DES PRÉVENTIONS RELATIVES À
Ce qu'on a inconsidérément opposé à la force naturelle de l'amour , a contribué surtout à le rendre funeste. Avec des soins mieux dirigés , et en veillant d'abord à ce que les désirs fussent convenablement satisfaits, on serait parvenu à les régler enfin. Nul système de conduite ne pouvant arrêter d'une mai. 10
nicrc durable les suites de la loi de procréation , il faudrait eu reconnaître toujours la puissance, mais ne pas permettre à l'imagination de l'exagérer. En renonçant surtout à cette prétention de se croire humilié lorsqu'on partage un besoin qui est universel , il importerait de ne jamais souffrir que le prestige destiné à rendre l'amour entraînant , subjuguât la raison , au lieu d'en suspendre seulement l'austérité.
Sous l'influence de 1 esprit sacerdotal le plaisir fut déclaré trop sensuel , et l'amour trop séduisant. On eût dû reculer devant la difficulté de proscrire une inclination sans laquelle la vie ne se transmettrait pas ; mais qu'y a-t-il de déraisonnable que l'enthousiasme n'entreprenne ? On se figura que des contrées entières devaient se rapprocher des règles céuobitiques. Cependant la plupart de ceux qui , dans ces temps reculés , s'étaient séparés du monde, et qu'on prenait jiour modèles , n'avaient cherché qu'un moyen d'attirer les regards : loin de prétendre indiquer
pat* leur exemple les vraies lois des sociétés humaines, ils ne s'étaient promis que d'étonner le peuple , et sans doute ils avaient pensé que rarement on les imiterait.
Non-seulement tout ce qui est en nous appartient d'abord à nos intérêts personnels , mais ces intérêts , quelque modification qu'ils subissent dans Tordre de choses où npus vivons, continuent à se rapporter en un sens aux besoins du corps. Dans nos affections les plus indirectes , dans les désirs variés d'un cœur que l'on suppose inexplicable, dans l'agitation de Tame la plus vaste , d'une amc toujours occupée du monde moral, on ne trouvera pas un mouvement tout-à-fait étranger à l'impulsion des organes visibles (20). Si au lieu de soumettre les sens à une règle prudente , on les refroidit , ou dimiuuera le génie ou la sensibilité. Notre intelligence, qui ne peut sans s'immoler elle-même abandonner 1 empire , ne doit pas pourtant chercher a se soustraire aux convenances de l'ordre matériel , aux fins de la vie terrestre .
11 ne faudrait pas même condamner l'amour
passionné , si ce trouble de lame , le plus excusable uéanmoîns, pouvait être généralement surmonté assez vite pour ne pas occasioner la servitude de la raison. Quant aux plaisirs des sens, puisqu'ils sont indispensables, ils u'out rien de contraire au vrai perfectionne nient des sociétés. Ces biens peuvent rester du moins, et même avec quelque super! lui té, à tant do gens que ne consoleront pas d'autres perspectives favorables. Dans ce qui est à la portée des esprits ordinaires , qu y a-t-il de meilleur que l'amour? Us ne peuvent guère s'élever dans le monde intellectuel, ils ne peuvent 1 aimer principalement ; laissez-leur la volupté, qui est pour eux la plus féconde portion du domaine de l'iiomme. Le sentiment de l'honnête ou du juste , et le besoin de Tordre moral doivent conduire au besoin d'aimer. L amour a le beau pour objet , et s'il égare quelquefois ceux qui, privés de lumières, sont disposés par leur situation à l'artifice, ou à la violence , il soutient particulièrement les eieurs généreux.
Ou parait préférer actuellement aux réso-
lutions fortes , aux prétentions limitées de l'homme raisonnable, une insatiable agitation, une continuelle inquiétude. Les mouvemens nécessaires ne suffisant plus pour occuper les heures , de nombreuses combinaisons suscitent des espérauces qui du moins ne pourront pas manquer toutes à la fois. Vous aurez chaque jour quelque travail à terminer, et en vieillissant , vous pourrez vous croire jeunes , à cause des puérilités qui vous séduiront malgré votre fatigue, ou plutôt en raison de cette fatigue même.
Quoi qu'il en soit , dans 1 ensemble de choses dont l'amour reste à jamais inséparable, les plus vertueux efforts ne sauraient avoir d'autre objet immédiat que les mutuelles convenances qui se rattachent au besoin de ne pas souffrir, et à cette nécessité humble ou triviale, de dormir, de digérer, de communiquer la vie. De ces derniers besoins , celui qui est le moins fréquemment impérieux , aura le plus de pouvoir sur l'imagination. Comme il demande d'ailleurs que les intentions d'un
autre être , sensible ainsi que nous , s'accordent avec les nôtres , un grand nombre de vœux s'y rapporteront , et le sentiment des analogies s'étendra dans l ame avide d'aimer.
Des espritschagrins que leurs inimitiés conduisent au mépris des hommes , confondent les mouvemens naturels avec la condamnent indistinctement les émotions de l'amour; ils n'imaginent que des gens abrutis, et ne savent supposer que des affections criminelles. Cependant si l'amour parait quelquefois avilir , c'est qu'il découvre la bassesse particulière des esprits , et leur incapacité : rien ne la prouve mieux que le mauvais usage d'une chose bonne en elle-même , ou l'abus d'une faculté heureuse. Si l'amour a fait beaucoup de victimes , c'est que trop longtemps on n a vu dans cette loi universelle qu'un moyen de population, au lieu d'y voir aussi un attrait souvent utile pour rendre moins fatigant le joug social. En prétendant obéir à l'amour , si l'on s'est jeté dans les voies trompeuses de l'égoïsme, ou si Ton s'est
livré à des plaisanteries immorales, c est qu'il est très -il i flic ile de respecter de mauvaises maximes, lorsque la prévention ne les déguise plus , et de ne pas regarder comme futile ce que le législateur même à travesti d'une manière un peu burlesque.
L'homme primitif semble n'être plus. On aperçoit l'empreinte, mais seulement parce quelle est ineffaçable; on la discerne avec peine sous une sorte de grâce importune , et dénuée de toute originalité. De jour en jour une main dangereusement adroite multiplie les entraves autour de nous; sans cesse elle prétend réformer ce qu'embellissait la nature, et le sein de Vénus s'est flétri sous le poids de ces ornemens disparates.
Dans aucun siècle connu on ne s'occupa de tout ce que les inspirations de l'amour produiraient pour l'avantage de la cité. Jamais aussi peut-être on n'a pris le parti de ne déterminer que les points essentiels, et d'admettre ensuite ce qui conviendrait à chaque caractère , afin que partout on fut libre sans
désordre. Ce serait une entreprise assez vaine d'indiquer maintenant d'autres maximes ou d'autres institutions; ces idées ne seraient à leur place que dans un livre destiné à paraître , dix siècles après nous, parmi des hommes qui désireraient en6n le contentement général.
Déjà toutefois des erreurs sont ébranlées ; plusieurs peuples se rapprochent , se connaissent, et commencent à juger le passé. L'Asie et l'Europe ont eu l'éclat qui suit, dans les premiers âges de la vie sociale, le goût des prodiges. Des cotes de Formose jusqu'à celles de l'Irlande, la vanité a parcouru les régions diverses , et le malheur les aillustrées. La vanité retarde ou détruit le bien ; elle s'annouce comme suffisant au bonheur, et c'est en cela qu'elle nous trompe toujours. De certaines régions du Nouveau-Monde, effrayées de nos tristes succès, obtiendront peut-être, dans leur force , des destinées plus simples et plus favorables : la raison semble y être attendue. Quelque part, sans doute , des générations
véritablement instruites rejetteront une allégresse discordante y qui se fait entendre au milieu des gémissemens ; elles sentiront que l'avantage du plus grand nombre devient la loi suprême, et que la première condition d'une vie heureuse n'est pas de rencontrer des jouissances passionnées, mais d'éviter la douleur, ainsi que les privations inutiles. Chez ces générations nouvelles la volupté sera puissante , et elle sera paisible. Lesdérégleraens, les perfidies , les attentats , que des moralistes encore abusés lui reprochent, seront regardés comme un reste des siècles d'ignorance. Si alors quelques pages de cet écrit subsistent, on dira : L'auteur a laissé pressentir dans son temps ce qui devait convenir au nôtre.
L'amour pourrait prêter sa force à nos bonnes résolutions, au jourd'hui moins énergiques que patientes. Avant de parler de lui comme si on devait en rougir indistinctement , il fallait en étudier les diffère ns résultats possibles. Les lois premières sont d'un ordre supérieur a tous nos s y sternes. La règle positive n'auru
pas d'effets louables , si elle ne s'annonce pas avec vérité comme une suite, une conséquence des lois premières. Que cette imitation devienne ou reste libre, mais sans cesser d'être conforme à notre nature ; que la loi convenue, que la loi écrite varie selon les lieux , mais sans s éloigner du type indestructible (21).
La prudence , l'équité , l'indulgence à l'égard de l'amour , influeraient sur une partie essentielle de nos institutions , puisqu'il doit causer les impressions les plus vives , et surtout les plus générales. Si on voulait entreprendre de rédiger ces réglemens, on aurait à considérer surtout que la justice exige la
Ce
11 faudrait écrire cette partie de la législation du genre humain dans la langue universelle , dont le besoin jusqu'à ce jour a été vainement senti. Si cet ordre nouveau relatif a l'amour était proposé en Europe, il serait rejeté comme hasardé ou romanesque; mais s'il était réalisé au loin , peut-être serait-ce pour toujours. Ou verrait que la loi naturelle, bien inter-
prêtée, est exempte de tout grave inconvénient; que la race humaine n'est pas dépra-
▼ée, mais troublée; que nos erreurs sont accidentelles, et que notre expérience particulière, si utile à consulter, n'est pas pourtant Tunique sagesse.