‹ De l'amour (volume 2)Chapitre 19 sur 34 · DU MARIAGE · texte numérisé non relu

DU MARIAGE

l^LHItHE PAItTIE.j

Nos sociétés, encore très- imparfaites, sont assises sur d'anciennes bases que la raison a négligé d'affermir, et que le temps fatigue. Les aspérités s'adoucissent , les maux diminuent: nuis pourquoi les bieus se sont-ils évanouis? On retrouvait des momens d'une première

; ils ont vieilli , et de beaux

caractères de la langue au tique s'effacent. A Tordre , insuffisant peut-être , qui laissait agir par intervalles le génie ou la vraie force, succèdent, depuis des siècles, une stérile contrainte, une sagacité défectueuse , une règle uniforme. Ave cdes principes moins vagues , mais moins libres , avec des conceptions plus timides , on porte le joug de l'usage : les peuples n'ont plus d'idées qui leur soient propres, et l'homme paraît oublier de toutes parts sa pensée primitive.

Des motifs assez puissans ont fait instituer le mariage qui , sans être partout indispensable , ainsi qu'on l a trop affirmé , s'accorde avec le système des propriétés particulières, avec l'industrie un peu désordonnée , avec les modifications actuelles de l'ordre social. Selon la marche qu une trop grande population invite à suivre, c'est une sorte de nécessité de donner à chaque enfant des protecteurs qui lui transmettent un domaine , ou qui le rendent habile dans une profession. A la vérité cela pourrait être fait sans les parens ; mais on

trouve plus commode, el même il est plus simple aujourd'hui de tout faire par leur moyen. Quand on ne se propose pas d'avoir de ▼rais citoyens , mais seulement des hommes , on dit aux sujets : Faites-en naître que vous formerez à votre manière ; nous les prendrons comme ils seront en sortant de vas moins , et ensuite , pour vous remplacer, notre sagesse égalera la votre.

Les engagemens du mariage sont beaucoup plus graves que les promesses de l'amour. Ils embrassent d'autres objets, et ils subsisteront dans l'âge où le plaisir ne sera plus : cette convention civile, cette communauté d'intérêts, suppose ou établit des rapports plus compliqués et moins fugitifs. Le principe de 1 institution du mariage n'a pas été l'amour, auquel L- mariage n était nullement nécessaire; mais le besoin de douner aux femmes des moyens d'existence, mais l'intention de disséminer les hommes sur le sol qu il fallait alors défricher, mais le soin de prévenir une influence démocratique, dans le lieu des délibéra-

lions, occupé par les sénateurs ou par les pontifes.

En fortifiant la famille au détriment de la cité, en consacrant l'égoïsme sous des formes captieuses , eu descendant jusqu'à fonder sur une séduction accidentelle un ordre positif, en instituant le mariage, armé de toutes ses rigueurs, on aurait pu considérer que, dans la procréation légale, la maternité seule est évidente. On eût alors donné l'autorité aux femmes , et on paraît l'avoir essayé dans quelques lieux , où c'est d'elles encore que dépend Tordre de succession. C'était en un sens l'indication naturelle; mais la supériorité des forces de T homme, etson besoin d'activité extérieure, indiquaient aussi l'ordre opposé. Dans les pays chauds particulièrement, il était presque impossible que la femme ne restât pas subordonnée. Amsi la nature n'a pas prescrit un ordre simple et indubitable ; mais elle a voulu que les uns le cherchassent toujours , sous peine d'être opprimé par les autres, soit avec violence , soit indirectement. En vain nous nous

plaindrions de ces difficultés : la dépendance qui naît de nos vues contraires , de nos luttes interminables, de tout ce mouvement des esprits, ne devient un vrai malheur que quand la faiblesse patiente est soumise aveuglément à la faiblesse altière.

Effrayé des obstacles que rencontrait la première civilisation des peuples, et faisant consister dans la force de la discipline presque toute prudence sociale , on a pu se figurer , à cette époque, qu'il suffisait d'accorder au désir , comme au besoin , quelques momens de possession obligatoire , seule volupté légitime. Ce ne serait pas assez pourtant, si même ces plaisirs contribuaient plus souvent au bonheur domestique. Pourquoi n'admettrait-on, durant le cours de la vie, qu'une seule progression des senti mens de l'amour ? La nature n'avait pas resserré dans des limites aussi étroites la liberté du cœur , et les dons de l'avenir.

Une idée exagérée des avantages de l'esprit de famille aura séduit aussi les anciens législateurs. Le signal une fois donné, le chemin se

fraie , et les géuératious s y traînent docilement. Sans doute des nouveautés, fussent-elles imprudentes ou même absurdes, plaisent beau* coup à la multitude ; mais ce n est que par instans, et elle retombe bientôt sous le joug du passé. On aura imaginé autrefois la famille dans toute sa force patriarcale : le songe était séduisant. On prétendit le réaliser , comme si un homme et une femme , qui croient se convenir, devaient garder toujours le même caractère ou les mêmes agrémens , et rester amis jusqu'au déclin de l'âge; comme si toujours ils pouvaient s'attacher à propager leur race dans ce repos; comme si les enfans libres, affectueux , et bien d'accord , devaient se grouper à jamais autour de 1 habitation paternelle.

On assure maintenant que le mariage ne pouvant être que d'institution divine , a commencé partout à la naissance des siècles. On se figure dès lors que s'il était aboli un jour par la témérité des modernes , indubitablement l'édifice des sociétés s'écroulerait, et

on parvient à se persuader que les mortels seront accomplis aussitôt qu'on les aura liés deux a deux. Ou veut que les plus ineptes comme les plus ingénieux , et les méchans comme les justes , que tous , prévoyans ou non , passionnés ou désabusés, généreux ou vils , se maintiennent en bonne intelligence au milieu de cette incompatibilité des goûts et des projets.

Si le magistrat pouvait connaître parfaitement, et rapprochera son gré les différens membres de la cité , on aurait , il est vrai , quelques unious très-belles; mais cette Ion* gue harmonie serait encore assez rare. Que doit* il arriver quand des considérations d'un ordre inférieur décident qui on prendra dans le nombre fort restreint de ceux qu'on rencontre. Le prestige théocratique aura pu seul faire recevoir une loi aussi étrange dans sa rigueur : de nos jours, on n'oserait la proposer pour la première fois.

Dans l'ordre temporel, nulle autorité ne serait assez forte |K>ur enchaîner sans retour,

et presque indistinctement , pour appareiller ainsi tous les humains, pour livrer à des convenances imaginaires nos années déjà soumises à tant de besoins. Une telle contrainte serait seulement importune , si les hommes différaient moins entre eux parl'effetmëme de leurs vieux usages ; mais elle devient funeste lorsque, sous les dehors du repos, on ne peut prévenir de perpétuelles inimitiés, lorsque les uns, tout intelligence, paraissent avoir reçu un corps seulement pour embarrasser leur arae , et que les autres , tout matière , n'ont une ame que pour imprimer à leur corps un peu de mouvement.

Sous cette ancienne loi, les intérêts de la vie présente se trouvent subordonnés à des considérations que nul ne saurait expliquer, mais qu'on suppose relatives à une vie future regardée trop expressément en cela comme seule importante. Si les réglemens du mariage n Vivaient pas eu toute l'inflexibilité qui caractérise les lois sacerdotales, ils auraient pu s'accorder mieux avec la plupart de nos usages ;

c est l'irrévocabilité de cette union qui la remplît d'amertume.

Il serait déraisonnable d'alléguer en faveur du mariage indissoluble la facile patience de quelques êtres privilégiés qui firent un choix heureux , et qui eurent ensuite assez de lumières pour connaître leurs vrais intérêts. Ce u'est |>as aux sages seulement qu'on destine ce lien , mais à tous les caractères. Sans doute il est à croire qu'avec une humeur équitable et douce, plusieurs personnes parviendront à s'aimer, ou à se supporter long-temps ; mais qu'espère- t-on pour toute une multitude qui ne concevra pas même qu'une telle humeur puisse exister et se soutenir? Dans le nombre il se trouvera de bons cœurs , mais pas une tète juste. On dira que la bonté du coeur suffit , et cette assertion n'aura rien qui surprenne ; ils doivent approuver le mariage irrévocable ceux qui connaissent si bieu les hommes (i). Communément on l'approuve , ou plutôt on croit l'approuver : une habitude invétérée déguise ainsi la nature des choses.

Qu'y a-t-il de douleux dans l'objet principal de nos institutions? Ne diseut-elles pas assez haut que de nos jours encore , on sacrifie les hommes à la perpétuité d'un système, et qu'on ne voit guère en eux que des fractions numériques bonnes à multiplier pour les travaux ou pour les contributions? Les peuples semblent persuadés ou résignés; mais comment oublieraient-ils les sentimens qui renaissent dans chacun de nous ? Par une dissimulation presque inévitable on se soustrait à des lois trop exigeantes , et le temps arrive où les maximes licencieuses ont aussi pour elles la force de la coutume. On échappe en souriant à ce que le bon sens ferait blâmer sans même qu'on y eût réfléchi ; on avilit ce qu'on alfecte d'adopter , et tout devient illégal ou arbitraire.

Ils ne se forment pas une idée juste du mariage , ils en méconnaissent les principales convenances, ceux qui s'y promettentle plaisir avant tout. Ce lien doit être plus particulièrement une association contre les peines, ou un

asile contre les passions; il trompera souvent avec amertume les hommes inconsidérés qui n'y auront cherché que des jouissances. Ce n'est pas que, sous ce rapport même , il n'offre quelquefois des avantages durables , et qu'il ne doive mêler une certaine douceur à nos diverses occupations. U pourra contenter surtout ceux qui, en général, aimeront à retrouver ce qu'ils auront déjà connu, dont le bonheur sera dans la répétition des travaux , ainsi que des plaisirs, et qui ne paraîtront jamais avides de ce qu'ils u auront pas toujours désiré.

Dans ce qui peut être obtenu par les hommes ordinaires , rien ne serait plus séduisant que l'union conjugale , si c était aussi une chose ordinaire qu elle donnât tout ce qu'on aime à en attendre. Lorsqu'elle semble parfaite on peut la préférer aux autres consolations que , dans l'oubli du bonheur , on se dispute en tout pays. Les plaisirs qui naissent de rentière confiance, ou de la conformité d'intérêts dans l'intimité , oui beaucoup de prix entre les amis dignes de ce nom ; mais ces

vrais plaisirs paraissent sans bornes quand ils sont animés et multipliés par le sentiment de la différence des sexes. Alors ils conviennent encore aux plus mâles caractères , et ils satisferont plus particulièrement ceux dont l'organisation aura beaucoup de souplesse. Ce serait 1 habitude la plus heureuse durant une vie paisible d'ailleurs et bien réglée , d'être équitable , d être indulgent aux yeux d'une femme aimée , de la soutenir en lui rendant l'indépendance que savent ennoblir celles qui la reçoivent avec sincérité , de travailler au conténtement d'une amie incapable d'oublier que la raison , loin de s'opposer au bonheur, en est le plus sûr moyen. Telles sont, à la vérité, les promesses du mariage ; mais celles de l'ambition , par exemple, ne paraissent pas moins magnifiques , et nous ne voyons point qu'elles se réalisent , si ce n'est seulement en partie , pour un ou deux hommes dans tout un siècle.

En avouant qu'un semblable partage ne sera jamais universel, dira-t-on que des exceptions malheureuses ne doivent pas faire condamner

une institution? Mais ici n'est-ce |>as le succès qui se trouve accidentel , ou même invraisemblable? Pour que le mariage réalisât ce qu'on a pu s'en promettre dans le principe , il faudrait que le but de ceux qui le contractent fût manqué aussi rarement qu'il est rare au contraire d'y atteindre. Si même nous supposons des choix réfléchis, à peine pourrons-nous compter , sur vingt unions indissolubles, deux engagemens exempts de repentirs amers. Rien de plus chimérique d'ailleurs chez la plupart des hommes que cette maturité durant les préparatifs d'un mariage , et cette circonspection trop contraire à l'assurance que les désirs rendent presque inséparable des liaisons naissantes.

Quand on fait de 1 union une servitude , on en donne pour excuse le secret avantage d'une règle inflexible , d une sorte de pureté dont on exagère l'importance. Il faudrait du moins que cet ordre pût être accompli , et que ces rigueurs eussent quelque chose d'admirable. Bien qu'il convint même alors de ne

pas exiger une perfection si soutenue , elle se duirait naturellement les hommes droits ; mais il est évident que ce moyen de justification manque aux partisans du mariage irrévocable, et que même les docteurs en théologie se relâchaient beaucoup d'une entière régularité. La satisfaction des sens ne doit être regardée comme tout-à-fait irréprochable que si l'union étant sérieuse et consacrée, on a l'intention, ainsi que l'espoir de remplir immédiatement , par la procréation , les fins naturelles de cette jouissance. Peut-être le sage aimeraitil à s'imposer une loi semblable dès la première jeunesse. Mais dans le mariage , tel que le suppose même le rigorisme , beaucoup de momens d'union appartiennent uniquement à l'appétit sensuel ; autant valait ne pas prendre pour règle de mystiques subtilités.

En ne tolérant aucune vraie perpétuité d'indépendance , le mariage fournit tant de prétextes pour des désordres , qu'on renonce bientôt à lutter contre la corruption produite par l'inflexibilité même du précepte.

Mais ce serait une erreur presque aussi grande de tempérer cette loi par des restrictions inconciliables avec elle , et d'affaiblir les motifs de se marier, tout en continuant à consacrer le mariage. Tant qu'il existe comme seul lien li^al , il doit être en quelque sorte nécessaire. Il faut se garder de légitimer des enfans dont la naissance n'a pas été régulière ; il faut établir à cet égard une différence positive, pour les deux sexes, entre une conduite qu'on punirait s'il était possible , et une conduite estimable dans le sens des principes politiquement reconnus.

Lorsque , par des dispositions contradictoires , il est permis d'éluder d'une certaine manière ce qui est impérieusement prescrit , ceux qui ont eu des mœurs ne trouvent pas le prix de leurs sacrifices, et il en résulte dans l'opinion une incertitude qui conduit au mépris des véritables devoirs. Si le mariage n'offrait plus d'avantages formels , il ri en resterait que les iuconvéniens ; et comme on ne le désirerait plus, on l'éviterait bientôt.

Ce n'est pas qu'il convienne en tous lieux

non abrogée. Si en général les institutions du pays ne supposent pas des mœurs rigides, on peut ne point mettre d'importance à de simples irrégularités ; mais décréditer par des modifications imprudentes une loi qui cependant est main tenue, c'est ouvrir une source de désordres. Le législateur peut souffrir qu'on néglige de certains réglemens , et quelquefois cette triste condescendance est inévitable. Mais il n'est pas naturel de la proclamei , et il serait dangereux de l'étendre à des objets essentiels : en détruisant ainsi le pouvoir moral des lois , on ne leur laisserait que l'autorité du glaive. Si au contraire elles sont conséquentes, malgré l'affaiblissement général des moeurs , on obéit encore pour ne pas troubler l'ordre apparent, et pour éviter en partie ce qu'il condamne.

Comme ordinairement la loi, en menaçant, au lieu d'exhorter, s'arme de force , et ne veut pas d'amour, comme elle ne parle que des dehors , et ne connaît que les faits , on n'est pas

coupable pourvu qu'on s'interdise ce que la loi ne pourrait tolérer sans s'abroger ellemême. Dans les lieux où il en est ainsi , les jouissances non légales, que ne prohibe aucun engagement particulier , ne sont pas des crimes , et toutefois il serait bon que des liaisons qui ne sauraient être formellement approuvées n'eussent guère de suites importantes.

Quand elles en ont , il est convenable , ou plutôt il est nécessaire , que ces enfans illégitimes restent toujours a part. Sous les autres rapports, leur destinée sera la même que celle des gens aussi dignes de protection qui remplissent les rangs inférieurs de la société. Dans ces derniers rangs est-il beaucoup moinsd'hommes heureux ? la satisfaction , la santé y sontelles nécessairement plus rares, et nul n'en peut-il sortir par ses propres moyens ? Si d'ailleurs il était vrai que ces classes laborieuses fussent très-misérables , cela ne changerait rien à la question présente. Ceux dont la naissance n'eut rien d'illégal sont-ils à l a-

bri «le la pauvreté ? Ou les manouvriers doivent s'interdire le mariage , ou , dans toute autre classe , on peut se consoler d'avoir un enfant qui paraisse destiné à leur condition; et quant aux privations domestiques des fils illégitimes, elles seraientcellesde tant d'autres qui deviennent orphelins en bas âge. On a dû rendre aussi doux qu'il se pût le partage des artisans , et même celui des hommes de peine. S'il en est autrement , c'est cela qu'il faut blâmer , et qu'il faut réformer. Cette humble situation ne paraît fort malheureuse que pour celui qui a pris dans l'enfance des habitudes contraires, et chez qui on entretenait de brillantes espérances. La d i flic u lté se réduirait, ce semble , à empêcher qu'un enfant illégitime ne fût élevé par sa mère (2) , à moins qu'il ne commençât à exercer un métier. Les femmes qui trouveraient cette mesure rigoureuse, ne sauraient pourtant s'en plaindre : il serait en leur pouvoir de s'y soustraire, excepté daus la supposition du viol , circonstance qui n'est pas fréquente dans les pays

dont il s'agit, et qui formerait d'ailleurs une exception naturelle.

Si on permet de reconnaître des enfans nés hors du mariage, qu'il soitdonc seulement l'objet de quelque préférence légale , et qu'on se borne à le conseiller. On choquerait la raison si actuellement l'enfant illégitime devenait partie de la famille, comme l'enfant né sous les auspices delà loi; ce serait faire en même temps du mariage une cérémonie vaine, et une stricte obligation. Alors, beaucoup de femmes chercheraient encore à se marier, soit pour trouver un appui, soit parce que l'honneur le voudrait: mais quel homme, surtout dans les classes dont l'exemple entraîne bientôt les autres, aurait la complaisance de se charger d'une famille, et des embarras d'une maison? Si tous les enfans acquéraient les mêmes droits, ce seul changement en exigerait plusieurs autres. La plupart des hommes renonçant a ruuion conjugale, les enfans devaient rester à la charge de leurs mères; or, «ela ne se peut de nos jours, puisque les

femmes, presque généralement dispensées des travaux des hommes, n'ont guère d'autres ressources indépendantes du mariage que la faculté d hériter comme eux.

Le moyen le plus puissant parmi nous , et le seul praticable, sans provoquer l'hypocrisie, palliatif plus dangereux que tous les autres écarts, le vrai moyen de maintenir le mariage, ce serait de le foire désirer par les hommes, presqu'autant que les femmes le désirent encore. C'est communément pour elles un établissement regardé comme indispensable ; il faut aussi, dans le but que nous admettons ici, que cet engagement soit pour les hommes le seul moyen possible d'avoir quelqu enfant qui partage leur sort, qui porte leur nom, qui paraisse suivre leurs desseins.

La procréation des enfans , principal objet de l'union régulière, suscite de grandes difficultés, qui, dans notre mariage, sous sa forme transmise des temps théocratiques, sont éludées seulement. Une des inconséquences qui le caractérisent consiste dans l'égale impor-

tance attachée, théologiquement surtout, j* la fidélité des hommes et des femmes. Cette dernière seule est réellement inséparable du mariage. La fidélité chez rhoinme se réduirait à une simple délicatesse , à de bons procédés , s'il ne prenait pas, au moment de l'association, cet engagement sur lequel le mariage ne re- |>ose que d'après des lois accidentelles.

Par lacté légal, on déclare que les enfans qui naîtront de telle femme seront à la charge de tel homme ; mais on ne dit pas que les enfans provenant de cet homme dans d'autres liens seront imputes à sa femme. La fidélité des femmes mariées est donc essentielle , tant que ceux à qui elles sont unies réclament en cela leur droit; mais de la part de ceux-ci la même obligation devrait être ce qu elle serait hors du mariage , si , librement et pour un temps, ils avaient promis cette constance.

Yous demandez plus d'amour de la justice dans les cœurs; introduisez d'abord dans les institutions plus de justesse, tst-il un peuple

qui, ne prit l'heureuse habitude de respecter la règle, si elle se taisait par indulgence en beaucoup d'occasions, et si , dans les autres , on la voyait assez exacte pour la croire presque irrésistible? On ne s attacherait pas alors à inventer de continuels subterfuges, plus contraires à la morale que la licence même, et que l'audace du vice. Les lois paraîtraient vénérables si elles réunissaient ainsi la douceur et la fermeté. Qu'elles restent sévères lorsqu'il s'agit de réprimer l'intention de les enfreindre , mais qu'elles soient pleines de réserve dans leurs dispositions relatives à de simples faiblesses. La vraie justice admet tout ce qui doit plaire aux uns, sans compromettre en aucun temps le repos des autres, et elle reconnaît que la voix du plaisir a aussi quelque chose d'impérieux , ou même de solennel. Ne prescrivez pas, au nom de l'utilité générale , l'inutile assujétissement des particuliers; ce sont eux qui composent ce public invoqué trop souvent contre lui-même. Il importerait qu'on

trouv^tdans la loi un moyen de bonheur ; pour qu'elle conservât tout son pouvoir, il faudrait qu'elle devînt , à l'égard du plus grand nombre, une chaîne forte, mais légère, que jamais on ne pût, et que jamais on ne voulût rompre (*).

(•) Voyez la note i la lui de ce \oluinc. ( Du Divorce.)

DU MARlAGi:.

«COMDl PAhTIL. — (cOWMDLilATIOnS PlIlTtCUI.lÈAEft. ï

Lorsque l'usage légal consacre expressément une manière de s'unir, c'est bientôt la* seule perspective de succès que laisse entrevoir , aux hommes passionnas, le sexe qui a besoin de garanties pour l'avcuir. On est amené de la sorte à confondre l'idée de rengagement le plus grave avec l'idée m différente d\ine liai-

son d'amour. Très-souvent on se marie sans autre dessein que de céder à ses désirs après quelques formalités ; on perd de vue qu'il n'est pas permis de se séparer quand ce goût cesse. Comment viendra-t-il à l'esprit d'une multitude de personnes dénuées d'expérience ou de réflexion, qu'une fantaisie qui les subjugue puisse avoir un terme, et à quel homme une femme permettrait-elle d'y songer?

Cependant , une promesse si étendue embrasse beaucoup d'autres intérêts. Avant de se lier sans retour, ceux qui vont prononcer ces vœux feraient bien d'examiner plus encore si par la suite ils seront facilement amis, que si le plaisir d'être amans aujourd'hui leur semble au-dessus de tout. Ils se hâtent de prendre pour une sorte d'inspiration quelques apparences d'un penchant indomptable , au lieu de les considérer comme suspectes, et de craindre qu'elles ne résultent seulement de la fermentation des désirs actuels. Daas le cours ordinaire des choses , cette prétendue sympathie ne produira que l'enchantement des pre-

miers jours , ou peut-être la satisfaction de quelques mois : il faudrait au repos de la vie des fondemens plus sûrs.

Ne regardons pas comme les meilleurs mariages ceux que la passion rend difficiles à éviter. Il convient mal d'attendre pour faire un choix , qu'on se sente aveuglément entraîné. Quand on est captivé par une inclination qui parait encore dans toute sa force , sans doute c'est un obstacle pour contracter d'autres liens; mais l'union légale qui satisferait ce vif désir donnerait- elle ensuite le bonheur? Les promesses illimitées ont quelque chose de menaçant ; elles deviendront fatales par cela seul qu'elles ne sauraient être remplies. Nous verrons avec impatience combien était chimérique ce que nous espérions, et la réalité qui nous condamnera aux regrets fera naître un mécontentement insurmontable. Il est vrai, les grandes illusions suspendent d'abord la tristesse; mais , après l'avoir ainsi tenue eu réserve, elles la laisseront retomber avec pe-

santeur, et se répandre sur des années qui auraient pu rester plus douces.

Après avoir aimé éperduement 9 que de femmes , que d'hommes s'abusent dans le sens

contraire ! Us ne connaissent point de modération; dès que la froideur peut les atteindre ils s'y livrent sans défense , et, parce qu'ils apprirent trop tard que rien n'est parfait, ils méprisent ce qu'ils chériraient encore s'ils ne s'étaient pas flattés d'être séduits constamment. Ils s'abandonnent à une humeur chagrine avant les années stériles, et dans l'âge même où ils pourraient réunir toutes les forces de l'ame. Inhabiles à posséder les vrais biens, devenus insensibles à la beauté de tant de choses, fatigués d'eux-mêmes, et lassant ce qui les entoure, ils ne savent plus que détester une existence appauvrie par leur ancienne avidité , par les premiers écarts d'une imagination qu'ils croyaient inépuisable.

Non-seulement l'expérience ne permet pas d'ignorer que la passion n'est point nécessaire

dans l'union domestique ; mais on doit comprendre que tout sentiment extrême y serait déplacé , ou même y deviendrait nuisible, et que les sévères convenances du mariage admettent difficilement ces transportscapricieux. On éprouvera presque toujours que s il est bon, en s'épousant , de se plaire de part et d'autre, ou indispensable de ne passe déplaire, et que s il est très-bon de voir qu'on pourra se chérir long-temps , il est à propos de ne pas s'aimer d abord avec véhémence (4). Ni les relations nombreuses qu'établit le mariage, ni la faiblesse de nos organes, ni l'instabilité de nos sensations , ne permettent que le prestige se soutienne , excepté dans des circonstances très-particulières. Il est d'usage de jurer la perpétuité de Ja passion; mais trop souvent un certain éloignement mutuel en deviendra la seule conséquence , et même ce sera beaucoup si on ne se hâte pas de chercher ailleurs quelque objet plus capable de réaliser des espérances que rien ne réalisera.

Ces remarques ne tendent nullement à ex-

dure de la vie conjugale des séntimens profonds, très-peu connus au milieu de nos villes, des inclinations irrémédiables, pour ainsi dire, que ne comprendraient pas même les bommes livrés aux séductions ordinaires. Si une passion violente fournit des motifs de ne pas s'engager pour l'avenir , un attachement que de certains événemens ont rendu invincible, demande qu'on ne se sépare jamais. Héloïse, au douzième siècle, aimait fortement, et ne voulait pas se marier. Elle pouvait avoir tort à d'autres égards; mais elle apercevait une espèce d'incompatibilité entre ses penebans et des promesses plus graves. Au contraire , ce qu'il y avait d'excessif à l'Ile-de-France, dans l'attacbement de Paul pour Virginie, n'aurait pas empêcbé que leur union ne fût très-douce jusque dans leur vieillesse : c'est aux habitudes des solitaires que se rattachent surtout ces affections invariables.

La plupart de ceux qui veulent s'épouser par ce seul motif que la passion les y engage, doivent reconnaître qu'ils sont de caractère à

se prévenir quelquefois ainsi d'un goût subit. Pour que cette union soit troublée amèrement, il suffira que l'un des deux époux se voie saisi d'une passion nouvelle qu'il croira indomptable; et tousdeux doivent s'y attendre, puisqu'ils ne savent lutter que faiblement contre cet inconvénient de leur organisation. Les probabilités d'un beureux mariage sont beaucoup plus fortes en faveur de ceux qui n'admettent qu'un attachement conciliable avec la prudence. Souvent une affection justiliéc par des qualités morales, une sage inclination se prolongera jusque vers le temps où elle pourra s'éteindre par degrés , sans qu'on désire la remplacer.

Dans la première jeunesse on a presque généralement et trop d'espoir , et trop d'impétuosité pour juger de toutes les convenances du mariage. 11 eu est qu'on peut sentir vive* ment; mais ou parait ne se faire aucune idée des autres : on oublie trop que ce lien n'est pas un simple rapport d'amour, un libre mouvement du coeur et des sens. On prend le déii. 3

sir ardent de la possession pour un signe du bonheur dont on jouirait dans l'uniou intime et invariable ; ce sont cependant des besoins differens, et qui n'ont même de 1 analogie qu'à de certains égards. Si on se mariait pour peu de temps, si on n'avait rien à stipuler sur des intérêts de famille, il serait alors naturel de suivre sa passion , en la supposant admise dans Tordre moral ; mais au contraire le mariage devient une servitude sans limites, dans ses effets comme dans sa durée.

Celui pour qui généralement une douce intimité aurait de grands charmes, ne doit pas, à cause de cela, se hâter de se marier, à moins toutefois qu'il ne se croie certain de vivre au milieu des champs. C'est avec des amis que l'intimité est sûre , parce qu'on en fait un libre essai : on n'est engagé pour toujours que si on a rencontré heureusement. Mais on ne prend pas une femme comme on prend un ami. Le choix, pour le mariage, est irrévocable , sans être suffisamment éclairé. Ainsi enchaîné , n étant plus maître qu'en appa-

rence, de ses déterminations, de sa situation, de ses liens, on ne jouira plus de l'intimité en aucun genre.

De toutes les résolutions décisives , le mariage est celle où ordinairement la prévoyance a le moins de part; tandis qu'il n'est rien qu on dût concerter avec plus de sang-froid, puisque ces voeux du mariage sont parmi nous les seuls vœux perpétuels. Mais on aime à être conduit par son imagination, ne fût-ce que pour faire penser qu elle a un pouvoir irrésistible. On sera toutefois d'autant plus facilement subjugué par elle qu'on en possédera une plus chétive. Attribut naturel desames fortes, une riche imagination n'est pas dominante à tout moment : elle cesse d'être écoutée quand il s'agit de se décider et d agir, parce que ceci est l'office de la raison, et que dans un ame forte tout est selon l'ordre. Quant à ceux qui avec de la sagacité manquent d'idées étendues, ainsi que de caractère, ils se mettent à imaginer eu toute rencontre : c'est à peu près leur unique ressource. Ils s agitent, ils se récrient, ils s ex-

tasient, ne se sentant aucun moyen de s animer réellement; et bien que ce trouble ai t pour dernier terme quelque effet de salon, comme ils ne sont doués des autres facultés qu'à un degré plus faible encore, ils insistent pour que nulle autre force ne gouverne le monde. Beaucoup de projets de mariage ont pour origine cette puérile inquiétude d'esprit. Le jour de la célébration sera un jour de féte pour d'o> bligeans négociateurs, pour des amis pleins de zèle. Tant de gens ayant en vue cette journéelà, il se trouve qu'une secrète intention de la rendre plus remarquable , plus joyeuse , plus brillante, accrédite, à l'égard de rattachement conjugal , des suppositions romanesques.

Le mariage indissoluble est un engagement très-hardi, très-périlleux. Devons-nous être surpris qu'afin de s'y ménager du moins quelque asile, plusieurs personnes y cherchent , au lieu d'une séduction plus douce, les avantages qu'on sait être rarement illusoires. Si , par exemple, une femme se décide à porter le

nom d'un homme qui ail de la naissance, elle suit exactement ce qu'elle préfère; mais lorsqu'on se ilatted'apprécier l'amabilité seule, ou se décide presque toujours d'après des conjectures. Vous ne connaissez pas même cette beauté, ces grâces qui, selon vous, ne s'oflriront jamais ailleurs. 11 se peut que vous les deviniez; mais enfin, vous n'avez vuque les traite du visage, ou l'agrément de certains mouvemens ordinaires. Si même vous prétendez ne considérer que le caractère, avouez qu'à cet *;yard il s'en faut de peu que vous ne restiez dans l'inconnu (f>). Cependant les qualités morales, ainsi que les grâces extérieures restent au-dessus de la naissance, ou de ce qu'il y a de superflu dans les dons de la fortune. Ces convenances plus personnelles étant les seules qui puissent vraiment douner le bonheur, ou s'y arrête avec raison quand ou se persuade qu'on les rencontre en effet, quand on se croit seul privilégié dans une multitude : quelque nombreuses que soient les chances contraires, il est naturel d'aspirer noblement, ou

témérairement, à ce qu'il y a de plus précieux.

Malgré les choix irréfléchis de presque tous ceux qui se marient fort jeunes, ce serait pis encore si la seule volonté des pare us faisait conclure les mariages. La chaîne rivée pour toujours le serait avec moins d'étourderie , mais avec plus d'injustice. A tout âge on resterait soumis à l'ancienne décision d'un pouvoir qui depuis long- temps ne subsisterait plus. Un père n'est le maître de ses enfans que pour leur intérêt; il ne lui appartient de les diriger que jusqu'au moment où ils doivent recevoir toute la liberté que Tordre social comporte. Un père n'a point d'autorité réelle pour marier ses fils ; il abuse de son ascendant s'il veut faire plus que de dilférer tout engagement dont il reconnaîtrait l'imprudence. On peut observer aussi que , dans les lieux où le mariage ne saurait se dissoudre, il ne devrait pas être permis de se marier avant l'émancipation, ou même sans qu'un temps écoulé dans l'exercice des droits qui commencent à cette

époque, eût donné un certain degré de maturité au jugement. Tel homme doit suivre en cela, mais librement, l'opinion de ses |>arcns, et Ici autre, devenu majeur, peut n'écouter que lui-même. On fait bien quelquefois de calculer les avantages les plus visibles ; on fait mieux encore d en préférer d'autres , quand réellement ou les a pressentis, quand on peut être cou vaincu de la mutuelle stabilité des princi|>es de conduite.

On jugerait mal des considérations auxquelles on doit particulièrement s'arrêter, on connaîtrait mal par rapport à soi les autres hommes, si on ne se connaissait pas bien soimême. A-t-on assez réfléchi sur ce qu'un homme et une femme auront à faire quand il se présentera quelqu une de ces dilhVultés qu'on ne devrait pas se dissimuler avant le mariage, de peur d cire ensuite tout-à-fait inra|>ahlcdc les surmonter. Il ne faut pas craindre de le redire : tant que 1 on fera îles vœux perpétuels, a l'imitation des sîerles d'ignorance, et qu'au lieu d'aspirer sriilrmrnt ;« la

durée du mariage, on sera réduit à la subir, ce lien , très -redoutable dès lors , le sera surtout pour la jeunesse , que ne sauraient assez éclairer sur l'opposition des caractères les indices de quelques penchans trop récemment formés.

S'il était moins rare que des époux restassent tout occupés de leur ancien amour , ces exceptions, même en se multipliant, justifieraient mal la passion. De tels couples serontils ce qu'ils devraient être? Us n'ont point le paradis sur la terre , conformément à la supposition de Rousseau ; mais si , durant cette vaine attente , leur passion les préoccupe , 1 objet du mariage est mal rempli. Au lieu de surveiller assidûment l'éducation de leurs fils, au lieu de se perfectionner eux-mêmes , en rectifiant d'un commun accord leurs idées ou leurs inclinations , ces chefs de famille entretiennent ce qu'il y a de puéril dans leurs sentimens , et, comme le dit aussi Rousseau , )a seule chose qu'ils sachent faire est de s'aimer. Ainsi les liens de l'amour et du mariage,

Ai

pris dans leur force, paraissent incompatibles même à l'instituteur d'Émile. Ne vaudrait-il pas mieux , dès le principe , se considérer comme des amis qui entrent dans l'âge des vues sérieuses, et qui auront à perpétuer Tun pour l'autre , ou à préparer pour leurs enfans les vraies douceurs de la vie?

Cest une imprudence peut-être de commencer ces longues années avec tout le dévouement d'une affection extrême : divers obstacles empêcheront bientôt de continuer ce qui aura été possible durant quelques semaines. 11 résulte de cette remarque que les mariages les plus heureux seront très-rarement ceux que la passion aura décidés. Une impulsion trop vive ae ralentira , et le mécontentement s'établira au fond du cœur, avant que de part et d'autre on ait cessé de faire ce qui suffirait si on n'avait annoncé rien de plus. Le terme même du faible bonheur dont on jouira encore se trouvera indiqué par ce premier changement, cl, |Miur que ce terme arrive bientôt, ne sera-

ce pas assez qu on le prévoie avec tant de vraisemblance ?

Retrancher du mariage l'amour passionné, ce serait, il est vrai, l'interdire à beaucoup de femmes incapables de se permettre quelque chose d'irrégulier ; mais ce ne serait pas priver de cette ardente union des coeurs les femmes plus que les hommes. Si elles cessent d'admettre des penchans pleins d'illusion, les hommes cesseront d'adorer , à moins qu ils n'adorent des femmes imaginaires , comme l'ont fait des poètes aussi conséquens, ce semble, que tous ces esprits auxquels il faut un amour effréné. On doit observer de plus que les passions iudomptées sont presque toujours funestes à ceux qui les éprouvent, aux femmes non moins qu'aux hommes. Les maximes qui nous prémunissent contre la passion ne tendent pas à retrancher du mariage ce que l'amour a de plus désirable ; évitons seulement d'expier un jour de douce ivresse par des années de repentir, et peut-être d'inimitié.

En formant celte union, promettez de n'avoir jamais de procédés contraires à l'affection mutuelle ; mais ne jurez pas de rester toujours en proie à des ardeurs dont le lien conjugal n'exige pas la coustance, et qui pourraient lui manquer toujours, sans qu'il fut moins positif, moins sacré, moins favorable au bonheur. Faire consister la force du mariage dans celle de l'amour , c'est aller jusqu'à méconnaître r esprit de cette institution. Ce que le sort ne produit, ou ne permet que très-rarement, ne peut pas être la couditiou d'un contrat pro- |>osé à tout le monde. Déférence ou protection , prévenances réciproques , concours de» volontés pour l'avantage des eufaus , libres rapports, et confiance domestique : voilà ce qui reste iusé|>arable de l'idée de l'union prolongée, de I union obligatoire.

On fait aussi de vains raisonneinens contre la fidélité dans le mariage. On demande s'il n'est pas téméraire d annoncer la durée d'un seutiment sur lequel la volonté n'a qu'un pouvoir indirect. Lu effet , te serait déraison-

nable, et ce n'est pas cela qu'il convient de promettre. La vraie fidélité est surtout négative. Un homme marié se décide à considérer les autres femmes comme lui étant interdites, comme n'existant pas en quelque sorte ; il sera donc ramené souvent vers la sienne , et vraisemblablement elle lui plaira. Que la force de rengagement soit bien sentie, l'union pourra être presque aussi douce qu'elle le deviendrait dans des lieux déserts. Cependant, puisque ces époux demeurent parmi les hommes, un amour illégitime peut altérer l'union, mais sans la troubler essentiellement : on n'hésite pas à combattre des sentimens dont on ne doit espérer aucun avantage. C'est ainsi qu'une première intention réelle de tenir ses promesses suffirait souvent pour les rendre heureuses , et que le désir naîtrait de l'exclusion de toute autre jouissance. Supposons douze hommes qui aient résolu de ne jamais s'attacher aux femmes des autres , à peine en verra-t-on trois ou quatre à qui les leurs soient indifférentes. De douze personnes qui , dans le sexe le plus retenu :

auront pris une résolution semblable, peutêtre ne s'en trouvera t- il pas deux k qui leurs maris déplaisent long-temps. Observons toutefois que les effets probables d'une telle contrainte ne justiiientnullement l'indissolubilité du mariage , et que le plaisir , bien cpi'il doive paraître une occasion de rapprochement , n'est pas tellement nécessaire aux sens, qu'on ne puisse le négliger , ou l'abandonner au milieu de l'opposition des humeurs , des goûts , des principes. D'ailleurs cette résolution de fidélité* ne sera pas eflicace si elle n'est pas mutuelle : si l'un des époux ne l'a pas prise sincèrement , ou n'y persiste pas , on ne saurait dire pourquoi 1 autre resterait embarrassé dans des chaînes stériles et pesantes.

Les convenances qui, avant qu'on essaie de la vie conjugale, déterminent ou font désirer l'intimité de 1 amour , reposent sur des qualités d'un autre ordre que l'analogie ou la flexibilité d'idées, nécessaire pour concilier ensuite tous les intérêts et toutes les prétentions. Généralement ceux qui se préparent au ma-

riage connaissent mal leurs autres pencbans mutuels. Lorsqu'ils s'observent, ils ne le font que dans une manière de vivre très-différente des habitudes qu'il vont contracter; de sorte que cette première épreuve ne donne que de faux résultats pour la seconde qu'ils subiront trop tard.

Les vices ne s'opposeront pas seuls au bonheur. Lorsqu'on paraît avoir fait un excellent choix, on n'est pas encore a l'abri des événemens qui peuvent âmener l'indifférence. Pour vivre convenablement ensemble , il ne suffit pas de réunir des mœurs , de la bonté , des vertus ; il ne suffit pas même de sentir de part et d'autre la valeur de ce mérite. Souvent ceux qui ont résolu de se soumettre à l'ordre prétendent l'obtenir par des moyens peu conformes à la raison, et quelquefois aussi la société de personnes timorées est pleine de tristesse. D'autres veulent conjointement opérer le bien, mais ils ne le cherchent pas dans lea mêmes voies. Si l'un d'eux s'aveugle moins, cjue fera-t-il ? On corrigerait plus aisément de

grands défauts , des défauts inexcusables ; mais comment se promettre le terme d'un mal dont il faut en quelque sorte respecter le principe, et à quel expédient recourir , si on nous obsède de sang-froid, avec amitié, avec la douceur que donneut des motifs honnêtes, avec la constance de gens simples qui agissent par une sorte de nécessité ?

Ce qui serait indispensable pour n'avoir presque rien à craindre d'une chaîne si étroite , ce serait une sorte de conformité dans les fins qu'on se propose. 11 n'est pus nécessaire, et ceci est un principe dont l'oubli a fait beaucoup de malheureux , il n'est pas même toujours bon que les goûts paraissent exactement semblables; mais ou a besoin d'uue même manière de concevoir l'ordre , ou de sentir les suites des choses, et les avantages de la vie intime. En vain vous désireriez sincèrement l'harmonie; si vous ne vous en faites pas tous deux à peu près la même idée, vous n'obtiendrez pas même la paix, et vous croirez votre humeur lustiliée parce que votre intention

sera irréprochable. Pour choisir l'ami auquel il faudra laisser prendre tant d'influence , tant

d autorité sur le reste de vos jours, examinez surtout s'il préfère en général les choses accoutumées aux choses uouvelles, ou une amitié sûre à une amitié complaisante ; s'il sait s'abstenir de juger les hommes sans égard pour ce qui s'oppose souvent à ce que leur conduite devienne l'indice de leurs inclinations réelles; si enfin il aura dans l'esprit, dans la volonté , danstoulel'organisalion, une activité soutenue et féconde en ressources honorables , au milieu des langueurs ou des nécessités de la vie domestique. .M** En proscrivant la polygamie, en établissant pour le mariage une sorte d'unité convenable, jusqu'à un certain point, dans nos régions , on a supposé que cette régularité excluait presque plusieurs engagemens successifs. C'est une suite du système dans lequel on s'attachait à persuader à la multitude de tout sacrifier, et de se dévouer toujours. On voulait une règle absolue pour l'emploi de nos facultés mobiles ;

on voulait que notre cœur eût la patience d'un coeur qui ne devrait s'éteindre que dans un autre âge du monde.

On n'a pas cru que ce fut assez* d'interdire le divorce ; on a été jusqu'à prétendre que le lien n était pas réellement dissous par la mort d'un des associés. On est disposé même à regarder comme un mauvais père un homme qui se remarie quoiqu'il lui reste des enfans. Cependant nul ne l'aurait blâmé, si son premier mariage lui avait procuré des héritiers nouveaux qui eussent également diminué les espérances des aines. Est-il impossible que ceux-ci aient a se promettre quelque avantage du parti auquel leur père s'arrête? Mais ou aime ces règles générales» sans remarquer que l'application n'en peut être juste qu'accidentellement , lorsqu il s'agit de faits particuliers, et qu'ainsi toute maxime de ce genre est nulle dans une acception étendue.

Parmi nous, non-seulement le mariage doit être perpétuel; mais, comme pour augmenter les discordances, beaucoup de femmes vouii. 4

draient qu'on s'y déterminât presque uniquement par amour, c'est-à-dire dans l'intérêt de l'affection la moins durable. Cependant n'estce point parce que ces vifs sentimens sont fugitifs, que la fidélité est prescrite? Tant que l'amour subsiste , on rejette naturellement ce qu'il n embellirait pas, et on est fidèle sans l'avoir promis. N'est- il plus? au contraire, la fidélité ne peut pas être réclamée en son nom. • Mais une fidèle abstinence devient obligatoire dans des conventions relatives seulement à la possession , dans celles qui font partie du mariage , et qu'on a tort de confondre avec les libres engagemens de l'amour passionné. Il n'existe pointd'accord à cet égard entre l'opinion et la loi. L'opinion , dont les femmes sont ici les arbitres, exige presque qu'on ne se marie qu'avec passion ; mais le mariage légal est si loin de dépendre d'un amour extrême , qu'on reste marié quand l'indifférence survient, et que la loi ne songe pas à séparer les époux dans l'âge où ils ne peuvent plus s'aimer avec entraînement.

Cette idée si fausse que le mariage n'est autre chose qu'un moyen de rendre honnête une liaison sensuelle , conduit à oublier toute Fimpor tance» de cet engagement. On s'y livre alors avec précipitation , et la raison n'y a plus de part Les rencontres favorables semblentelles incertaines , tardives , ou difficiles , l'impatience trouve des prétextes de tout genre, et elle va jusqu'à faire naître des caprices de générosité. Si on ne s'abuse pas, du moins on se laisse diriger ; complaisant lorsqu'il faudrait être circonspect , on s expose, par des condescendances irréfléchies , à de longs regrets , et des motifs passagers font prendre des résolutions irrévocables. (>n ne peut ignorer que le mariage devient une servitude , et pourtant on s'y décide avec la légèreté de gens qui se réuniraient pour une simple partie de plaisir.

Lorsqu'une jeune femme cherche à opposer quelque espoir à la contrainte dont elle est fatiguée, elle regarde le jour du mariage comme le moment de la délivrance , cl comme un pas décisif dans des voies heureuses. Son

éducation avait donné cette direction à ses vœux , avant même que le besoin d'être admirée, le pressentiment du plaisir, et Tinquiétude des sens lui fissent considérer quelque succôs en amour comme un triomphe nécessaire. L'idée vague du mariage se composant, pour les deux sexes, de tout ce qu'il a fallu d'abord leur interdire , cette curieuse attente, que chaque jour embellit en la prolongeant, peut subjuguer la pensée; mais après cet ins tant mémorable , après ce mouvement extraordinaire , on se retrouve où on était auparavant. Les heures nouvelles différent peu des premières , si ce n'est en ce qu'elles sont chargées de sollicitudes que la précipitation excitée par de beaux rêves avait empêché d'entrevoir : ainsi l'image de la félicité s'éloigne , ou s'obscurcit, et l'ame, dénuée de bonheur, n'a plus d'autre force que d'achever patiemment son travail sur la terre.

Plusieurs femmes attendent ces chaînes avec un empressement que n'expliquerait pas la seule intention d'assurer leur sort. Elles y sont

portées, dira-t-on, par un désir que l'habitude même de la décence doit fortifier , par celui des jouissances permises. Mais , d'après plusieurs aveux ingénus , le besoin de choisir un guide pour l'entraîner lui-même , de choisir un maître pour régner sur lui, n y auraitil pas autant de part que le besoin de retenir auprès de soi un ami? N'oublions pas que les divers actes dont notre organisation sera susceptible , soit que nous suivions nos penchans ordinaires , soit que nous nous conformions aux circonstances, ou même que nous cédions au malheur, que ces divers modes trouveront dans la souplesse de nos organes, des moyens déjà préparés. 11 n'est pas de mouvement qu on ne fasse volontiers dans l*age des essais, ou d'attitude qu'on ne prenne quelquefois au milieu des jeux : nous pouvons aussi nous accommoder, du moin» en quelque manière , de toutes les situations morales, parce que nous sommes avides d incidens propres à exercer notre adresse, ou notre sagacité. Sans liberté, nous n aurions pas chacun une existence assez pai -

liculière ; mais la sujétion , nous convenant aussi pour que nous ne restions pas étrangers au milieu du monde , ces deux besoins se balanceront , dans des proportions très-différentes , selon les coutumes ou les âges, et plus encore selon les sexes et les caractères.

Nous sommes plus calmes quand nous avons résolu de nous mettre d'accord avec les faits par un sage consentement; nous pouvons aussi trouver du repos dans une dépendance portée uii peu loin , dans un certain degré d'assujétissement aux volontés humaines (6). La femme est particulièrement disposée à cet abandon, qui pourra ne consister que dans les dehors: elle admet un joug, afin de se ménager , dans une sorte de mollesse , des droits à une résistance féconde en expédiens.

C'est un instinct presque général de se préparer à la domination, ne fut-ce que pour éviter Tasser vissemen t. Les hommes veulent directement le pouvoir ; leurs compagnes le veulent aussi, mais celles qui le veulent de la même manière, font exception parmi elles.

Une femme, dont le caractère n'a rien de factice , et n'est pas non plus perfectionné par la raison , renonce volontiers à sa liberté , mair afin de conduire celui à qui elle se sera sou mise. Une apparente résignation la délivre de toute responsabilité extérieure , sans la priver de l'empire : c'est pour commander quelque part qu'elle veut dépendre d'un chef de famille. Les femmes se forment ainsi une sphère d'activité où elles exercent un pouvoir indirect très-séduisant pour leur imagination, que les détails agitent ; et cette puissance , moins visible, mais moins orageuse, qu'elles sattribuent, sera le dédommagement le plus analogue a leurs inclinations.

La force des engagemens est la même pour les deux sexes dans les relations étrangères à l'amour. Relativement à l'amour même , il en peut être ainsi quant aux personnes qui n'ont pas contracté une alliance légale ; mais, daus le mariage , la foi promise avec solennité sera particulièrement pour la femme le premier des devoirs. Les torts de l'homme sont

inexcusables comme les fautes des femmes, et pourtant ils n'excitent pas la même indignation , parce que ces infidélités , si on excepte quelques circonstances particulières , ont des suites beaucoup moins graves. La naissance irrégulière des enfans n est pas le seul motif de cette distinction. Lors même que l'enfant adultérin cesse de vivre dès les premiers jours, sa mère s est trouvée près d'une année dans une situation qui ne lui rappelait pas ses véritables engagemens, et cela peut les affaiblir à jamais. Elle prend l'habitude de la dissimulation à l'égard de celui qui devrait être exclusivement son ami : ainsi exercée dans l'art de tromper, que conservera- t-elle d'honnête et d'estimable ?

Si même la stérilité de la femme était certaine, ses fautes pourraient encore avoir des conséquences que celles de l'homme ne font pas craindre en général. La plupart des hommes n'écoutent de nouveaux penchansque par intervalles , parce que d'autres desseins les assujétissent; mais les mouvemens du cœur

paraissent l'unique affaire de beaucoup de femmes, et elles semblent s'attacher sans réserve , pour un temps , à celui qu elles consentent à recevoir dans leurs bras. Leurs dispositions naturelles , ou leurs habitudes ne les ayant pas entraînées à regarder cet aban don comme un acte sans conséquence , la possession , loin de diminuer leurs désirs , les attache plus fortement. Au contraire elle devient le terme des vœux de beaucoup d'hommes ; chez eux un refroidissement sensible peut survenir tout à coup, et les surprendre eux-mêmes Dans la pensée d'un grand nombre de femmes le premier pas décisif est le commencement d'une liaison suivie, et le gage des plaisirs futurs ; chargées d'une responsabilité particulière, elles aiment à considérer comme une sorte d'engagement l'intimité qui les y expose. Souvent chez les hommes , un lien voluptueux a peu d'influence sur le cours de la vie; mais que des femmes se l'interdiraient si elles ne voulaient pas se consacrer,

plus ou moins formellement à ceux qu'elles préfèrent.

C'est à elles particulièrement de sentir la force des devoirs dans tout ce qui appartient à l'amour , puisqu'il est surtout pour elles , et important, et redoutable. En vain une délicatesse, qui peut-être dégénérerait en galanterie, a souvent entraîné les hommes à parler du consentement des femmes comme d'une faveur toute gratuite; ce n'est pas ici le lieu de cette sorte de condescendance (7). L'attrait ne peut être que réciproque ; les fins de la nature l'indiquent , et à cet égard les femmes n'ont aucun avantage. Quant aux besoins observés indépendamment de la perpétuité de l'espèce , ils sont moins impérieux chez les hommes sous un rapport essentiel ; et, malgré ce que leur persuaderaient leurs propres inclinations, une séparation constante serait moins pénible pour eux, puisqu'il leur suffirait que la loi commune fût éludée quelquefois , sans acquiescement même et sans écarts.

Cette différence se retrouvera dans les effets , ou dans les besoins de l'imagination. Destinées aux sollicitudes maternelles , les femmes songent sans cesse au pouvoir d'un lien dans lequel tant d'hommes ont le tort, ou le malheur de ne chercher qu'un amusement passager. Mais si elles sont plus occupées de 1 amour, s'Use montre en quelque sorte dans leurs divers mouvemens , s'il anime leurs regards presque en toute rencontre , s'il donne à leurs gestes une grâce toujours nouvelle, et à leur sourire, ou à leur voix, un agrément inexprimable; si elles vivent pour l'amour , tandis que beaucoup d'hommes croient s'ou blier quand ils lui obéissent, ne devraient-ils pas reconnaître qu'on peut être coupable envers les femmes , même en ne leur causant que des peines qu'elles eussent évitées facilement, et que ces contrariétés auront pour elles une amertume qu'un homme ressentirait moins dans des occasions aussi fâcheuses en apparence?

L'ordre universel parait exiger une sorte

do balancement, une suite de compensations diverses ; c'est ainsi que les femmes , mieux inspirées peut-être dans leurs affections, n'auront pas toujours, malgré ce tact , une conduite plus morale que celle de l'homme.

Quelquefois leur pensée est faible, et, si on parvient à ébranler leurs principes, on les détruit. Elles suivent plus volontiers l'impulsion ordinaire , regardée comme à peu près conforme au besoin général , que la raison dont les conseils seraient appropriés à chaque circonstance. Ce sera pis encore parmi elles , si après avoir ainsi vécu assez raisonnable* ment , on se croit par cela seul en état de raisonner soi-même , de faire soi-même, arec justesse, l'application des principes.

Le premier moyen pour réussir auprès de ces femmes ordinaires , c'est de paraître les aimer éperdûmcnt. C'en est un moins bon , moins sûr, de les flatter, fût-ce même à l'excès. Le dernier de tous ce serait une amabilité tranquille, de la droiture , peu d'attention pour offrir à la vanité des amusemens

(il

nouveaux , mais beaucoup de persévérance dans le soin de procurer le véritable contentement.

Le plaisir peut être l'objet d une simple liaison; mais une loi plus difficile à bien comprendre unit une femme à son mari. Ceux qui commencent à s'aimer paraissent des heureux qui se cherchent aux heures de la joie, et sabordent avec grâce , tandis que trop souvent le mari et la femme sont des infortunés réduits à se soutenir l'un et l'autre , ou chez qui des intérêts dissemblables , se multipliant tous les jours , interrompent les communications du cœur. Les rapports les plus séduisans s'établissent entre ceux qui n'ont d'autre dessein que de se plaire ; mais les discordances se feront sentir lorsque , surchargés de soins ou de travaux, ils ne trouveront que dans des momens assez rares , une partie des illusions qui d'abord entretenaient l'amour.

Quand un mari , comparé superiiciellement à un autre homme , semble avoir autant de

qualités agréables , c'est une preuve qu'il eu possède davantage. Si sa femme est plus spirituelle , plus vive que raisonnable , diverses difficultés sont réunies contre lui; chef, ami, époux et père, il doit combiner ce qu'exigeront tous ses devoirs ; et, loin de se laisser doucement entraîner, souvent il sacrifiera le présent à l'avenir. Il faudrait que,, dans sou indulgence, il retînt pourtant 1 autorité; que, malgré l'embarras des affaires , la préoccupation ou la tristesse , il fut d'une humeur complaisante ; qu'il plût toujours , en blâmant quelquefois , et que sans oublier enfin son rôle un peu sévère, il se rendît le centre des intérêts les plus frivoles. Il semble donc naturel qu'une femme qui fait peu d'usage de sa raison nourrisse des préventions contre son mari. A moins qu'il ne soit visiblement supérieur à d'autres hommes , il ne lui paraît pas même leur égal. Avec des dispositions contraires, ou en se rappelant que toute nouvelle progression des sentimens peut tromper par quelque attrait indépendant du mérite personnel, non-

seulement on jouirait plus long-temps de l'union, mais on s'éloignerait moins de la justice. Condamné à la prévoyance comme chef de la maison , un mari ne peut guère se montrer aussi allable que des étrangers : sa situation est presque toujours si différente , que les mêmes procédés Y ex poseraient au ridicule. Malheur néanmoins aux maris assez maladroits, assez ineptes, ou assez pervers, pour ne pas inspirer bientôt de la considération à leurs femmes , pour peu qu elles en méritent elles-mêmes!

Les mariages où l'incompatibilité d'humeur se rencontre sans doute le plus rarement, sont ceux que contractent, comme le voulurent plusieurs anciens , des hommes de trente à quarante ans, avec des femmes de vingt, de vingt-cinq , de vingt-sept ans. Les époux ont alors quelque véritable connaissance de leurs inclinations. Se fussent-ils même observés avant le jour décisif, aussi mal qu'on s observe quand on se marie dans la première jeunesse, comme leurs goûts changeront moins , ils

voient, dès les premiers temps de l'iiitimité , quels sacrifices chacun peut faire pour que les volontés deviennent semblables. Cette sorte de conciliation doit avoir lieu le plus tôt possible, afin de prévenir les causes de refroidissement , et elle est plus facile au moment où les coeurs étant très-occupés encore de l'affection qui les rapproche , les habitudes de la familiarité n ont pu devenir de part et d autre conformes à des vues trop personnelles.

Dans une contrée où les mœurs seraient parfaitement d'accord avec les institutions, une loi expresse pourrait différer le mariage des hommes durant une partie de leur jeunesse. En tout pays du moins , lorsque le mariage est indissoluble, ilconvient qu'un homme soit plus âgé que sa femme. Si même la femme avait quinze ans de moins , la disproportion ne serait pas aussi forte que s'ils étaient nés tous deux à la même époque. Trop souvent on oublie dans la société combien de motifs justifient ces remarques. Ceux qui se hâtent en cela d'accréditer des idées préférables peut-

être dans une éylogue, ou dans une comédie du second ordre, ne songent pas à ce que les jeune* personnes du sexe dont ils veulent captiver les suffrages, penseront elles-mêmes, quelques années plus tard , en voyant mieux ce qui doit contribuer à la douceur de 1 union Lorsqu'on peut s'entendre en un sens , et que rien n'arrête la femme à qui on propose un mariage, il faut que l' homme examine avec plu* d'attention s'il lui convient de s'enchaîner. Non - seulement il doit connaître à peu près ses propres desseins, et savoir quelle carrière il suivra , quels lieux il habitera; mais étant destiné aux travaux, il est chargé de l'autorité , ne faut -il pas aussi que sa femme ait prompte me ni pour lui quelque déférence, et qu'ainsi il jouisse déjà d une certaine estime dans le monde. S'ils étaient du même âge, la femme dont la raisou et le caractère se forment plus tôt , prétendrait obtenir un ascendant auquel s oppose l'ordre établi, un ascendant non moins déplacé sous d'autres rap|wrts, et qui, en suscitant de nomn. 5

brcuses disputes , avilirait le chef de la famille.

Dans nos villes, et parmi ceux qui n'appartiennent point aux dernières classes, il parait bon que l'homme se marie vers J'âge de trente ans, et que la femme ait environ dix ans de moins. La nature même justifie cette différence qui est généralement recommandée dans le plus grand empire de l'Asie. Considère-t-on dans le mariage la procréation des enfans ? A cet égard, le terme auquel la femme arrive à quarante-quatre, ou quarante-cinq ans , dans nos climats , n'est pas aussi décisif chez les hommes , même à cinquante-six ou à soixante ans, surtout s'ils ne l'ont pas avancé par une mauvaise conduite antérieure. Le mariage suppose-t-il des agrémens physiques suffisons du moins pour des désirs modérés , et pour des besoins réels? remarquez alors que si on dépouillait tous les individus de ce qui ne fait pas partie de leur être, cet examen pourrait inquiéter moins la plupart des hommes de cinquante ans, que la plupart des femmes qui

depuis quinze ou dix-huit seraient

Une disproportion apparente de dix ou de douze années, en plaisant aux hommes il est vrai , s accordera aussi avec les intérêts des femmes. Puisque ces unions doivent se prolonger , et qu'on a presque toujours , quand elles commencent, l'intention de les faire durer jusqu'au dernier jour, il importera dy trouver la paix et la douceur que n'interdit pas la vieillesse. Réservons-lui des consolations; ménageons les ressources peu nombreuses d un temps où les peines seront a mères. Lorsque les femmes arrivent au moment qui leur parait le plus fatal , si leurs maris sont encore dans la force de l'âge , ils rencontrent trop de facilité pour des attachemens peu compatibles avec le bonheur domestique. Ainsi abandonnées précisément lorsqu'elles ne pourront plus avoir d'autres espérances , elles sentiront qu'elles ont sacrifié des biens inestimables à 1 avantage de se donner à des hommes de moins de vingt-cinq ans , et que cet avantage était

faible ou chimérique , puisque , douze ou

quinze ans plus tard , on est semblable aux hommes les plus jeunes , quand on ne s'est point hâté d'abuser des forces dont il ne faudrait jamais oublier les bornes. Très-souvent un homme de cinquante ans, qui aura su vivre dans la retenue , sera capable de ce qu'il aurait pu faire à trente sans se nuire à lui-même; et s'il se laisse entraîuer à quelque imprudence, ces premiers excès seront les mêmes qu'ils eussent élé vingt années auparavant. Il se pourrait toutefois que les suites en devinssent plus funestes , comme il est à croire qu au moyen d'un régime propre à seconder momentanément l'incontinence, on trouverait pendant la jeunesse plus de ressources dans l'extrême fermentation du sang. Mais sans doute il n'est question ni des calculs du dérèglement, ni d'un délire passionné. Dans le véritable ordre conjugal , les dispositions pourront être bonnes chez un homme de cinquante ans que n'auront fatigue ni les plaisirs , ni les chagrins. A la vérité, l'avenir n'est pas le même, et on a en perspective , à tous égards , un af-

faiblissement plus prochain; mais, eu Munissant à un jeune homme , sait-on d une manière presque infaillible , si quelques années, ou quelques mois plus tard, il n'aura pas de fantaisies qui le détournent d'être réellement le mari de sa femme.

Quand un homme d'un âge avancé prend une femme très-jeune, il commet souvent une grave imprudence , et quelquefois aussi les motifs qui le déterminent annoncent une faiblesse d esprit assez grande pour qu'il soit naturel d'en rire. Mais assurément on n'est pas plus sensé que lui-même , quand , sur la loi de quelque ancienne comédie , on trouve dans ces unions la marque de l'iniquité de la tyrannie des hommes à l'égard des femmes ; comme si les jeunes femmes, ou leurs pareus étaient tenus de consentir à ces alliances, plus souvent onéreuses pour le prétendu oppresseur que pour sa victime. Tant d hommes se marient tard, ou ne se marient jamais, et tant de femmes auront par conséquent beaucoup de |>eiuc à se marier ,

qu'elles agiraient contre leur intérêt en se trant exigeantes. Celle qui, surtout dans cet état de choses et parmi nous, accorde sa main malgré la disproportion d'âge, considère le plus souvent l'avenir de deux façons. Ou il lui convient d'échanger franchement un avantage , essentiel sans doute, mais fugitif, contre d'autres avantages dont beaucoup de femmes n'ignorent nullement l'importance , puisque le désir de les obtenir occasione les complaisances d'un si grand nombre d'entre elles , hors du mariage ; ou bien , guidée par des compagnes moins jeunes, peut-être même inspirée par un genre de prévoyance qui n'attend pas toujours le progrès des ans, elle dit, en prononçant le oui solennel : Si l'un de nous deux s'abuse et se perd, ce n'est pas moi; ce qu'on m'annonce est positif, tandis que la société même parait consentir à ce que mes promesses de fidélité ne soient que de vains mots. Nul doute que dans de semblables%mariages l'homme ne s'expose souvent au ridicule; mais quand le reproche d'immoralité s'adresse aussi à lui , on

porte la prévention au-delà des bornes permises.

C'est dans les campagnes que l'âge du mariage peut rester à peu près le même pour les deux sexçs. Le sort du cultivateur est connu dès sa jeunesse, et d'ailleurs il semble avoir besoin de former une nouvelle maison aussitôt qu'il cesse de faire partie de la maison paternelle. Les inconvéniens auxquels les femmes seront exposées vingt-cinq ans plus tard, dans la vie rurale, ne seront pas très-fréquens, parce que les forces du laboureur seront absorbées soit par la continuité des travaux, soit par un peu d' in tempérance. Si, dans la société, l'bomme et la femme avaient Tun vingt-deux ans , et l'autre dix-huit ou vingt , souvent ce serait l' homme qui laisserait voir de l'infériorité, lui qui doit prendre la direction de tous les principaux iutéréts de la famille. Mais il n'en est pas précisément de même dans une métairie ; ce n est pas un mal que la femme y règle beaucoup de choses presque inséparables des soins de 1 iutérieur. Dans les lieux où le luxe four-

nit peu* de prétextes, les dépenses de l'homme étant plus généralement une occasion de désordre, demandent plus de surveillance que les fantaisies de la femme ? et celle-ci peut entrer en partage de l'autorité avec moins de discrétion.

L'absence continuelle de toute subordination est impraticable. Le bon sens veut qu'il soit réservé aux hommes, et non à leurs femmes , de décider chaque question quand les avis diffèrent trop; mais il le veut plus ou moins expressément selon les différentes manières de vivre. Dans les classes élevées il convient que l homme soit visiblement le chef, et qu'il imprime à tout un premier mouvement. Si la femme donne des ordres , elle parle en ministre ; même quand elle commande en son propre nom , il faut que sa manière de gérer soit approuvée et sanctionnée. Seulement , si la concorde subsiste, celui qui est responsable de tout doit négliger un pouvoir qu'il saura reprendre au besoin. Chez les paysans, il n'est pas rare que la femme obtienne beaucoup d'in-

Jluence , cl qu'il y ait deux maîtres ; mais ces tentatives pour une sorte de fraternité désirable jusqu'à un certain point , seraient ordinairement très-déplacées dans une situation plus brillante , ou moins paisible , au milieu des folies du plaisir et de tant d'autres causes de division.

Ceux qui voudraient donner aux femmes la même autorité qu'à leurs maris, les mêmes relations dans le monde , se trompent singulièrement. Us posent en principe une égalité qui est naturelle, et qu'on pourrait justement alléguer, niais ils la comprennent mal. il est à croire que la nature n'a fait nulle part des êtres égaux en tous sens , des êtres destinés à se rendre heureux par les mêmes moyens. Les deux sexes diffèrent essentiellement au pbysique, et doivent de même différer au moral ; aussi voit-on les femmes éviter de laisser apercevoir en amour un empressement que les hommes annoncent volontiers. 11 n est pas dans Tordre qu elles partagent exactement les goût* des hommes, ou qu 'elles obtiennent la

même prépondérance , puisqu'elles ont une

autre physionomie et d'autres facultés. Veuton qu'une fille craintive s'exerce à percer les baleines , ou à dompter les taureaux sauvages?

Que les deux époux se procurent, sans trop s'imiter l'un l'autre, la même somme de contentement ; voilà ce qu'indique la nature qui multiplie les contrastes, comme les rapports, et ne maintient souvent qu'une secrète analogie. Les droits seront toujours également sacrés des deux parts; mais ils ne peuvent consister dans les mêmes avantages apparens. La femme doit, ainsi que l'homme, aspirer au bonheur, et néanmoins il est indispensable que leur marche soit variée. Pour qu'ils se rencontrent ainsi vers le but , il faut que d'un mutuel accord chacun y arrive par des pentes diverses , en consultant des préférences dont

la douce opposition est une cause de repos.

L'égalité convient à peine entre deux personnes du même sexe : l égalité parfaite serait le dernier effet d'une vieille, ou d une mâle

amitié. Quand une telle exception peut avoir lieu , on la trouve sans effort; mais n'oublions pas que l'union est ordinairement le fruit d'une sorte de conciliation des différences. Entre une femme et un homme, rien de moins à propos , et rien de moins tendre , que de s'asservir à une invariable familiarité contraire aux lois essentielles du rapprochement des sexes (8).

Dans les lieux même les plus simples , chez des montagnards vivant en république, il ne conviendrait pas que les femmes devinssent pour ainsi dire des hommes. Seulement il serait partout à désirer que les hommes différassent moins entre eux, et les femmes entre elles. Si parmi nous il arrive qu'une femme réunisse plus d'instruction, plus de sagacité, plus de conduite que son mari, cette femme pourra gouverner en silence; mais il fout que généralement et légalement, l'autorité , prérogative souvent onéreuse, soit réservée aux hommes.

Cette différence dans les voies du bonheur

n est pas seulement indiquée par les (lifféreus besoins de sexes, mais aussi par la diversité

personnelle des facultés et des penchans. Le véritable but des institutions est de rendre satisfaits tous les membres de la cité, mais non de leur donuer en tout point la même satisfaction: ils cherchent également le bienêtre avec des désirs particuliers. Il convient que les ellets intérieurs soient équivalens, mais en laissant le choix des moyens. Si la différence des conditions dans les grands états est peu conforme au principe social , c'est parce quelle devient extrême , et que, dépendant d une sorte de hasard, elle change la diversité en discordance. 11 faudrait rapprocher les hommes, soit afin d'obtenir pour toute l'association cet ensemble qui fait la patrie , soit afin de prévenir les passions jalouses, et ces jugemens précipités qui portent tant de gens à maudire leur partage envié par tant d'autres. Sous de bonnes institutions , chacun se rendrait heureux selon ses inclinations , maïs sans altérer l'harmonie gé-

nérale, et nul ne se singulariserait à dessein. Le pays où on vivra content sera celui où chaque caractère, au milieu de mœurs fortement déterminées , rencontrera la nuance qui doit lui être propre, et l'habitude à laquelle il pourra se foire sans contrainte. L'union conjugale la plus parfaite suppose aussi la femme et Vh< >mme difTérens l'un de l'autre , mais constamment occupés de s'entendre en toute chose.

Il faut que la maison soit une, et que celui-là en reste le chef qui est reconnu pour tel au-dehors. C'est en entrant dans ses vues que la mère de ses enfans peut faire réellement partie de la famille. Difficilement une femme aurait sur des objets de quelque importance , des desseins et un but personnels , «ans que l'union en fut altérée. Il est vrai que dans nos pays , où une extrême agitation, ainsi qu'une extrême vanité diminuent le sentiment des premières convenances, on parvient a y suppléer, du moins devant des témoins, à force d'art ou d'esprit, à force de patience et de froideur ; mais le principe sub-

siste , lora même que les conséquences n'en sont déplorées qu en secret.

Après avoir vu jadis, ou de nos jours , plusieurs femmes très-distinguées par les connaissances et par les talens, sans doute on ne refusera pas sérieusement à leurs égales l'espèce de droit de penser ou d'écrire ; mais le mariage semble alors ne leur convenir qu'imparfaitement. Les succès des femmes n ajouteront rien à la considération méritée par leurs maris, tandis que les efforts et les triomphes d'un mari élèveraient sa femme. Les occupations littéraires ou scientifiques s'accordent chez Thomme avec l'esprit de famille , puisque la famille peut voir ainsi s'ennoblir le nom qu'elle porte; mais, chez la femme, cette diversion, dont elle tirera presque seule quelque avantage , donne à Thomme un rival au lieu d'un ami dévoué, un émule au lieu d'une compagne. En cela, comme en toute chose, on rencontre , d'après la diversité de caractères , quelques exceptions , et il serait aisé d'en citer peut-être; mais enfin il eût été plus

naturel d admirer que d'épouser , soit la moderne Corinne, soit le brillant modèle de ce brillant personuage.

Que chacun appréciant ses avantages naturels n'en cherche point d'autres. Sans doute les vues d'intérêt ont de l'importa nce dans les engagemens ordinaires ; mais un 'homme sensé doit les négliger presque entièrement lorsqu'il se marie, pourvu que le sort Va it mis au-dessus du besoin. Excepté dans deu circonstances extraordinaires, c'est à l'homme à fournir le plus pour grossir les ressources communes: si la femme doit être agréablo, l'homme doit être utile.

Les hommes ne peuvent que rarement se décider au mariage dans de s vues d'intérêt. Les reproches qu'on leur ad.resse à cet égard manquent de justesse. Entraînées trop loin j>ar une prétention qui leu r est propre , par le désir de tout soumettre à l'ascendant de la beauté, les femmes ne se raient pas éloignées d enjoindre aux hommes die rester entièrement désintéressés. Quant à elles, rarement elles

le seront, ou, en stipulant ce qui les conoerne, raremen t leurs parens se piqueront de le paraître , et on ne peut demander qu'il n'en soit pas ainsi , puisque le mariage devient pour elles un étab lisse ment.

Pour Fho mme , le mariage est une charge. Dans les villes, avant même que des enfans surviennent , et indépendamment de quelque luxe exilée par la seule présence d'une femme, il faut que l'homme renonce en partie à l'aisance domt il jouissait. 11 disposait à son gré de son revenu , et partout on pouvait le recevoir sans réciprocité ; maintenant il a une maison, c'est-ànlire que la moitié de la dépense se fait au profit des étrangers. Si donc les femmes avaie nt communément autant de bien que les hom mes , le mariage serait encore chez ceux-ci un acte de désintéressement; aussi voit-on ceux qui réduisent tout au calcul rester célibataires. Yàos femmes, dit-on souvent, calculent moins. G ila doit être indépendamment des disposition s ou irrétléchies , ou généreuses, qui ne sont point rares chez elles. Les

hommes peuvent être réduits à calculer pour ne pas trop perdre; mai les femmes évitent facilement de descendre jusque-là, puisque le mariage augmente leur aisance dans les classes dont il s agit ici.

Supposons un homme qui puisse annuellement dépenser mille gui nées. S'il choisit une femme qui en possède quinze mille , loin de gagner à cela, il s'appauvrit d'une manière très-sensible. Pour que le mariage ne diminuât pas l'aisance d'un homme , il faudrait évidemment que la fortune de sa femme fut beaucoup plus considérable que la sienne. L'homme qui se marie se charge de pourvoir aux besoins de six personnes durant une partie de sa vie, et, dans les proportions ordinaires, sa femme lui apporte moins qu il n'avait lorsqu'il pouvait ne songer qu a lui seul. On objectera qu'une dot en argent comptant peut quelquefois aplanir des difficultés , ou favoriser de nouvelles spéculations ; mais il sera juste d'opposer à ces circonstances particulières uue autre situation assez fréquente. Beaucoup d'hommes, en

avançant en âge, occupent successivement des postes plus élevés , et lorsqu'un traitement de quatre mille guinées remplace des honoraires de deux cents, la dot n'augmente pas pour cela , mais la femme jouit des avantages de cette nouvelle position.

Dans la classe dont se compose ce que nous nommons la société , lorsqu'une femme reproche généralement aux hommes de ne point se marier avec assez de désintéressement , il semble l'entendre dire : « Vous songez aux dons de la fortune presque autant que nous nous en occupons nous-mêmes, ou qu'on s'en occupe pour nous ; vous oubliez que c'est à nous seules à tirer parti en ce sens des rapports d'un sexe avec l'autre. Hâtez-vous de partager ce que vous avez reçu, et ce que vous acquérez ; mais contentez-vous du peu que nous apportons. Nous avons décidé que l'abnégation ferait partie de votre rôle, non moins que l'intrépidité ; nous vous blâmerons si vous mettez vos intérêts en balance avec les nôtres, comme nous vous mépriserons si vous ne res-

lez pas au milieu des périls que nous avons droit d'éviter. »

L'avidité des hommes, on l'assure, ou bien peut-être l'abus du pouvoir, n'ayant laissé, en partage égal, au sexe faible que tous les biens qui s'acquièrent sans travail, les ressources des femmes sont moins grandes , et elles ont intérêt à se marier. Dans le mariage, la responsabilité relaliveà toute la famille pèse sur les maris ; les femmes au contraire ne sont pas même déshonorées par les vices des hommes, et à cet égard elles doivent, parmi nous, se marier sans crainte. Le mariage, qui rend plus scandaleuse T inconduite de 1 homme , a pour effet de couvrir le désordre des femmes ; sous ce rapport leur intérêt sera encore de se marier. Physiquement et moralement, ce sont les femmes surtout qui éprouvent le besoin d'avoir des enfans; c'est à elles que le mariage devient nécessaire. 11 est donc impossible que, dans nos mœurs» les hommes se décident ordinairement au mariage par égoïsme, surtout au milieu des classes moyennes, ou des classes

privilégiées. Quelques-uns d'entre eux écoutent de semblables motifs , ou même , hors du mariage, vivent honteusement aux dépens des femmes ; mais on ne saurait en comparer le nombre à celui des femmes ou payées, ou, plus honnêtement , soutenues par des hommes. Il conviendrait mal sans doute de reprocher aux femmes tout cet état de choses , qui est inévitable en grande partie ; il suffit de les engager à ne plus croire que l'intérêt inspire habituellement aux hommes leurs projets de mariage.

On dit, et on répète, non- seulement en vers , mais aussi dans le langage qui permettrait le raisonnement , que la générosité est plus grande chez les femmes. Il faudrait observer que , dans la supposition où elles n'auraient ni plus ni moins de générosité que T homme , on les verrait encore donner plus. Un grand nombre d'entre elles ne connaissent pas par expérience le prix de l'argent. Qu'ontelles à craindre de très-sérieux? Arrive-t-il à un mari de ne pouvoir payer des dépenses que souvent il n'a pas faites, se présente-t-on

]x>ur se saisir de sa personne? on s excuse auprès de sa femme qu importune cette apparition judiciaire. Toutefois il ne serait pas surprenant que beaucoup de femmes aimassent à faire de véritables sacrifices , et qu'eHes cédassent plus que les hommes aux premiers raouvemens du coeur. Le sentiment doit prévaloir chez elles , et , chez les hommes , la raison doit dominer : ce sont les deux moyens naturels de réprimer Fégoïsme qui , avant Témotion ou la réflexion, est le partage de tout ce qui respire.

De ces moyens sait-on avec certitude lequel est le plus respectable ? De quelle mesure se servir pour les comparer? A tout prendre nous n'avons aucune raison d'admettre la supériorité morale de l'un des sexes. Tous deux, avec leurs erreurs et leurs bonnes intentions, peuvent remplir également les tins de la nature. Il est à croire que dans Tune et l'autre portion de l'espèce entière, la somme du mal et celle du bien se trouvent les mêmes. Si, par exemple, en ce qui concerne l'amour, on opposait

la conduite visiblement licencieuse des hommes à la retenue apparente des femmes , ce serait une évaluation vaine , puisque le nombre des fautes commises par les femmes avec les hommes est nécessairement le même que celui des rapports illégitimes des hommes avec les femmes. Seulement il existe parmi nous beaucoup moins d'hommes scrupuleux en cela que de femmes parfaitement honnêtes ; mais il est aisé de comprendre la manière dont l'équilibre se rétablit. Si cette question de la prééminence morale d'un sexe sur l'autre n était pas insoluble, elle resterait du moins trop compliquée relativement à l'ensemble du genre humain, ou même d'une nation, et toute dispute à cet égard semble oiseuse. Des femmes presque parfaites seront vraisemblablement aussi admirables que des hommes presque parfaits , puisqu'elles deviendront tout ce qu'elles devront être. Une intelligence étrangère à notre espèce pourrait seule dire si le premier des hommes est au-dessus de la

première des femmes , et s'il était au-des-

sus, nous rapprendrions avec une juste surprise (9).

Ce ne sera jamais un mal de savoir écarter toute prévèntion séduisante , et de se former de chaque chose une idée à peu près exacte. En se mariant , il est à propos de savoir de quel côté sont les sacrifices , non pas pour ne les point faire, mais afm de n'être pas trompé en les faisant , etaGn que le repentir n'en détruise pas bientôt les meilleures suites. On perdra le fruit de l'amour des choses honnêtes quand on y mettra de la présomption , quand on préférera l'enthousiasme excité par des mots, à l'examen et à 1 estime des qualités qu'ils sup- |>osenl.

Vous dont la générosité n'est nullement exempte de précipitation , craignez qu'uu jour ' on ne vous attribue plus d'étourderie que de désintéressement. Avez-vous senti la valeur de ce que vous affectez de négliger? Dans l'Age où aisément on reste exempt de sollicitudes , le mépris de l'or n'est qu'une inadvertance, ou même une puérilité. Quand un jeune

homme dissipe, avec des manières élégantes, l'argent qu'il touche chez le banquier de ses parens , les maîtresses qu'il amuse , et les serviteurs qu'il nourrit donnent des louanges à cette libéralité; mais l'ancien bouffon qui, en déclamant contre un vil métal que les mortels se disputent , jetait dans les flots les écus d'or de son prince, ne montrait pas de moins nobles inclinations.

Cette mère à qui on reproche l'amour de l'argent , comme si c'était à elle à toucher la dot de sa belle- fille, cette mère, qui est peutêtre encore jeune , ne conteste pas le naturel empire des grâces ; mais cet empire a ses limites, qu'elle n'ignore point . Si elle connaissait des femmes d'un caractère aimable , qui fussent dépourvues de fortune , mais qui pendant vingt-cinq années dussent rester belles, et si son fils était assez riche par lui-même , c'est une de ces femmes qu'elle préférerait sans hésiter. Il n'en est pas ainsi ; la fraîcheur n'a qu'un temps , et , même en subsistant , la beauté du visage cessera de captiver celui sur

qui elle ne fera plus une impression nouvelle. Quant au facile accord de deux caractères également jeunes et indécis, on ne saurait en rien conclure pour cette longue saison qu'il faudra consumer ensemble lorsque le premier penchant ne sera plus. Cette mère insiste donc, dans ses conseils, sur quelques avantages moins douteux. Que son fils prenne une femme seulement agréable , avec laquelle il puisse vivre commodément; s'ils ont un jour le malheur de ne plus se plaire ensemble , du moins les sommes qu'ils pourront consacrer à divers projets formeront entre eux de nouveaux liens. Les jouissances directes sont préférables à l'or ; mais la plupart n'ont que peu de durée ; l'or au contraire ne change pas, il représente toujours quelque chose. La froide satisfaction qu'il procure visiblement n'est pas l'objet de nos désirs les plus chers; mais il peut aussi contribuer à d'autres jouissances. Lorsqu'il faut renoncer au bonheur, un honnête revenu devient un dédommagement, et il appartient à peu d'hommes de n'avoir pa*

quelque besoin de cette consolation , longtemps avant la vieillesse.

En vous rappelant que les vrais biens sont très- supérieurs à l'amusement offert par l'opulence , avouez qu'un homme sage ne doit pas toujours rejeter ce que l'argent procure. Pour dédaigner les richesses, attendez que vous ayez connu les journées du malheur, que de longues privations aient diminué vos forces , et que vous ayez vu, dans la pauvreté, le génie même devenir stérile , à cause de la perpétuelle résistance des choses, ou de la faible droiture des hommes. Il vous sera encore permis alors de dire que rien d'incom- ]>atible avec le sentiment de notre dignité ne trouverait une excuse dans Y or reçu en échange ; mais vous saurez aussi que des richesses loyalement acquises seraient d'un grand prix , et vous laisserez la prétention de mépriser les biens à ceux qui , ne pouvant s'en détacher, voient avec dépit leur propre convoitise , comme on s'irrite contre un ennemi trop souvent victorieux.

Si un homme qui se Irouve à l'abri de l'indigence préfère une femme devenue pauvre, afin d'être Tunique cause de sa félicité , cet homme se conduit aussi raisonnablement que noblement. C'est une probabilité de plus pour uu attachement vrai toujours préférable aux autres avantages que prodigue la fortune. 11 existe des femmes dont r affection doit dédommager de tout. Loin d'examiner leur dot , on serait satisfait qu'elles n'en eussent pas , et on ne pourrait espérer une plus douce occurrence que d'abandonner pour elles ce qu'on possède soi-même au-delà des besoins d'une famille très-modérée dans ses voeux. Mais il faut éviter avec attention de mettre au nombre de ces femmes si dignes d'être exclusivement aimées , celles qui ont pour tout mérite une amabilité vulgaire , ou l'art de séduire : cette séduction finira , et le joug n aura point de terme.

C'est à leur sexe, un peu exigeant , de condamner saus exception tout homme qui semble préférer la dot a l'éclat du visage. Le prétendu

coupable a remarqué peut-être qu'un certain degré de beauté chez sa femme serait inutile à ses enfans. Peut-être aussi , pour une union qui doit durer jusqu'au dernier âge , a-t-il prévu l'époque où le charme s'évanouira , tandis qu'un honnête revenu fera trouver dans la bienfaisance des avantages plus constans que les plaisirs personnels. On veut qu un visage remarquable soit tout aux yeux d'un homme , ou , en d'autres termes, ou veut qu'il se passionne, et que sa raison s'altère. Beaucoup de femmes soutiennent qu'il y a du mérite dans cette erreur; c'est, à leur avis, la marque d'un beau naturel de croire que la loi du mariage n'est point ce qu'elle est , et de s'engager pour toujours sans savoir à quoi on s'engage. Mais il ne serait pardonnable de s'abuser ainsi qu'au sortir de l'enfance. Ignoret-on l'inutilité , ou même le danger de cette régularité des traits qui éloignera des goûts paisibles une femme exposée à faire sensation partout dès qu'elle se présentera. Une autre amabilité suscite les inclinations durables , et

suftit aux yeux d un homme prévoyant. Pour remplir son attente , pour répondre convenablement à Tidée qu'il se forme d'une épouse et d une mère , c'est assez de réunir un caractère estimable , des agrémens , de la bonté , de la grâce , et peut-être de modestes ressources, capables de soutenir dans l'occasion la fortune chancelante d'un père de famille.

Beaucoup dè femmes s'abandonnent trop à leur mécontentement. Si l'opinion est erronée dans son indulgenc epour l'infidélité des hommes , du moins ce n est pas eux , comme elles le sup|>osent , qu'on a favorisés en établissant le mariage. Il fait le bonheur de quelquesuns d'entre eux , mais il a été institué dans l'intérêt des enfans , et surtout dans celui des femmes. Les basses classes exceptées, si parmi nous des devins faisaient l'épithalame, le plus souvent, ils ne chanteraient que la victoire de l'épouse , et, embrassant d'un regard tout l'avenir, ils déclareraient qu'elle vient seule d'améliorer sa position. Le sexe que peuvent consoler les joies maternelles aura toujours en

partage quelques assujétissemens plus frappans pour des yeux inattentifs que les embarras des hommes, mais ce n'est pas une suite de nos institutions.

Les reproches qu'on fait en ceci à la société sont difficiles à comprendre. Elle a au contraire adouci les conséquences de ce qu'elle ne pouvait détruire , elle a chargé l'homme des enfans de la femme. Est-il question des travaux

. dont à peine les femmes supporteraient la vue, elles objectent que les hommes ont la force. Ne serait-on pas en droit d'observer que si les femmes , étant plus faibles , paraissent souvent subordonnées, on leur laisse beaucoup plus de repos. Si on parle de tant de milliers d'hommes mutilés à la guerre, ces mêmes personnes disent que beaucoup d'entre eux y marchèrent volontairement , et on ne peut éviter de répondre que si des filles séduites

• sont tristementou indignement abandonnées, la plupart de ces infortunées s'y exposèrent en suivant leurs propres désirs.

Ce n'est pas un instinct ombrageux qui fait

jmnir l'adultère avec plus de sévérité quand il est commis par des femmes ; cette différence se trouve visiblement conforme aux indications de la nature. La loi s'occupe peu des affections voluptueuses , de la susceptibilité , de la jalousie des femmes ; mais la loi ne s'occupe pas davantage des caprices amoureux des hommes. Si de part et d'autre, les infidélités n occasionaient que ces contrariétés qui troublent le cœur, les lois ne pourraient pas plus intervenir en faveur des hommes qu'en faveur des femmes. Il en est autrement, et puisque le mariage , dont les femmes n'ont pas demandé 1 abolition , subsiste encore , les lois protègent, sans un grand succès à la vérité , mais enfin elles s efforcent avec raison de protéger la légitimité des enfans, une des deux fins essentielles du mariage. Si la loi était descendue jusqu'à chercher le contentement de la passion chez les hommes , elle serait aussi sévère à 1 égard des femmes convaincues de rapports trop libres avec d'autres femmes, quel le l'est quelquefois envers celles qui s'exposent

à charger leurs maris d'enfans dus à d'autres liens.

Si c'est un mal que les hommes exercent l'autorité, c'est un maf inévitable parmi nous. Un instant de réflexion suffirait pour persuader à toutes les femmes qu'ils l'exerceraient encore si c'était à elles à en décider. Les travaux, bien plus que le commandement, sont interdits aux femmes, et le pouvoir, du moins en général , sera toujours une suite de travaux. On a vu des royaumes gouvernés par elles , ou plutôt par une femme et deux mille hommes; mais on n'a guère vu les femmes composer une armée ou l'équipage d'un vaisseau de haute mâture. Elles n'ont pas défriché les vieux bois , ou construit les forts , et n'ont pas placé la dernière pièce de fer sur les clochers ou les minarets. Elles auront, et quelquefois à un point admirable , le courage qui leur est propre ; mais , heureusement pour elles-mêmes, elles n'auront pas celui qui convient aux hommes. Si elles pouvaient être chargées un moment des travaux insépa-

rables de la domination , nous n'en verrions qu'une ou deux dans tout un pays ne pas se hâter d'abdiquer.

Si on prétend que les femmes ne doivent être inférieures à l'homme presqu en aucun sens, on veut donc quelles lui soient supérieures , puisqu enfin elles l'emportent nécessairement sur lui à d'autres égards. Plus près de la vérité, nous penserions que le partage de l'un et de l'autre sexe était également favorable dans le principe. En restant toujours d'une humeur plus voisine de celle de l'enfance, et n'ayant jamais peut-être autant de force dans l'esprit que d'agrément, les femmes n'eu seraient que plus aimables si toutes se complaisaient sagemeut dans les dons naturels, au lieu de les gâter par de tristes etlorls pour montrer desqualitésdûTérentesou même contraires. Ce soin maladroit , cette importune prétention les prive d'un de leurs charmes les plus vrais, celui de la naïveté.

Supposons un lieu ouïes femmes vivent absolument comme les hommes, et moutrent le ii. 7

mrme caractère ; nous aurons la vie sauvage avec plus de rigueur que parmi les animaux farouches. Les délices de l'amour resteront inconnues comme l'agrément de la société , parce qu'il n'est point d'amour sans différences. Leslionceaux doivent être défendus au besoin par le lion ; mais c'est à leur mère à les caresser et à les nourrir assidûment. Deux coutumes, qui ont prévalu en Europe, contribuent aux idées fausses que plusieurs personnes paraissent adopter sur ces rapports entre les sexes. Les hommes sont trop fréquemment auprès des femmes , et de plus , ils ne conservent point de barbe. Leurs compagnes sont amenées ainsi à se sentir blessées de ce que le même terme désigne et l'espèce entière, et spécialement la partie la plus robuste, comme si l'autre devait être subordonnée à tous égards.

Sans être dénuées de quelque fondement , les plaintes auxquelles les femmes se livrent paraissent irréfléchies; mais une faiblesse habituelle leur persuade qu'elles ont beaucoup â souffrir en effet, et ce genre d'impatience peut

faire partie de leur rôle, comme le silence convient àThoinme. Sur un bateau que le courant menace d'entraîner, les cris des femmes prouvent -ils que le danger soit plusgrand pour elles que pour des hommes qui , embarqués avec elles, restent tranquilles , quoiqu'ils ne sachent pas nager , et que même ils doivent s'attendre à être secourus les derniers ? L'effroi visible des unes, et l'apparente intrépidité des autres sont également conformes à leur diverse destination. Il est bon que les femmes se montrent faibles : Rousseau Ta très- bien remarqué. Si elles ne s'appuyaient pas, même sans besoin certain , sur le bras de l'homme , l'amour ne commencerait pas, ou bien il se réduirait à des nécessités dont la civilisation tirerait peu d'avantages.

On voit sans peine la principale cause de ces mécontentemens. Au milieu des tribus du désert, la condition virile fui toujours la meilleure : quiconque ny est pas infatigable y devient malheureux. Il reste des anciens temps, ou il résulte de cette différence d'organisation,

un sentiment de regret chez plusieurs femmes ; elles voudraient appartenir au sexe le plus fort, le plus entreprenant, et leur imagination, sarrètant alors à une partie de ce qui se passe auprès d'elles, leur persuade qu'elles gagneraient beaucoup s'il leur était possible de changer ainsi. Les hommes au contraire ne se plaindront point de leur partage , ou ils n'exprimeront pas hautement leur pensée lorsqu'ils jugeront qu'elle ne paraîtrait pas assez mâle. Considérant d'ailleurs que les inconvéniens de l'état des femmes sont inévitables en général , tandis que le joug de l'homme ne détruit pas du moins ses espérances, ils se figurent qu'ils pourront se soustraire souvent à la plus pénible anxiété , ou qu'il sera honorable d'entreprendre courageusement un labeur sans terme.

Si l'autorité se trouvait entre les mains des femmes , naturellement l'oppression serait plus grande. Les discordances étant continuelles , les dépositaires du pouvoir verraient trop demotifcde sévir avec rigueur. Les hommes

manqueraient d'adresse et de grâce pour al- Irger leur dépendance. Leur condition serait celle des esclaves ; ils exécuteraient des travaux accablans, ou rebutans , commandés par des maîtres, simples témoins de ces fatigues. Mais au contraire lorsque le sexe le moins adroit domine , les femmes , nées pour tout adoucir , et dispensées en général de partager les efforts des hommes, restent leurs compagnes, et même obtiennent beaucoup d'ascendant , si ce n'est au milieu de la rudesse des hordes les plus ignorantes. Si les hommes ont plus d'indépendance au dehors, ne leur est-il pas ordinaire de vivre chez eux dans un secret assujétissement? Bien des obstacles de différens genres se présenteront quand on entreprendra de concilier la paix avec la liberté ; mais de toutes ces choses difficiles , la plus diflicile dans l'ordre vulgaire , et la plus rare, ne serait-ce pas de faire sa volonté chez soi quand il s*y trouve une femme ?

Ce qui est vraiment contraire à la portion la moins vigoureuse du genre humain, appartient

aux lois irrésistibles de la nature , et , par une suite des compensations qu'elle admet , beaucoup d'hommes auront assez de justice , surtout dans nos contrées , pour chercher à rendre l'apparence même plus égale. Il ne faudrait pas répéter au hasard que les forts ont établi la règle. Instituée comme une garantie contre la force , cette règle a dû avoir pour objet de produire , par des moyens divers , le bien-être , ou la patience de tous. Ce que les lois durent entreprendre , elles l'effectuèrent jusqu'à un certain point à l'égard du sexe qu'on pourrait opprimer. Peut-être même iraient-elles au-delà du but , si on consultait scrupuleusement l'esprit qui les dicta ; mais celui de la chevalerie , ou même celui de la galanterie s'éloignent de nous , et, de plus , beaucoup d'exceptions rendent aux femmes une partie des soins dont elles semblaient affranchies dans les classes sur lesquelles les réglemens civils ont le plus d'influence. Celle des femmes a été grande dans tous les temps, excepté quelquefois sous le ciel des tropiques.

A l'époque de l'invasion des peuples de la Germanie, les femmes ont surtout contribué à la ruine de V ancien culte de Rome; depuis, elles ont entraîné celle des états de Monté zume, et elles n'ont pas eu moins de part à la chute d'un empire plus moderne. Huit reines ou priucesses, selon la remarque d'un physiologiste , établirent le christianisme en Occident , et trois impératrices ont fait triompher long- temps Tarianisme dans l'Europe orientale.

L'abus de la force sous le toit conjugal n'est pas très-fréquent parmi nous ; la servitude dans laquelle ont gémi tant de femmes y serait diOicilement impunie. Au milieu de cet état de choses , quand un mariage est aussi peu imparfait qu'on doive raisonnablement se le promettre , il est bon pour les deux associés , et il l'est surtout pour la femme à cause des joies materelles. S'il ne produit que du trouble , il devient très-mauvais jK>ur l'homme chargé des longues suites d une paternité trop équivoque. Si , eu place du bonheur, on ob-

tient, non sans peine, une manière de vivre seulement tolérable , l'avantage parait trèsfaible pour les hommes dans les rangs élevés , ainsi que dans les classes moyennes ; mais cette association permet quelque luxe à la plupart des femmes , et on sait qu'au besoin elle peut couvrir leurs fautes. 11 est agréable aux hommes de vivre avec des femmes , comme il est utile aux femmes de vivre avec des hommes ,* mais les engagemens absolus n^e convenant assurément qu'à la femme , du moins en général , si les lois les sanctionnent , elles sont faites en sa faveur. La perpétuité des liens e9t une institution réclamée par un seul sexe , et les interprètes des dieux , dans le vieux temps, auront consacré cette loi , parce qu'il fallait captiver les femmes , si on voulait s'assurer des hommes d'une manière durable.

Trop souvent on croit nécessaires des coutumes qui sont seulement anciennes. Notre économie sociale paraît fondée sur des prestiges , et un de ces leurres est le mariage , dont

les chances heureuses ne peuvent être que très-rares. S'il se trouve indissoluble, il devient un véritable piège pour ceux dont les senti mens seront variables , ou indociles , pour ceux dont la résignation sera tardive. On prescrit à la femme une chasteté rigoureuse avant le mariage ; aussi se marie-t-elle lors même que ce lien ne lui convient pas sous d'autres rapports. Elle ne cédera pas sans être unie légalement a celui qui la désire; si donc cet homme se figure qu'en la possédant il sera le plus fortuné des mortels, il se hâte de se marier. Mais la loi dit : Vous l'aurez ce plaisir d'un moment , et vos jours seront assujétis. La femme sait qu'elle y obtient de la sécurité ; cependant elle regrette que tout dépende de Thomme. Cela doit être sans doute, puisqu'il est chargé des travaux ; mais que penser d'une grande partie de ces travaux mêmes? L'avantage du pouvoir chez les hommes ne serait-il pas aussi une illusion ? Les sollicitudes les accablent , et la prétendue importance de leurs desseins les tourmente jus-

qu'à la dernière heure. L'autorité est flatteuse , mais généralement les subalternes ont plus de liberté d'esprit. Beaucoup de femmes trouveront dans de molles habitudes de quoi supporter une dépendance que l'art de plusieurs cFentre elles rendra légère , ou presque chimérique. Dans la cpmparaison de leur sort avec celui de Y homme , on objecte surtout leurs forces moins grandes , et leur santé moins sûre. Elles y gagnent peut-être : cette différence entre les moyens a occasioné , dans les tâches diverses , une autre différence qui surpasse très-souvent, en sens contraire, lin égalité naturelle. Si vous considérez la navigation, les champs de carnage, les carrières , les mines et tant de métiers funestes , vous verrez que les périls , ainsi que les sueurs excessives, étant le partage de l'homme , que le besoin de renommée obsède sans relâche , il peut y avoir pour les femmes plus de contentement. Les soins deviennent-ils à peu près semblables, aussitôt l'autorité s'affaiblit. Dans cette question , si les femmes sont

dédommagées de ce que les hommes conservent de supériorité visible , dans cette question fréquemment reproduite , de faibles tribus sur une terre inculte doivent être comptés pour peu de chose. Quant à Tordre social au milieu duquel nous vivons, il est savant peut-être, mais il est trop compliqué : d'infructueuses espérances le soutiennent , ou plutôt l'embarrassent. Dans de petits états, s'ils restaient indépendans, il faudrait préférer un ordre plus simple , où chacun saurait ce qu'il doit attendre , ce qu il peut promettre , et au moyen de quelles vertus il remplira doucement sa destination.

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