‹ De l'amour (volume 2)Chapitre 10 sur 34 · DU SYSTEME MORAL CONSACRÉ MAINTENANT · texte numérisé non relu

DU SYSTEME MORAL CONSACRÉ MAINTENANT

Nous ignorons si les espèces s'épuisent à la longue , si elles vieillissent par une nécessité de leur nature , ou si les germes ne sont susceptibles d'aucune dégénération. Toujours réparée, peut-être l'espèce diffère- t-clle essentiellement des individus qui sembleirt détachés de la sourit* de vie, et dont rien de

primitif ne rajeunit les organes. Cependant , si même notre espèce ne doit pas s'affaiblir avant l'affaiblissement général, avant la ruine de la surface du globe, du moins les forces morales de la plupart des peuples , et même leurs forces corporelles changent ou s'altèrent , et ensuite le renouvellement aura lieu jusqu'à d'autres vicissitudes inconnues.

Il se peut que de nos jours on ait souvent plus de science , et autant de génie que les hommes les plus remarquables des vieux âges; mais les obstacles deviennent très-grands , et pour entreprendre de les surmonter , il faudrait du moins attendre un concours de circonstances particulières. Si, en parlant de quelques législateurs anciens , on observait que le trait hardi de leurs ébauches semblerait trop vigoureux en comparaison des dessins corrects et des formes adoucies que leur opposent les modernes, ce ne serait pas attribuer aux siècles où tout commença un avantage* positif sur notre temps , où il ne s'agit que de reproduire l'image de certaines vertus

publiques, en éludant pour ainsi dire l'extrême désordre. Les modernes j>our raient renoncer à toute législation spéciale , sans que te (fit un signe d'incapacité chez eux , ou de supériorité chez les anciens. Désormais les institutions fortes sembleront presque impossibles à cause du mélange des idées , à cause du commerce , et de récriture S) llabique. Comment opérer maintenant des prodiges ; comment brûler à propos des buissons sur les lieux hauts, ou bien se concerter avec les astres pour qu'ils gardent jusqu'au moment opjiortun le secret d'une éclipse?

Si les générations futures, eu perdant insensiblement des passions trop crédules, n'y substituent pas un grand amour de la justice, on restera sous le double joug de la routine et de la froide cupidité. Si, au contraire, le cœur se soumet aux lois de la pensée , nos descendans seront meilleurs que l'homme impétueux ou aveuglement docile des premiers siècles, et on connaîtra enfin la véritable société, entravée toutefois dans ses développe-

mens par une force d'inertie que les choses n'ont pas toujours eue.

La multiplication démesurée des hommes (17), et le nombre des peuples rangés sous la même obéissance nous livrent presque tous à tant de besoins , et rendent la vie populaire si laborieuse , qu'on ne saurait interrompre les habitudes générales sans exiger d'abord de grands sacrifices (18). Souvent la foule qui pullule au milieu de cette détresse suppose que , dans ces contrées , l'ancienne règle , l'ancienne contrainte , l'ancienne rigueur des mœurs est toujours une suite inévitable du cours du soleil , ou que du moins des changemens importans feraient perdre le fruit de la civilisation.

Nous sommes instruits, et même nous songeons à être exacts ; mais quelques anciens , plus entreprenans , avaient des idées plus heureuses. On pourrait dire qu'en général nous ne comprenons qu'à demi ce qu'ils imaginaient, et que nous condamnons avec légèreté ce qu'ils ont su établir. Quelquefois ils

s'écartaient subitement de ce que la coutume avait paru consacrer; afin de réformer le peuple, ou de mieux le satisfaire, ils hasardaient de fécondes innovations (19). De nos jours, au contraire, ou aime à répéter que, dans chaque pays, les lois doivent être faites pour les hommes, et non les hommes pour elles. En arrangeant ainsi de simples régiemens pour des races qu'une autre mesure accidentelle modifiera , on les asservit toujours à un mode politique perpétué avec une sorle d indolence, au lieu de retrouver eu partie la vigueur que donnerait une satisfaction également exempte de rudesse ou de satiété.

On ne s'est pas occupé des intérêts du grand nombre dans le choix des penchans qu'on a résolu de réprimer, ou de ceux qu'on a bien voulu déclarer légitimes. Des hommes dont T influence était considérable n'ont pris désiré que les choses fussent meilleures : ils avaient d autres projets. Ils sentaient, par exemple , que si on réunit douze millions d hommes, et si on les excite à multiplier encore, on étend

l'impôt sur plus de tètes qu'eu divisant le* |>eupies connue les vraies convenances sociales ont divisé quelquefois les tribus.

1 Actuellement il paraît difficile que les principaux usages soient changés, si ce n'est par une grande révolution physique , ou par l'effet d une assez longue suite de siècles. Cependant, il sera toujours utile de ne pas abandonner l'examen de ce qui devrait être. On entrevoit la possibilité de s'en rapprocher à quelques égards , et il existe des lieux où de véritables institutions ne seraient pas déplacées. Au temps de Lycurgue et dePythagore, TÉgypte avait vieilli, mais la Grèce était encore jeune. Aujourd'hui des voyageurs inquiets parcourent en tous sens le territoire des peuplades reculées ; cependant plusieurs d'entre elles écouteraient sans doute un Djemschid, un Manou , un Zaleucus. Mais ce serait un grand sujet d'alarmes dans le négoce , et l'encens ou le gingembre pourraient devenir plus rares en Europe.

Les Orientaux imaginèrent des substances

immatérielles , de purs esprits. Cette idée se propageant et devenant dominante, il fallut bientôt paraître adopter des moeurs analogues à celles des êtres surnaturels qu'on admettait. Avec ces hautes prétentions , et une grande négligence, on ne pouvait établir une morale vraie, heureuse, généralement respectée. Avant les scrupules dont Octave s'avisa lorsqu'il crut que la décence faisait partie du rôle qui lui restait à jouer, il parait que l'Italie avait rarement rougi des lupercales ; mais plus tard, quand une sagesse, qu'on disait toute nouvelle, eut aboli ces fêtes scandaleuses, ou vit des chèvres descendre des Alpes à la suite des armées.

Les anciens avaient aussi des préjugés politiques, mais variables selon les pays. Us durent sentir qu'il est sage, ou même indispensable , d accorder beaucoup aux désirs, pour conserver le droit de les modérer dans diHVrentes occasions , et pour s'en réserver les moyens. En reconnaissant qu'une sévérité plus exigeante ne (tourrait empêcher de secrets écarts ,

dont les progrès sont rapides quand on est réduit à les tolérer , ils voyaient que la naissance légale de tous les enfans ne suffisait pas, qu'il fallait encore autoriser, indiquer même des jouissances irrégulières pour ainsi dire, et qu'enfin le cœur humain voulait du moins quelque image des excès.

Lorsqu'ensuite on abandonna les cultes d'Isis et de Vénus , au lieu d'opérer la juste réforme des mœurs , on affecta de blâmer les inclinations les plus naturelles. Cette retenue trop rigoureuse devait produire, selon les caractères, ou un asservissement périlleux , ou de l'hypocrisie. Interdire trop constamment aux hommes ce qui subjugue leur imagination, et ne pouvoir leur montrer l'utilité d'une règle si difficile à suivre de bonne foi , c'est renoncer même à inspirer le désir de la perfection morale. La vraie pureté et la servitude sont incompatibles; on voulut les réunir, et il n'en résulta qu'une superstition licencieuse, ou une tristesse fanatique.

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