, ni le désir, ni le besoin de jouir seul ; il tient essentiellement à ce qu'il y ait échange de plaisir, c'est-à-dire plaisir que l'un attribue à l'autre comme cause et que celui-ci attribue à celui-ià comme origine. C'est déjà l'amour, le désir de posséder et d'être possédé, le désir d'une réciprocité de possession. On sait que le rapprochement sans réciprocité au moins apparente de plaisir est une souffrance, parce que c'est un plaisir qui n'aboutit pas.

C'est analogue et même tout à fait identique à l'acte de boire pour un malade dont la soif n'est pas apaisée par le boire. C'est donc une souffrance.

Nietzche a même prétendu que le rapprochement sexuel n'est qu'une suite de petites crispations de déplaisir et que le plaisir n'est ici que la sensation de ces déplaisirs successivement vaincus. Son analyse est ici trop sommaire pour que je

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sois sûr de la comprendre ; mais sommairement aussi, elle donne bien l'idée d'un rapprochement sexuel d'où toute réciprocité de plaisir est absente: le plaisir n'est alors qu'un besoin, donc une souffrance; qui essaye de se satisfaire, donc souffrance encore; qui croit se satisfaire, donc commencement de plaisir ; qui en définitive ne se satisfait que très partiellement, donc plaisir mêlé de beaucoup de souffrance.

L'amour sexuel n'est donc une K)ie que quand il est éprouvé par ,ês deux individus qui s'unissent et ulorsil est bien l'amour, élémentaire, certes, maib l'amour, puisque toujours dans ce cas il est suivi du désir de se retrouver.

L'amour sexuel est l'union de deux corps qui sont suffisamment faits, physiolo>;iquement, l'un pour l'autre, de deux épidermes qui s'entendent. A ce titre il est tout ;. fait important conime indication.

11 indique qu'il y a des affinités élec-

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tives physiques entre les êtres humains, comme entre Jes animaux, et qu'il faut se conduire dans le sens de ces affinités et ne pas les contrarier ; il indique qu'il doit y avoir de semblables affinités électives entre les esprits et les âmes, puisque nos esprits et nos âmes ne sont vraisemblablement que des résultantes de nos tempéraments ; il indique, ce que la civilisation bourgeoise oublie si communément, que l'attrait physique, même quand un certain attrait intellectuel existerait, est une condition sine qua non et ter non du mariage. Je m'excuse de la grossièreté du mot, mais la jeune fille qui se marie sans s'être demandé: aurai-je plaisir ou répugnance à m'endormir à côté de lui?

à moins qu'elle ne soit absolument stupide, est une malhonnête fille.

C'est la première chose qu'elle doive se demander ; ce n'est qu'après, qu'elle peut examiner tout le reste de la situation.

Au-dessus de l'amour sexuel, nous trouvons l'amour curiosité, qui est à peu près, je crois, ce que Stendhal appelle l'amour goût, mais qui va plus loin, est plus compréhensif. L'amour curiosité est l'amour sans idée de procréation, sans idée de constance, mias avec un désir de posséder plus que le corps.

Nietzsche, qui n'a presque jamais considéré l'amour que comme désir de possession, mais qui l'a étudié comme désir de possession d'une façon très pénétrante, montre bien cette succession de degrés : « Un homme modeste dans ses ambitions se satisfera dansla possession du corps d'une femme et de la jouis-

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sancc sexuelle, signes suffisants [ pour lui ] qu'il la possède en propre. »

« Un autre, dans son désir plus méfiant et plus exigeant, voit ce qu'une telle propriété a d'incertain et d'illusoire et exige des preuves plus subtiles ; il veut avant tout savoir, non seulement si la femme se donne à lui, mais aussi si elle renonce en sa faveur à ce qu'elle a ou à ce qu'elle aimerait avoir et c'est de cette façon seulement qu'elle lui semble posssédte. ))

C est entre ces deux hommes, pour ne pas aller plus loin, que se place l'homme qui aime par curiosité, c'est à dire 1 homme — et j'en dirai autant de la femme — le plus répandu parmi les amoureux, le type moyen. L'homme qui aime par curiosité désire plus que le corps, mais il n'exige pas le sacrifice ; il désire être aimé d'une personne qui lui donnera la satisfaction de la découverte, du spectacle de sentiments, de caractère,

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traits qui sont totalement ou partiellement inconnus de lui. Cela est instinctif; il ne s'en rend pas compte ; mais cela est parfaitement, comme je crois que la suite le montrera.

Cet instinct de curiosité n'est pas autre chose qu'une forme du désir de la possession. On ne désire pas connaître chez un autre ce que l'on a en soi, parce qu'on le connaît et qu'on le possède. On désire connaître chez un autre ce que l'on n'a pas en soi, parce que la connaissance est une sorte de possession et la découverte une acquisition ; un explorr.teur est avant tout un homme qui agrandit le domaine de sa connaissance ; toute découverte est une conquête.

Mais aussi le désir de connaître est un désir d'être possédé. L'homme qui aime par curiosité est un homme qui veut connaître et qui veut être connu. La réciprocité est parfaite. Il se dit : « Je la connaîtrai ; j'entrerai dans les mystères

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de sa nature, je pénétrerai une personnalité étrangère à moi. Et elle me connaîtra ; j'aurai plaisir à être connu d'elle, à voir ses surprises devant ma force, devant ma science, devant mon esprit, à voir les progrés qu'elle fera dans la connaissance de moi. »

Désir de connaître, forme du désir de posséder, désir d'être connu forme du désir d'être possédé, voilà l'amour curiosité.

La curiosité est à la base même de l'amour, pour cette raison. Elle existe même, grossière et sourde, très forte du reste, dans l'amour physique : le désir de connaître intimement la différence des sexes a une grande part dans les premières démarches de cet amour élémentaire. Mais elle est l'élément essentiel de l'amour moyen.

On connaît la théorie admirable de Schopenhauer sur la loi des contrastes en amour : En amour les contraires s'attirent et se recherchent; l'homme petit aime la femme

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grande, le brun aime la blonde, le sanguin aime la lymphatique, le timide aime la décisive, le gauche et simple aime la coquette, l'intellectuel aime la sotte, l'ignorant aime la savante, Alceste aime Céiimène, et toutes les converses sont vraies.

Le fait, sauf exceptions, est exact. Quelle est la raison?

La raison pour Schopenhauer c'est la volonté du génie de l'espèce, qui, compensant ainsi les qualités et défauts les uns par les autres, ramène l'espèce à une moyenne constante qui est évidemment son vœu ; car si les géants recherchaient les géants et les nains les nains, il y aurait deux races et deux races d'anormaux et dégénérés; et de même si les intelligents recherchaient les intelligents et les sots les imbéciles, il y aurait deux races, une race de surhommes et une race de soub-hommes et toutes deux anormales et très vite, l'une aussi bien que l'autre, dégénérescentes.

De ï'JImour

Voilà en lignes générales la théorie de Schopenhauer.

Je n'aime pas l'intervention des causes finales et le génie de l'espèce est un peu trop mythologique pour moi. Je reconnais, comme si souvent quand il est question de causes finales, je reconnais absolument, et c'est pourquoi je traite la théorie de Schopenhauer d'admirable, que (( lout se passe comme si y) un génie de l'espèce intervenait avec le dessein ci-dessus.

Mais je n'ai pas besoin de ce dessein pour expliquer les choses.

L'instinct de curiosité me suffit.

L'homme petit aime la femme grande, etc, parce que la femme différente de lui représente pour lui un inconnu à connaître. Le contraire est attractif parce qu'il est le différent et le différent attire parce qu'il est l'inconnu et il ne me semble pas qu'il y ait autre chose.

Et ici il y a une antinomie. Le différent attire parce qu'il excite la curiosité ; mais aussi différence

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engendre haine. Les deux sont vrais et là est précisément l'explication de la haine que contient l'amour, phénomène si souvent observé. On aime par curiosité ; donc on aime le différent ; mais le différent engendre haine dès que la curiosité est satisfaite, ce qui fait qu'on se hait en même temps qu'on s'aime encore et ce qui fait qu'on finit par seulement se haïr et d'autant plus qu'on s'est aimé.

C'est l'explication de tant de mots célèbres sur la haine mêlée à l'amour : du « odi et amo » *de Catulle, du {( il vaut mieux commencer que finir par ne pas s'aimer » de Madame de Staël, du « si l'on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié » de La Rochefoucauld, du a plus on aime une maîtresse et plus on est près de la haïr » du même, du « on n'a souvent pas d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'être trop aimé » de La Bruyère.

C'est encore le rôle de la curiosité dans l'amour qui explique le mieux le phénomène de la déception. La déception tient sans doute à la puissance de l'imagination qui nous a représenté le bonheur là où il ne pouvait y avoir que le plaisir ou le bien être ; elle tient selon Schopenhauer à un artifice du « grand trompeur » qui, sitôt son dessein accompli, à savoir la perpétuité de la race, laisse l'individu indifférent et blasé, le génie de l'espèce ne se souciant que de la race et nullement des individus ; elle tient surtout selon moi à la curiosité satisfaite et qui n'a plus où se prendre : a Et depuis bien longtemps nous nous sommes tout dit » comme parle Sosie, a £ Vamor e faHo corne una noceîla, Cbe se non la rompt non la puot guslare » — l'amour est comme une noisette qu'on nepeut goûter sans la rompre. »

La curiosité voulait voir ce qu'il y a dans la noisette ; elle Ta su ; mais la noisette était brisée.

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a II n'y a guère de gens qui ne soient honteux de s'être aimés quand ils ne s'aiment plus » dit La Rochefoucauld ; — parce qu'ils ont honte de l'erreur qu'ils ont faite dans le choix de l'objet, erreur que la curiosité leur a fait commettre. « 11 est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a véritablement cesse d'aimer » dit le même ; — parce que la curiosité, étant satisfaite, est épuisée et ne peut recommencer le même travail relativement à la même personne. « La grâce de la nouveauté est à l'amour ce que la fleur est sur les fruits ; elle y donne un lustre qui s'efface à jamais et qui ne revient plus » dit le même ; — parce que dans la « nouveauté »

la curiosité est intense et que plus tard elle est languissante.

Le phénomène de la « cristallisation » (Stendhal) et de la décristallisation est cela même que nous venons de dire. La cristallisation est le travail de l'imagination autour du désir. Voltaire la connaissait

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déjà très bien quand il disait :

« L'amour est l'étofiFe de la nature que l'imagination a brodée » et Goethe aussi quand il écrivait :

« Ces chiffons de pourpre et d'or que la jeunesse suspend à la nudité de la vie ».

Or quel est précisément le travail de la cristallisation ? 11 est une suite de réponses à la curiosité interrogatrice. La curiosité se porte sur une femme qui est pour vous l'inconnu, qui est pour vous le mystère.

En attendant de pouvoir la connaître elle écoute ce que l'imagination lui en dit : elle doit être aimable, elle doit être spirituelle, elle doit être rêveuse ; d'après tel signe elle doit aimer telle chose ; d'après tel signe elle doit être merveilleuse dans telle circonstance ; d'après tel signe elle doit être d'une charmante faiblesse dans tel cas ; quel plaisir

alors si et c'est probable car —

Eperonnée par la curiosité, l'imagination lui fait d'avance toutes les réponses que la curiosité attend et

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espère de l'expérience et une image se forme, éblouissante, à laquelle la curiosité demande toujours que s'ajoute quelque chose et à laquelle l'imagination sollicitée ajoute toujours des traits nouveaux.

Quand l'expérience arrive il y a décristallisation inévitable ; inévitable, d'abord parce qu'il serait bien étonnant que l'imagination eût rencontré juste, inévitable ensuite parce que le cristalliseur n'a pu, en somme, former l'image éblouissante qu'à la sienne. C'est l'inconnu qu'il cherche et qu'il aime ; oui ; c'est le différent qui le sollicite, oui sans doute ; mais cet inconnu il ne peut, à très peu près, l'imaginer qu'avec des données qu'il tire de lui-même et ce différent il ne peut le rêver qu'en le constituant d'éléments très analogues à ce qu'il a en lui. Il aime l'inconnu et il le fabrique inconsciemment avec du connu ; il aime le différent et il le fabrique inconsciemment avec du cmblable. Beaucoup de lui idéalisé,

quelque peu de ce qu'il a vu dans les romanciers et les poètes, voilà avec quoi le faible démiurge pétrit la Pandore de ses rêves.

Quand, de notre village, enfant, nous rêvons de Paris, nous le construisons avec ce que nous en avons entendu dire et avec la silhouette agrandie de notre village.

Quand l'expérience arrive, le cristal liseur est donc déçu, précisément parce qu'aimant un étranger pareil à lui, c'est l'étranger seulement qu'il rencontre, ce qui émeut à nouveau sa curiosité, il est vrai, mais ce qui détruit tout ce qu'elle avait construit et la dépayse.

L'amour curiosité et c'est-à-dire l'amour le plus ordinaire, est donc bien exposé à la déception : il l'est aussi à l'infidélité, puisque la curiosité, satisfaite, épuisée et déçue, reste entière, stimulée même par ses déceptions et recommence son travail sur d'autres objets. L'infidélité est la revanche de la curiosité

De VAmour

déçue, satisfaite ou épuisée et pai conséquent se retrouvant tout entière avec ses besoins tout entiers.

L'infidélité devrait être pardonnée ; car elle part de la même source que l'amour qu'on a eu pour vous; elle part de la curiosité pour un inconnu qui attire et qui détache de l'ancien inconnu devenu trop familier; d'où il suit que l'infidélité est une fidélité à l'idéal que vous avez été et qu'il n'a pas dépendu de vous de continuer d'être. Vous devriez dire : a Cet homme qu'elle aime c'est moi-même tel que j'étais lorsque j'avais le bonheur de lui être inconnu et il sera ce que je suis lorsqu'il sera aussi connu que j'ai le malheur de l'être.» 11 est possible que cela console.

Une autre chose devrait consoler aussi ; c'est qu'il y a une fidélité plus infidèle que l'infidélité ellemême, ou tout autant, ou un peu moins, mais sans que la différence soit sensible ; c'est la fidélité accompagnée d'une infidélité de»

De V Amour

désirs ou d'une infidélité de la curiosité sentimentale. Votre femme n'accorde rien à cet homme ; elle ne lui laisse pas même voir sa curiosité pour lui ; mais elle n'en a plus pour vous et pour lui elle l'a tout entière. Le sentiment du devoir la retient auprès de vous, il est vrai; mais vous aimeriez mieux être celui qu'elle sacrifie que celui à qui elle ofVre le sacrifice.

La Rochefoucauld encore a très bien dit cela : « La violence qu'on se fait pour demeurer fidèle ne vaut guère mieux qu'une infidélité. »

Voilà tous les mauvais côtés de l'amour curiosité, c'est-à-dire de l'amour tel qu'il est le plus souvent éprouvé par les hommes et par les femmes. Toutes les objurgations sévères des moralistes c'est à lui, c'est à celui-ci qu'elles s'adressent.

Si l'on vous dit de vous défier de l'amour, essentiellement trompeur et décevant, c'est de l'amour curiosité que l'on parle, de l'amour qui est un rêve, qui a un réveil maussade

et qui recommence à rêver pour se réveiller de la même façon; de l'amour qui idéalise pour se préparer, pour ainsi dire, à tomber de plus haut ; de l'amour qui couve en lui et qui y prépare, par la force même des choses, la haine ou tout au moins l'animadversion ; de l'amour qui, pour commencer, se trompe sur son objet en le cherchant d'instinct dans ce qui diffère et par conséquent dans ce qui sépare.

Est-ce à dire que toute union ressortissant à l'amour curiosité soit condamnée à être désastreuse ?

Point du tout ; car c'est une affaire de mesure. 11 y a des êtres humains qui poussent jusqu'au dernier terme la curiosité sentimentale et qui choisissentexactement l'être qui leur est le plus contraire. Ce sont, si vous voulez, non pas les fidèles, mais les fanatiques de la religion du ^^cnie de l'erpèce. Ceux-ci sont peul-<rtre prédestinés à être les bienfaiteurs de la race, mais en

De r Amour 47

attendant ils sont prédestinés au désastre individuel. Mais ils sont rares.

D'abord pour trouver absolument son contraire il faudrait voyager.

Dans la même nation, dans la même province, dans la même ville il y a tant de communautés de manières d'être, qu'entre les deux individus les plus diftérents il y a peut-être encore plus de ressenvblances que de difi-érences. Voilà déjà une grande garantie contre les désastres trop épouvantables. — Ensuite différence engendre haine, mais seulement à un certain degré de différence, et ressemblance engendre ennui, c'est-à-dire au moins malaise, à un certain degré de ressemblance, de sorte que le bonheur ou tout au moins le bienêtre, est entre la dissemblance complète et la parfaite ressemblance et, seulement, plus près de celle-ci que de celle-là, mais point dans celle-ci. lin peu de discord est nécessaire dans l'union. J'ai cité ce

40 0«» f.Amou*

mot d'un ami à son ami : « Mais contredis-moi doncquelquefois pour que nous soyons deux. » Une dame, raisonnable, mais enfin de celles qui necomprennent guère le ménage sans quelques «scènes» ragaillardissantes, me disait : « Mon fils et ma bru ne sont pas des êtres vivants.

11 n'y a qu'un mot dans ce ménage, c'est : a Comme tu voudras » Ce que l'un veut, l'autre le veut tout de suite. Ils doivent s'ennuyer comme des morts. » — Une autre, dont le mari est un peu vif, le dit mari étant absent pour quelques semaines, me disait : a Vous connaissez son caractère. Il s'ensuit que depuis qu'il n'est plus ici la maison est muette et morne. On se croirait dans un tombeau » — « Oui, pensais-je, quand vous n'êtes pas battue, il vous manque quelque chose. » Et c'était la vérité même.

Une différence assez sensible, mais non pas trop de différence est donc nécessaire en amour et si la nature se trompe — relativement au

De t Amour 49

bonheur des individus — en les poussant à rechercher leurs contraires, elle ne se trompe pas complètement.

Ajoutez que la curiosité jouit des différences sans que la sensibilité en souffre, tant que la curiosité n'a pas épuisé son objet. Or dans les natures riches les différences sont inépuisables, ou à peu près, sans être violentes, en d'autres termes les nuances sont multiples, qui sont un objet intéressant de curiosité sans être des causes de froissements douloureux.

J'ai noté ceci sur deux époux :

a Ils sont complexes, ce qui fait qu'ils sont heureux ; depuis dix ans qu'ils sont ensemble ils continuent de se découvrir. Ils ont encore de l'inconnu l'un pour l'autre. »

C'est à eux que pensait La Fontaine, évidemment, quand il disait *

S«yez vous l'un à Ttutre un monde toujours

[beau :

Toujours divers, toujours nouveau.

5o De fJtmour

ce qui paraît absurde au premier regard ; ce qui est très vrai, d'une vérité, il faut l'avouer, assez rare.

La Fontaine en somme veut dire :

« Soyez assez complexes pour vous révéler indéfiniment ». Le conseil en est bon ; mais il ne s'applique pas à tout le monde ; encore est-il qu'il s'applique à quelques-uns.

Au dessus — c'est une façon de parler car de ce genre de hiérarchie on n'est pas sûr — de l'amour curiosité, il y a l'amour passion. L'amour passion est celui qui est inspiré, comme tous les autres, par un désir de possession et d'être possédé; mais dans lequel la curiosité, quoique existante, a le moins de part.

L'amour passion n'envisage qu'un seul être au monde qui puisse être aimé, qui doive l'être et il n'admet pas l'inconstance, l'infidélité, même d'une heure, même en pensée, comme chose possible. 11 a peu de curiosité et surtout il ne naît pas de la curiosité. La raison de cela est qu'il croit connaître tout de la personne

De V Amour

aimée. Elle est pour lui la rencontre et le lieu de réunion de tout ce qu'il a rêvé, imaginé, admiré, aimé à l'avance. 11 ne croit pas y faire des découvertes ; il croit y lire à livre ouvert depuis la première fois qu'il l'a vue.

L'amour passion, pour la même raison, ne connaît ni degré ni progrès. C'est lui qui naît d'ordinaire en coup de foudre, expression que Stendhal trouvait déjà ridicule, mais qu'il faut maintenir puisque « la chose existe » comme il disait. Il naît d'ordinaire comme une explosion de tout ce qui s'était accumulé de pensées et de sentiments relatifs à l'amour dans un être naturellement impulsif ; et cela se décharge brusquement à propos d'une rencontre fortuite : a Juliette : a Et cet autre qui le suit et qui n'a pas voulu danser? — Je ne le connais pas. — Va t'informer de son nom; s'il est marié j'aurai le cercueil pour lit nuptial d. — Shakspeare croyait au coup de foudre.

Cependant il y a des amours passions qui ne se déclarent pas brusquement sur une première rencontre, mais ils ne s'en déchaînent pas moins brusquement. Cela arrive quand une personne que l'on n'a pas distinguée tout d'abord vous révèle, par un acte, une parole ou un geste inattendu, qu'elle est celle dont vous aviez rêvé très longtemps ; et alors l'explosion se produit, comme, en d'autres cas, à une première rencontre.

C'est dans l'amour passion, tout y étant extrême, que le désir de possession est d'une extrême violence, qu'aussi le désir d'être possédé est éperdu, qu'aussi, quoique moins souvent, le désir complexe de posséder et d'être possédé est, quoique complexe, très ardent.

Après avoir, premier degré, parlé de l'homme à qui la possession physique suffit pour qu'il s'estime possesseur, puis, second degré, de l'homme qui a besoin pour se juger possesseur, que la femme

De l'Anicur

aimée soit privée, pour lui, avec plaisir, de ce qu'elle aou dece qu'elle voudrait avoir ; Nietzsche suppose l'homme qui, lorsque la femme renonce à tout en sa faveur, se demande si elle ne le fait pas pour un fantôme de lui-même et qui alors, se révèle, se dévoile, se trahit à fond, n'est satisfait que quand elle ne peut plus se méprendre sur son compte, et quand, évidemment, elle l'aime autant pour son satanisme que pour sa bonté, sa patience et son esprit. Cet homme-là est l'homme qui a l'amour passion sous forme de désir effréné de posséder.

Nietzsche le compare justement à un Catilina, et il a beau jeu (dans un autre passage) à montrer que l'amour ici n'est qu'un égoïsme enragé — ce qui ne l'empêche pas, et au contraire, d'être une passion :

a celui qui aime [ainsi] veut posséder à lui tout seul la personne qu'il '^'^"Wz, il veut avoir un pouvoir absolu tant sur son âme que sur son corps, il veut être aimé uniquement

De tAmêur S5

et habiter l'autre, y dominer comme ce qu'il y a au monde de plus élevé et de plus admirable. Si l'on considère que cela ne signifie rien de moins que d'exclure le monde entier d'un bien précieux, d'un bonheur et d'une jouissance; si l'on considère que celui qui aime [ainsi] vise à l'appauvrissement et à la privation de tous les autres compétiteurs, qu'il vise à devenir le dragon de son trésor comme le plus indiscret et le plus égoïste de tous les conquérants et exploiteurs... on s'étonnera que cette sauvage avidité, cette injustice de l'amour aient été considérés comme le contraire de l'égoïsme. »

Mais d'autre part il y a des amours passions où c'est précisément le désir, le besoin d'être possédé qui est effréné et qui est insatiable. L'homme, la femme paraissent alors envoûtés, possédés par une sorte de sortilège. C'est le chevalier Des Grieux, c'est la Juliette de Leone Leoni, c'est la

56 De l'.^mour

Phèdre d'Euripide qui, reine, serait heureuse d'être la servante d'Hippolyte.

En général c'est l'amour antique, V amour-maladie. Les anciens considérant, avec pleine raison du reste, comme des maladies les passions qui ôtent l'orgueil, la fierté et la vaillance, les passions déprimantes, avaient remarqué l 'analogie entre l'amour du a possédé » et la folie et avaient tenu l'amour du possédé pour une sorte de démence. La Rochefoucauld établit pourtant, avec esprit, la différence et il dit : « Un honnête homme peut aimer comme un fou, mais non pas comme un sot.» 11 a raison, voulant direque l'honnête homme passionné pei.t faire des folies, courir les aventures très dangereuses, perdre situation et fortune, briser sa vie pour une femme ; mais qu'il ne se laissera pas berner par elle et verra clair, si elle en a, dans ses manèges.

Cette distinction existe : mais le véritable possédé est à la fois un

t)e VJtmour 5y

sot et un fou ; est, sans qu'il y manque rien, le malade qu'ont vu les anciens.

11 y aà remarquer que Nietzsche, parce qu'il parle de l'amouren général, fait rentrer dans le portrait qu'il trace du passionné possesseur quelques traits du passionné possédé : f pour cziui qui aime, tout le reste du monde est indifférent, pâle, sans valeur, et il est prêt à consentir tous les sacrifices, à troubler tout espèce d'ordre, à mettre à l'arrière plan tous les intérêts. » C'est lui en effet qui, «non seulement trahira tous les devoirs pour celle qu'il aime, mais s'abandonnera tout entier, admettra que l'aimée ait d'autres amants que lui, sera lâche et jouira de sa lâcheté.» C'est que, La Rochefoucauld l'a très bien vu, « s'il y a dans la jalousie [ordinaire] plus d'amour propre que d'amour»

aussi est-il vrai qu' a il y a une certaine sorte d'amour dont l'excès empcche la jalousie » ; précisément parce qu'étant une abdication de

53 î)c l'Amour

tout l'être il étrangle l'amour propre, ce qui fait qu'on en peut dire :

« O miracle d'amour î O comble de misère 1 »

Et enfin il y a des amours très passionnés où entrent le désir de posséder et le désir d'être possédé.

yVlais dans ceux-ci le désir de possession et le désir d'être possédé entre également : car la passion ici est justement le désir d'une réciprocité absolue, parce qu'elle est le désir d'une union parfaite. C'est la passion, je ne dis pas, certes, telle que nous l'éprouvons ; mais telle que nous la concevons toujours quand nous rêvons de passion idéale. 11 esta remarquer que c'est celle des héros de Corneille. Us sont profondément passionnés; mais Us veulent régner sur leurs « maîtresses » et que leurs maîtresses régnent sur eux : elles veulent régner sur leurs « amants » et que leurs « amants » régnent sur e!!es. Leur état d'âme est toujours celui-ci : être digne d'elle ; et

Ve l'Ain ?ur 5^

qu'elle soit digne de moi ; ce qui, traduit en langage passionnel, veut dii'e : être si admirable que je la domine ; qu'elle soit si admirable quelle règne sur moi ; qu'il y ait passion réciproque d'estime, de respect, d'admiration et d'enthousiasme.

Dans quelques romans modernes que je pourrais citer, la femme ( par exemple ) aime davantage l'homme à proportion qu'il se dégrade et elle semble bien faire le raisonnement suivant : au point où il est tombé je suis bien sûre que je ne me trompe pas et c'est bien lui que j'aime et non pas ses vertus.

C'est l'inverse dans Corneille et c'est les vertus de l'un que l'autre aime et c'est par ses vertus que l'un prétend à l'amour de l'autre, signe évident qu'il y a chez l'un et chez l'autre double désir de dominer et d'être dominé et de trouver autant de plaisir dans l'un que dans l'autre.

C'est ce qu'Alceste, qui, natu-

€o De l'Amour

rellement, est de la famille de Corneille, formule très nettement dans le fameux vers :

Pour être toute en moi comme moi tout en

[vous

et cependant aucun homme n'est plus passionné qu'Alceste.

Les grands crimes et les grandes lâchetés sont du ressort de l'amour passion. Les passionnés possesseurs tuent. Le mot du criminel passionnel a fait rire : « Je ne pouvais pas vivre sans elle ; je l'ai tuée. » ]1 est très juste. Ne pouvant pas la posséder, il ne pouvait vivre qu'en faisant disparaître du monde l'objet de son désir de possession.

Les passionnés possédés se tuent, ce qui leur est relativement facile ; car ils n'existent pas : ils ne vivent qu'en une autre, qui, en les chassant d'elle les réduit à ne vivre point, à être très précisément des corps sans âmes ; le ressort où s'appuyer étant en dehors

De fjlmour éi

d'eux, quand il se dérobe, ils

s'affaissent.

Enfin les passionnés qui veulent être à la fois possédés et possesseurs, quand ils éprouvent de profondes déconvenues dans leur dessein, tuent et se tuent quelquefois ; car la passion est là ; mais le plus souvent, car si la passion est dans leur tempérament un certain équilibre est dans leur esprit, ils se contentent, Molière l'a bien remarqué et Fromentin aussi, de se retirer à la campi jnc.

Yl

Au-dessus de l'amour physique, de l'amour curiosité, de l'amour passion, il y a, gardant quelque chose de tous ceux-ci, mais ayant quelque chose de plus, l'amour affection.

L'amour affection est désir physique, mais comme subordonné à une tendresse, je n'affecterai pas de dire plus élevée, mais plus générale, qui s'attache à toute la personne aimée. Signe très caractéristique :

on sent qu'on l'aimerait si elle était un homiVie; et Stendhal ajouterait:

« Mais on n'est pas fâché qu'elle soit une femme »; et je répondrai oui, niais encore on sent qu'on l'aimerait si elle était un homme.

De r.lmour 63

C'est dans l'amour affection que l'on passe quelquefois, ce qui est exquis du reste, de l'amitié à l'amour pliysique. On aime une laide, par exemple ; on la fréquente, on est ravi de son caractère, de ses qualités morales et intellectuelles, de l'affection qu'elle a pour vous et l'on en vient à la désirer. Sa laideur a disparu. C'est ce que Nietzsche a exprimé avec une exquise délicatesse en disant : « Dans le véritable amour, c'est l'âme qui enveloppe le corps ))

Et d'autre part il a très bien dit:

« l'amitié entre homme et femme est possible ; mais il faut le concours d'une certaine antipathie physique»; mais il aurait pu ajouter qu'à une certaine profondeur d'affection sentimentale cette antipathie elle-même disparaît. L'affection générale entraîne à un besoin d'intimité, à un besoin de fusion qui emporte et dissipe l'antipathie physique et non seulement l'àme enveloppe le corps mais elle l'entraîne et le plie à son

Dd l'Amùur

dessein. C'est alors que le corps est vraiment un organe de l'àme, tandis que, si souvent, c'est le contraire qui est vrai.

L'amour affection est curiosité ; mais curiosité sympathique et subordonnée à la s)'mpathie. La curiosité dans l'amour affection consiste en ceci qu'on cherche à connaître; mais avec la persuasion qu'on ne trouvera jamais que des choses qui redoubleront la sympathie. Aussi l'amour affection ne commence pas par la curiosité ; il continue par elle : on commence par aimer, avec une sorte de certitude ; on continue par étudier et même passionnément; mais avec une curiosité très analogue à celle du savant qui, recherchant la vérité, est constamment sur que, quelque vérité qu'il rencontre, il sera toujours heureux de l'avoir trouvée. Et l'analogie est exacte ; car dans les déceptions de l'amour affection il y a encore du plaisir; quand on découvre une faiblesse dans la femme qu'on aime on est

De f Amour 65

heureux qu elle ne vous soit pas trop supérieure et qu'à une faiblesse qu'elle aura découverte en vous vous puissiez opposer en souriant celle que vous avez découverte en elle :

a C'est un plaisir, disent dans ce cas les amoureux, puisque c'est une occasion de se pardonner. »

L'amour afircction est passion aussi, passion « accapareuse », passion jalouse, passion impérieuse et docile, passion de possession et de vasselage ; seulement c'est une passion de possession et de docilité qui sait qu'elle peut se dompter.

Dans l'amour affection l'amant a le sentiment que, quelque profond que soit son désir de posséder, il le sacrifiera certainement au repos de celle qu'il aime. Dans l'amoui affection l'amant sait que quelqu ardent que soit son désir d'être possédé, par tendresse pour elle et surtout pour elle et peut-être uniquement pour elle, il résistera à l'empire qu'elle pourrait prendre sur lui, si cet empire avait carac-

o6 De rjîmjur

tère de caprices et par conséquent pouvait être, à elle, nuisible et funeste. « Je te servirai mieux de ne pas te servir. »

Qu'on ne dise pas que des passions qui voient si clair en ellesmêmes ne sont pas des passions fortes. Les passions les plus fortes sont celles qui sont plus fortes qu'elles. « Que ne vaincrait-il pas?

]] s'est vaincu lui-même. »

— Vous plaisantez et vous savez bien que ce ne sont pas les passions qui se domptent ; mais qu'elles sont domptées par autre chose, quand elles le sont.

— Pardon î Ici c'est bien la passion qui se surmonte elle-même, tant elle est forte ; c'est par extrême amour que l'amant se sacrifie ; ou sait, avec certitude, qu'il se sacrifiera, s'il le faut ; c'est bien par extrême amour que l'amant sacrifie son désir de sacrifice, en refusant d'obéir, quand il voudrait, de tout son cœur, être esclave. La passion ici ' est

T>e V Amour 67

d'accord avec la raison, mais ce n'est pas la raison qui la mène ni qui la dompte, ni qui la domine.

Et enfin l'amour affection, outre ce qu'il a des autres amours et Je caractère particulier qu'il donne à ce qu'il a des autres amours, a son caractère propre, sa nature spéciale.

Sa nature spéciale consiste à voir plus loin que lui pour se connaître tout entier. L'amour affection dépasse l'égoïsme à deux, sans du reste l'oublier et en définitive en le confirmant et en le consacrant. Il vise l'union de deux âmes et de deux corps pour cette union et pour autre chose que cette union. Ni l'amour physique, ni l'amour curiosité, ne songent à la constance. Ni l'amout physique, ni l'amour curiosité, ni l'amour passion ne songent à la procréation. Au contraire évidemment ; la constance gênant l'amour physique et l'amour curiosité ; la procréation gênant l'amour physique, l'amour curiosité et l'amour passion lui-même. Seul l'amour

68 De V Amour

affection veut la constance et souhaite la procréation.

Je n'ai pas besoin de dire que la procréation résulte communément de l'amour passion, de l'amour curiosité et de l'amour pJiysique ; je dis que la procréation n'est voulue que dans l'amour affection, n'est prévue, désirée, souhaitée, avec des ardeurs non pareilles, regrettée avec désespoir quand elle n'est pas, que dans l'amour affection.

C'est le caractère même, le plus saillant du moins, de cet amour.

L'amour vrai veut se surmonter pour se prolonger dans d'autres êtres.

L'amour vrai est celui d'une mère qui dans son fils embrasse son époux et il est aussi celui d'une vierge qui dans son époux embrasse déjà son fils.

L'amour affection a, ou peut avoir, a presque toujours du reste, un autre caractère, non point plus vénérable que celui-ci, mais aussi digne de vénération et aussi signi-

"De l'.lmour 69

ficatif. ]] dépasse l'égoïsme à deux en s'élevant à la conception d'un idéal commun, aimé en commun, poursuivi en commun. Peur tels, c'est précisément la pcrpituité de la race, dont nous parlions tout à l'heure ; pour d'autres c'est, à défaut de postérité, ou en outre, un idéal d'amour de l'art, de philanthrojT'e, de rcl-g-on. 11 y a c nme trois degrés dan^ iv^s choses d'aftection, s'aimer en soi, s'aimer en un a'utre et c'est-à-dire s'aimer à dcux, s aimer à deux dans une affection qui vous d-^" passe.

C'est ce dernier sentiment qui se rencontre dans l'amour affection.

Kietzrche déf:n'!t ainsi cet état d'àme : « 11 y a i.ien çà et là sur la terre une espèce de continuation de l'amour où ce dé^ir avide que deux personnes ont 'une de l'autre fait place [non : se complète de] à un nouveau disir, à une nouvelle avidité, une so\ï commune supérieure, d'un idéal p'acé au-dessus d'elle.

Aiais qui c-^jinait cet amour ? Qui

■jo De t Amour

est-ce qui l'a vécu ? Son véritable nom est amitié. » — Et c'est à dire simplement, sans tant douter que cet amour puisse être vécu, que l'amour supérieur est la synthèse de l'amour et de l'amitié.

Nietzsche, moins sceptique et cette foispeutêtre trop affirmatif au contraire, dit ailleurs : « Le meilleur ami aura peut-être la meilleure épouse, parce que le bon mariage repose sur le talent de l'amiHé. »

Excellente parole en ce qu'il est bien vrai que le bon mariage repose sur le talent de l'amitié, talent délicat, difficile et qui peut-être ne s'acquiert pas ; parole trop affirmative peut-être, parce que le talent de l'amitié ne suffit pas et qu'il faut ici, comme Nietzsche le disait tout à l'heure, le culte en commun d un idéal, ce qui en amitié est très bon, mais non pas nécessaire.

Tel est, rapidement décrit et en ses éléments constitutifs mais non pas en ses charmes, ce qui demanderait un autre talent que le mien et

Ùe V Amcur

peut ctre un autre cœur, l'amour aifection.

1) est extrêmement rare, la nature n'ayant pas besoin de lui pour perpétuer l'espèce ; il est essentiellement exceptionnel : il est celui que tout le monde croit avoir senti et qu'infiniment peu ont connu. 11 est l'amour même, chaque chose, comme on sait, étant essentiellement ce qu'elle n'est presque jamais.

Il est l'amour même. Il ne faut point me dire que parce qu'il se dopasse il se renonce et que j'appelle amour ce qui est par de là l'amour.

11 admet l'entraînement physique et j1 le sauve du dégoût ; il admet la curiosité et il la satisfait indéfiniment ; il admet la passion et en la rectifiant il la fortifie, ou plutôt il la fortifie en la rendant rectificatrice ; mais, d'autre part, enajoutantà l'amour quelque chose qui le dépasse tout en partant de h.:'» et restant rattaché à lui comme à sa source, il le sauve de l'inconstance

mour

et de la satiété et c'est-à-dire de la maladie et de la mort.

]] est exceptionnel ; en revanche il est de tous les âges, comme je l'expose en mon traité sur la vieillesse. 11 convient à la jeunesse, il sied à l'âge moyen et il est un des charmes de l'âge déclinant. Voltaire a dit joliment : « le cœur ne vieillit pas ; mais il est pénible de loger un Dieu dans des ruines » ; mais 11 a dit aussi : « On se plait encore à table quoique l'on n'y mange plus».

L'amour du vieillard, intolérable il est vrai pour les jeunes femmes et aussi odieux que ridicule quand il les recherche, est simplement exquis quand il sait Jcsipere in loco, c'està-dire s'adresser à une affection du même âge, et à une affection qui est née en même temps que lui et de lui. 11 est tendre, il est attentif, il est pénétré des deux sentiments les plus.,élyséens qui soient au cœur de l'homme, l'amitié et la reconnaissance ; il a la mélancolique douceur des choses qui finissent, des soirs

Pg ïA::iour jj

tombants, des vallons

Qui voient l'ombre en croissant tomber du

[haut des monts ;

L'amour physique même ne lui est point du tout inconnu et la caresse est d'une suavité à l'envi des fougues les plus triomphantes, que deux vieillards échangent avec un tremblement de larme au bord des cils.

L'amitié modéra leurs feux sans les détruire. Ils s'aiment jusqu'au bout malgré l'effort

[des ans.

Cet amour est fait de toutes les tendresses passées, ram.assées, pour ainsi dire, dans un calice de douceur, de repos et de paix.

Une rose d'automne est plus qu'une autre

[exquise,

si elle est une rose remontante et cueillie à la même branche où furent leillies les fleurs de mai.

YJl

J'ai traité de l'amour jusqu'à présent, comme s'il était le même chez l'homme et chez la femme. Il est temps de dire quelques mots des différences. A vrai dire elles ne sont ni grandes ni nombreuses. C'est dans l'amour que l'homme et la femme se ressemblent le plus. Chez la femme comme chez l'homme l'amour est besoin physique et, sans que personne puisse être sûr de ces choses, il semble qu'il y a autant de femmes que la sensualité domine qu'il y a d'hommes dans ce cas et autant de femmes affectées de frigidité qu'il y a d'hommes (ils sont très nombreux) dans cet état.

Chez la femme comme cher

l'homme l'amour est curiosité ; chez la femme comme chez l'homme u est tantôt désir de possession, tantôt désir d'être possédé, tantôt désir de possession réciproque.

11 y a pourtant quelques différences à noter brièvement. La principale est assurément que, de nature, la femme est plutôt monogame et l'homme plutôt polygame.

De nature, la femme, destinée à porter l'enfant, à enfanter, à allaiter, à nourrir, à élever, a besoin de s'attacher à un seul homme jusqu'à l'âge où elle a peu de chances d'en trouver un autre à qui s'attacher ; donc elle a besoin de monogamie et l'instinct se faisant peu à peu, à travers les générations, des besoins de l'espèce, elle a l'instinct monogamique. C'est la civilisation seule qui peut la détourner de cet instinct.

Je ne sais plus qui a dit : « C'est la Nature qui fait les duos; les trios, c'est la Société. »

11 en résulte que la femme est en général plus constante que

7<S De VAmour

l'homme, l'idée d'inconstance n'étant jamais préalable à son premier amour. Dans le peuple la fillette de seize ans qui se livre croit toujours que c'e^t pour la vie.

L'homme, n'ayant pas les mêmes raisons naturelles d'être monogame, est polygame par amour physique dans les temps où sa compagne ne peut pas le satisfaire et par curiosité dans tous les temps et par amour de la conquête dans tous les temps. L'idée de l'infidélité est presque toujours préalable à son premier amour et il n'y a guère d'hommes qui, prenan* une compagne, n'ait quelque arrière pensée d'en prendre une autre après celle-ci.

C'est par devoir et par raison, sauf le cas de frigidité, quel'hommeest monogame. C'est la nature qui fait l'instinct monogamique des femmes et c'est la civilisation qui fait leurs tendances po'ygamiques : c'est la nature qui fait le polygamisme des hommes et la civilisation qui les fait monogames.

De VJlmour

Les hommes en ont conclu que l'infidélité des femmes était une monstruosité et la leur une bagatelle. C'est une erreur. II faut vivre, il est vrai « conformément à sa nature » ; mais la révolte contre une rigueur tyrannique de la nature est excusable précisément en raison de la rigueur de cette tyrannie ; de même, je le reconnais, que la révolte contre la tyrannie de la société (voilà pour l'homme) est excusable en raison de la rigueur de cette tyrannie ; de sorte que je vois dans l'adultère toujours une faute ; mais une faute égale des deux parts et qui doit être pardonnée quand elle n'est qu'accidentelle.

On a dit cent fois que l'adultère féminin est plus grave parce qu'il apporte dans la famille des enfants qui viennent de l'étranger. 11 est vite répondu que c'est précisément ce que fait l'adultère masculin dans le foyer d'un autre et par conséquent les choses sont égales.

Le crime de l'adultère, du reste,

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n'est pas de donner des enfants à quelqu'un qui ne les a pas faits, c'est de n'en pas faire. L'homme adultère, la femme adultère, ont des raisons de prendre le plus grand soin de ne pas faire d'enfants adultérins ; leur œuvre est donc au détriment de la race et de la société et l'adultère est crime à la fois antinaturel et anti-social, mais toujours égal de la part de la femme et de la part de l'homme.

Les femmes aiment donc les hommes de la même façon que les hommes aiment les femmes, avec plus de tendance, somme toute, à la fidélité et à la constance ; voilà un premier point.

D'autre part les femmes étant naturellement impulsives plus que ne l'est l'homme, c'est elles plus que l'homme qui font de Tamour un duel. J'ai dit, en boutade :

« Les femmes aiment comme les hommes détestent. » Ce n'est pas vrai ; mais il y a du vrai ; elles sont épiantes par amour, querelleuses par

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amour, récriminatrices par amour, comme nous sommes épiants par haine, querelleurs par haine et par haine rccriminateurs.

Elles prouvent leur amour par l'espionnage qu'elles exercent sur nous et nous serions inquiets sur leur cœur si elles ne nous épiaient pas avec le même regard attentif dont nous surveillons notre ennemi : une femme amoureuse, c'est une femme à l'affût.

Elles prouvent leur amour, et du reste l'exercent, par les querelles qu'elles nous font. Elles ne comprennent guère l'amour tranquille.

Mot authentique d'une amoureuse :

« Tu ne m'aimes pas : tu ne me fais jamais de scènes. » Elle ne se trompait que de sexe ; elle attribuait à l'homme comme devoir d'amour la façon d'aimer des femmes.

Elles sont récriminatrices à souhait, comme nous le sommes à l'égard de l'adversaire que nous nrenons ou que nous croyons prendre en faute. Tous nos défauts sont

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énumérés par elles avec une connaissance de la perfection et un amour de la perfection qui a quelque chose de terrible. Preuve d'amour encore :

« Si je ne t'aimais pas, je ne verrais pas tes défauts, puisqu'il me serait indifférent que tu en eusses. »

Pour ce qui est de la jalousie, les femmes ne l'éprouvent pas d'une façon plus violente que les hommes, mais elles l'expriment plus violemment et peut-être l'étendent à plus de choses : l'homme jaloux, en général, n'est jaloux que de l'homme qui aime sa femme ; la femme est souvent jalouse de tout ce qu'aime son compagnon, de son métier, de son ambition, de ses livres, de ses journaux et de son écritoire. On ne voit guère de maris qui soient jaloux des grands magasins ; les maris sont nombreux dont la femme est jalouse de la Bibliothèque nationale.

La vérité c'est qu'ici elles ne font aucune distinction entre la qualité et le défaut qui l'avoisine. En cela elles rivalisent avec La Rochefou-

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cauld. Parce qu'il n'y a pas d'amour sans jalousie, elles prennent la jalousie pour l'amour. « L'amour c'est la jalousie», dit une femme du théâtre de Jules Lemaître. Et elles n'ont tort qu'à moitié ; car s'il y a dans la jalousie plus d'amour propre que d'amour, cela est vrai de l'homme et chez la femme il y a dans la jalousie plus d'amour que d'amour propre. Mais encore la jalousie est le défaut de l'amour, étant l'amour sous forme unique du délire de la possession et non pas sous sa forme du désir d'être possédé, ni sous sa forme du désir de possession réciproque.

En somme.les femmes amoureuses sont en général persécutrices. Les poètes comiques, notamment M. de Porto-Riche dans son admirable Amoureuse, se sont divertis à ce sujet. Certes cela prouve qu'elles aiment; mais leur tort est de croire que le contraire prouve qu'on n'aime point. Si le silence est la fleur chaste de l'amour, comme a

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dit merveilleusement Henri Heine, les manifestations véhémentes en sont les épines. Mais quoi ? Elles sont impulsives et l'homme est trop réfléchi. Cela fait des différences assez sensibles en des choses qui au fond sont égales.

Ajoutez, ce qui rentre dans le même ordre d'idées, qu'elles sont hyperboliques, ou si vous préférez idéalisatrices. Elles ont divinisé l'amour et à force de le diviniser elles souffrent de la distance qu'il y a entre la terre et l'Olympe.

Nietzsche dit très bien : « L'idolâtrie que les femmes professent à l'égard de Tamour est au fond et originairement une invention de leur adresse, en ce sens que par toutes ces idéalisations de l'amour elles augmentent leur pouvoir et se montrent aux yeux des hommes toujours plus désirables. Mais l'accoutumance séculaire à cette estime exagérée de l'amour a fait qu'elles sont tombées dans leurs propres filets et ont oublié cette

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origine. Elles mêmes sont à présent plus dupes encore que les hommes et partant souffrent plus aussi de la désillusion qui se produira nécessairement dans la vie de toute femme. » A quoi je n'ai rien à ajouter ni à retrancher.

Enfin, dernier point qu'a touché Nietzsche, mais où je crois qu'il se trom.pe partiellement ; les femmes sont plus intelligentes que l'homme : « L'intelligence des femmes se montre comme une maîtrise complète, présence d'esprit, utilisation de tous les avantages. Elles la transmettent en héritage comme leur qualité fondamentale à leurs enfants et le père y ajoute le fond plus obscur de la volonté. Son influence détermine, pour ainsi dire, le rythme et l'harmonie avec lesquels la vie nouvelle doit être exécutée ; mais la mélodie provient de la femme. Soit dit pour les gens qui sont capables de se rendre compte : les fem^mes ont l'entendement, les hommes la sensibilité et

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la passion. Cela n'est pas contredit parceque les hommes portent en effet leur entendement beaucoup plus loin : ils ont des mobiles plus profonds, plus puissants, ce sont ces mobiles qui portent si loin leur entendement, lequel, en soi, est quelque chose de passif. Les femmes s'étonnent souvent sous cape du grand respect que les hommes portent à leur sensibilité. Si, dans le choix de leur compagne, les hommes cherchent avant tout un être profond,plein de sensibilité, les femmes au contraire un être habile avisé et brillant, on voit clairement au fond que l'homme recherche l'homme idéal, la femme la femme idéale, qu'ainsi ils ne cherchent pas le complément, mais l'achèvement de leurs avantages propres. »

Je ne crois pas un mot de cette théorie en son fond et pour moi l'homme est aussi intelligent que la femme et la femme que l'homme, mais non pas plus ; et la sensibilité et la passion sont plus grandes chez

la femme que chez l'homme ; et la volonté constante (ce que du reste Nietzsche admet) est plus grande chczrhomme;et au fond Nietzsche se trompe ici absolument; mais s'il avait voulu dire seulement que la femme est plus intelligente que l'homme en amour, il aurait parfaitement raison.

Nous avons vu Nietzsche parler du « talent de Vamiîié » ; les femmes ont le talent de l'amour ; chacune est un Don Juan qui n'exercera peut-être ses adresses que sur un seul homme, mais qui a toutes les habiletés d'un séducteur. La plus bête est en cela plus intelligente qu'elle n'est en toute autre chose ; psychologue observateur comme un enfant, c'est à dite d'une façon merveilleuse, elle connaît et comprend très vite tout le caractère de celui qu'elle veut conquérir ou garder et agit en conséquence; avec des maladresses, sans doute, et des gaucheries; car elle reste impulsive et Ton tremble à imaginer quelle serait sa puissance

si elle ne l'était pas ; mais avec des stratégies, cependant, extrêmement fines, couvertes et enveloppantes.

On peut dire, en général, qu'un mari ne connaît pas le caractère de sa femme et que la femme connaît le caractère de son mari mieux que lui ne le connaît lui-même.

Là est la supériorité d'intelligence de la femme sur l'homme, là seulement ; mais elle est certaine et c'est cela sans doute qui aura entraîné Nietzsche à une généralisation incontestablement très contestable.

Les manières d'aimer des hommes et des femmes sont donc les mêmes avec des différences vraiment légères, sensibles pourtant, qui tiennent soit à l'impulsivité de la femme, soit à ses facultés d'idéalisation, soit à son adresse d'esclave qui a eu depuis des siècles le besoin d'avoir recours à la ruse.

De ces différences il y en a une pourtant qui est radicale, c'est la pudeur. La femme est pudique,

l'homme ne l'est pas ou ne Test que par emprunt et pour être agréable à sa pudique compagne ; et chez l'homme la pudeur n'est que le respect de la pudeur. La pudeur consiste à faire toujours désirer quelque chose en refusant toujours quelque chose et en se réservant toujours quelque chose à refuser.

En cela elle est, sinon « la mère de l'amour », comme a dit Stendhal, puisque, d'une femme pour qui nous n'aurions pas de curiosité il nous est indifférent qu'elle soit pudique ou ne le soit point ; mais elle est la très puissante auxiliaire de l'amour, Socrate dirait l'accoucheuse de l'amour, puisque, excitant la curiosité quand elle commence à exister, elle 1 aide à naître, Tanime, la fait vivre et la dispose à devenir toujours plus grande.

D autre part la pudeur consiste à montrer que la faveur qu'on accorde, si petite soit-elle, coûte à la fierté, à la dignité, est arrachée par la passion et par conséquent ne

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serait pas accordée à un autre; et en cela elle flatte le désir de possession et le satisfait et par ainsi elle est encore un puissant auxiliaire de l'amour naissant.

La pudeur a mille formes, qui sont incohérentes et contradictoires ; une femme montre au bal ce qu'elle cache aux bains de mer et montre aux bains de mer ce qu'elle cache au bal. «Une femme deMadagascar, dit Stendhal, laisse voir sans y songer ce qu'on cache le plus ici et mourrait de honte plutôt que de montrer ses bras ». 11 en est de la pudeur comme du bien ; nous ne savons rien du bien, excepté qu'il faut le faire ; les femmes ne savent rien de la pudeur excepté qu'il faut en avoir, mais il suffit pour leur dessein et la manière n'a pas d'importance.

vin

L'amour a pour ennemis, comme aurait dit un auteur de moralités, Haine, Inconstance, Jalousie, Satiété. Ni l'amour physique, ni l'amour curiosité, ni l'amour affection ne connaissent la haine. L'amour passion la connaît souvent. 11 arrive que la passion est assez grande, ou chez un être très faible ou chez un être très élevé, très pur et très bon, pour faire accepter et désirer même que la personne qu'on aime soit heureuse entre les bras d'une autre; la passion peut vaincre la haine ; je dis plus, l'empêcher de naître ; mais le plus souvent la passion non partagée se change toute en haine, sur quoi, puisque l'amour est désir de possession, nous n'avons pas à insister.

11 arrive même que la passion partagée elle-même s'accompagne de haine. Le « grand amour)) ,vous savez, comme ditM. JulesLemaître, (( celui qui rend idiot » rend souvent méchant, parce que, rendant « idiot», il nous ramène au fond même de notre nature où rampent tant d'instincts féroces. Chez certains animaux l'amour s'accompagne très souvent de désir de meurtre. Chez l'homme il en est parfois de même, d'abord parce que la passion de possession craint obscurément une dépossession et c'est une sorte de jalousie préalable ; Nietzsche :

(( Cruelle invention de l'amour, tout grand amour fait naître l'idéecruelle de détruire l'objet de cet amour pour le soustraire une fois pour toutes au jeu sacrilège du changement ; car l'amour craint le changement plus que la destruction; )) — ensuite parce que, même sans jalousie, l'instinct depossession s'accompagne naturellement d'instinct de destruction, la destruction étant

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l'acte souverain du possesseur, du propriétaire, celui où s'affirme intégralement son droit absolu «d user, d'abuser », de idJwz tout ce qu'il veul de la chose possédée : — enfin, ce qui doit arriver surtout dans les cas de lassitude et de dépression générique ; par ce que l'homme qui sent ses forces amoureuses défaillir veut supprimer l'être unique dans lequel il vit en tant qu'amoureux, pour détruire en /ui-meme désir, inquiétude et espérance ; et le meurtre en ce cas est très exactement, malgré l'absurdité apparente des termes, un suicide sur la personne d'un autre.

Pour ce qui est de l'Inconstance, si nous considérons la Polygamie non plus, comme nous avons fait, en sa criminalité, mais en elle-même, nous la trouvons monstrueuse là où elle est légale, et nous la trouvons libérale, mais dangereuse, là où elle est une pratique illégale. Là où elle est légale c'est le harem, c'est-àdire le fait de mettre ensemble, de faire cohabiter des femmes qui se

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savent les esclaves d'amour d'un seul homme, ce qui fait de jalousie, envie et haine leur état permanent, à moins qu'elles ne s'en sauvent dans une eftroyable stupidité.

Là où elle est pratique illégale et couverte, les différentes femmes qui fréquentent un homme ne sachant pas chacune qu'elles sont plusieurs, les différents hommes qui fréquentent une femme étant dans la même ignorance, la polygamie est moins grave, n'étant plus un supplice; et il faut convenir très sérieusement qu elle a même quelques avantages.

Dabord elle affine prodigieusement l'homme, ou la femme, en lui faisant connaître l'autre sexe dans les seules conditions et au seul moment où il soit sincère, ou à peu près ; et que cela ne soit pas très beau, j'en conviendrai, mais même avec résultat pessimiste, c'est une chose qui n'est point mauvaise. On sait ce que veut dire en langage n\ondain a une femme qui connaît

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la vie » ; il faut bien confesser que l'expression n'est pas fausse et que la femme qui fut polygame connaît vraiment la vie humaine un peu mieux qu'une autre.

On sait très bien qu'il n'y a meilleurs conseils, plus sensés, plus raisonnables, même moralement meilleurs, queceux que donne à une jeune fille une femme mûre « qui connaît la vie ». La polygamie à l'européenne, ce que vous appellerez si voulez le Divan occidental, donne, soit à l'homme soit à la femme, un tact, un sentiment de la mesure, un sens du réel qu'il est rare qu'on atteigne sans son concours. 11 diminue l'amour et il augmente le talent d aimer et il y a peut être à cela non seulement compensation, mais avantage.

Remarquez bien qu'il n'est guère de femme qui ne désire que son mari soit un peu mondain, qu il fréquente un peu les salons et qu'il aille un peu dîner en ville ; qu'il n'est guère de mari qui ne désire un peu que sa

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femme fasse de même ; tous deux savent qu'il y a là une seconde éducation, ou une troisième, qui est nécessaire ou au moins très utile à l'assouplissement du caractère et de l'esprit. Or ce que souhaite ainsi la femme pour son mari, ce que le mari souhaite là pour sa femme, ce n'est pas quelque chose de très différent de la polygamie et les orientaux n'y verraient aucune différence. Ceci, non point pour excuser l'adultère, ni pour plaider pour lui les circonstances atténuantes; mais pour faire comprendre ce qui doit lui attirer quelque indulgence et surtout pourquoi il existe.

Ajoutez que la polygamie, non pas toujours malheureusement — elle serait trop belle — mais assez souvent, d'abord rend les femmes aimables pour leurs époux et les époux aimables pour leurs femmes; car la stricte monogamie concentre la mauvaise humeur et la polygamie la disperse, et un homme entre deux âges qui montre un bon caractère à

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sa femme et une femme entre deux âges qui montre un bon caractère à son mari sont gens qui sont toutde suite soupçonnés par le moraliste d'avoir fatigué leurs vices au dehors. — Remarquez ensuite que la polygamie ramène très souvent au foyer, à la monogamie tranquille et satisfaite, remplaçant le rêve, qui n'aurait jamais fini, par une notion de la réalité qui guérit à jamais de la recherche des aventures. Rien ne persuade de ne point changer comme de savoir qu'autre chose c'est la même chose ; rien ne guérit des voyages comme d'avoir voyagé :

« plus je vis l'étranger plus j'aimai ma patrie » ; rien ne ramène au mari comme d'avoir éprouvé que l'amant ne vaut pas mieux et est très semblable. On disait d'une dame qui multipliait les expériences: « Fautil que son mari soit au-dessous de tout pour qu'elle lui préfère encore quelqu'un I »

La polygamie n'est donc point sans bons côtés ; le malheur qu'elle

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renferme et son vrai tort, c'est que, si elle augmente le talent d'aimer, elle diminue Tamour, le réduit à des émotions légères et superficielles, exclut Tamour affection, exclut l'amour passion , exclut mêine l'amour curiosité, car, s'il dérive de la curiosité, il l'épuise, comme un ruisseau qui tarirait sa source et ne laisse subsister q;:e l'amour physique accompagne de manières aimables. Elle est un remcde, très usité, qui ne guérit pas beaucoup, qui divertit le malade, qui laFfine et qui 1 anémie. On doit se rendre compte des grâces et même des bienfaits relatifs de la polygamie ; mais il est certain, réflexions faites, qu'il n'y a pas à la con^^eiller. La jalousie est à peu près inséparable de l'amour, comme chemin faisant, la rencontrant partout, nous n'avons pas pu nous dispenser de le constater. Elle naît de l'amour passion en tant que désir de possession;— elle naît de l'amour curiosité en tai\t que la curiosité, ou satisfaite

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OU qui voudrait rêtre, s'irrite qu'une autre le soit. Le premier point n'a pas besoin d'être expliqué ; le second, en même temps du reste que le premier, l'a été par Spinoza avec une crudité terrible et une vérité effrayante : « Celui qui s'imagine que la femme qu'il aime se livre a un autre est non seulemeut contristé parce que son appétit [désir de possession] est entravé, mais encore il prend de l'aversion pour la chose aimée, parce qu'il est forcé d'associer l'image de la chose aimée à celle des parties honteuses et des excrétions d'un autre. » C'est cette vision qui poursuit le jaloux et qui fait que sa haine ne peut être ni calme, ni même haineusement temporisatrice et qu'il a besoin, pour supprimer la vision, d'en supprimer immédiatement la cause.

]ci comme quand nous parlions de la haine dans l'amour (même sans jalousie) nous sommes dans ces bas fonds de l'âme dont la vue fait frissonner : « Envie et jalousie, dit

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Nietzsche, sent les parties honteuses de l'àn^ l humaine. La comparaison peut sans doute se continuer.»

— Noncarellesnesontpas fécondes. Enfin la Satiété est peut-être le plus grand ennemi de l'amour.

Aimer trop, comme nous avons vu que La Bruyère l'a remarqué, suffit pour qu'on n'aime plus. Aimer sans incident, sans péripétie suffit pour qu on en vienne à ne plus aimer:

« L'amour, aussi bien que le feu, dit La Rochefoucauld, ne peut subsister sans un mouvement continuel et il cesse de vivre sitôt qu'il cesse d'espérer et de craindre. »

Cela ne laisse pas d'être fréquent; mais ni La Bruyère, ni La Rochefoucauld n'ont tenu compte de la puissance de l'habitude et de l'agrément qu'elle donne aux choses indifférentes et à plus forte raison aux choses aimées. S'il est vrai que c la nouveauté est à l'amour ce que la fleur est sur les fruits », il est vrai aussi, comme Ta dit le président Hesnaut.que «les vieil les amitiés sont

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comme les habits longtemps portés:

ils n'ont plus la fleur ; mais ils habillent mieux. » La Satiété est la punition des goinfres.

Nietzsche dit, comme si, pour une fois, il s'appelait Horace :

« Le précepte très féminin qu'il ne faut pas se défier de ses sentiments ne signifie pas autre chose que ceci : il faut manger ce qu'on trouve bon.

C'est peut-être une bonne règle pour les natures mesurées ; mais les autres devront suivre une autre règle : il ne faut pas manger seulement avec la bouche ; mais encore avec la tête ; autrement la gourmandise de ta bouche te fera périr ».

Les ennemis de l'amour sont tous ennemis qu'il porte en lui-même, qui sortent de lui et qui se retournent contre leur père. 11 ne peut se dérober à eux ou les vaincre qu'en s'abaissant ou en s'élevant, qu'en se dégradant jusqu'à l'amour purement physique -ou en sélevant jusqu'à 1 amour aiTection. L'amour physique ne connaît pas la haine, ne connait

» oo De r Amour

pas la jalousie, ne connaît pas la satiété et ne souffre pas de l'inconstance.Seulement il n'est pasl'amour.

L'amour affection ne connaît pas la haine, repousse l'idée de la jalousie comme un outrage que ne peut pas mériter la personne qu'il aime, ou, s'il y a lieu à jalousie, ne connaît que la pitié ; est à l'abri de la satiété ayant en lui quelque chose qui tient de l'éternel ; ne songe pas même à l'inconstance, ne rêvant rien qui soit au dessus de ce qu'il possède :

a desiderant quod habent ».

— Alais il est rare.

— Je n'ai pasditqu'il fût fréquent.

C'est, je crois, Jean-Jacques Rousseau qui a dit le premier : « Les grandes passions sont aussi rares que les grands génies ».

Les grandes, non ; mais les délicates.

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