DE L'ORDRE GKNI RAL
Nous ne connaissons que des rapports ou des formes; l'essence des êtres et leur cause resteront impénétrables, ^iotre intelligence se borne à mieux exercer quelques facultés , à remuer plus vivement quelques particules, à calculer des modifications peut-être illusoires a d autres égards.
Dans les actes de la vie ordinaire , en éva- 1 Liant des proportions, et en combinant des mouveraens , les hommes préparent ce qu'ils croient propre à rendre agréable leur passage sur la terre : c'est l'art. Dans une sphère plu9 vaste, en étudiant la marche du monde, ils découvrent quelques lois constamment apparentes de cet ordre in6ni : c'est la science. Toute science , toute industrie , toute règle humaine, au milieu de r univers inexplicable a jamais, supposent pourtant l'observation de certains phénomènes qui sans cesse résultent des lois premières.
Des moyens féconds et nombreux furent établis; les suites en sont livrées à l'action éventuelle des principes , et aux frotte mens multipliés de tout ce qui sera cause ou obstacle. La pensée qui manifesta ces lois en aura déterminé, non pas précisément les effets successifs, mais toutes les conséquences possibles. La sagesse aura dit : Je n'ai pas statué expressément ce que je permets. L'opposition des forces et des propriétés inégalement
réparties subsistera : quelquefois altérées, ou ranimées accidentellement, elles conviendront toujours à mes desseins. Je n'ai point fixé le moment où s éteindra un désir, où s'arrêtera une volonté, où la passion même succombera ; mais tout restera soumis aux ressorts universels. J'ai assuré la perpétuité de ce mécanisme ; je veux que toujours nouveau , toujours imprévu dans les détails, il soit en spectacle aux êtres animés, aux diverses émanations intellectuelles, que partout elles s'efforcent d'en diriger quelque impulsion , et que chaque composé , durant son heure , entre en partage de la vie intarissable.
DES AllKdïOiNS IIUMAlINhS
Si nous connaissions retendue des rapports qui unissent tous les êtres , nos affections □ auraient point de limites dans leur objet. Nos voeux , nos goûts , notre activité dépendent des perceptions les plus propres à indiquer une partie de cet enchaînement.
Des sensations différentes ont un foyer
commun daus l imité de chaque être. L'action occasionée par l'influence des objets extérieurs suit deux modes, dont l'accord appartient à la loi de la régénération des formes, et dont les contrastes, souvent mal appréciés, mais toujours conciliables , animent notre existence.
L'homme s'aime lui-même : il n'agirait pas s'il pouvait ne pas s'aimer. Il aime ce qui est actif et même tout ce qui est organisé. Cet amour de la reproduction , de la perpétuité paraît inséparable du principe qui nous fait vivre. L'homme sera surtout capable de s'intéresser ou de s'attacher à tous les êtres animés. S'il cessait de souffrir en voyant souffrir, s'il cessait de partager des sensations comparables aux siennes, il tomberait dans une indolence stupide , et ce serait vainement qu'il croirait s'aimer encore lui-même. Il n'est point d'affection réellement bornée à celui qui l'éprouve. En relation secrète avec tout ce qui sent, l'homme est ému par les jouissances ou par les peines des êtres qui l'envi-
roanent , et il faut à son bonheur le bonheur et le perfectionnement de ce qu'il connaît.
En aimant les autres hommes , on agrandit sa ]>ensée. En voyant que nous sentons comme eux , ou que d'autres animaux sentent de même, on songe aux analogies dont se corn- |K*e Tordre général. Ces rapports, dont chacun de nous est le centre, à quelques égards, et qui ne pourraient finir que là où finiraient toutes choses , font de nous des portions de I univers intelligent, des unités vivantes dans les nombres de la nature. Cette dépendance mutuelle et pleine d'harmonie, cette vaste chai ue souticut le monde.
L'instinct, et quelquefois la réflexion , dirigent les êtres sensibles; malgré leurs erreurs, ces agens particuliers deviennent des ministres de la loi suprême. L'obéissance raisounée à cette loi serait la science de l'être qui voudrait librement. Si l'homme est libre conformément à sa persuasion , cette soumission volontaire sera le plus beau fruit de la vie humaine.
Un être isolé, s'il pouvait en exister parmi les êtres visibles, ne serait point parfait, sa vie restant pour ainsi dire dans l'attente, il ne deviendrait ni bon ni heureux. Le complément de chaque chose est placé hors d'elle. Toute possession dont on ne communiquerait pas les avantages irriterait les désirs, sans donner de contentement ; elle fatiguerait le cœur, et ne le nourrirait pas. Des sensations partagées seront plus fécondes. C'est ainsi que tout ce qui existe se maintient en se reproduisant, et que le dessein général s'achève ; c'est alors que tout ce qui est animé se repose avec satisfaction.
Chaque être rencontre dans son espèce ce dont il a besoin sous ce rapport. Dans la nôtre surtout , ces biens , en quelque sorte extérieurs , se présentent sous deux formes principales. Les hommes ont deux manières de sentir avec force et simplicité , ce sont l'amitié et l'amour. Tout autre besoin direct paraîtra plutôt un joug qu'une prérogative, et tout autre besoin d'imagination , avec uu but
ficrsotmcl, ne sera qu'une vanité douloureuse ou une vanité puérile.
Pour que l'union soit bonne, il faut que les êtres qu'elle rapproche soient semblables, et différens. Cette convenance se trouve, en une même espèce , ou dans la différence des |>ersonnes, ou dans celle des sexes. Le premier accord , l'amitié, résulte d'un faible degré d'opfKfeition entre des êtres distincts. Le second , 1 amour , est produit par une grande différence entre des êtres de même nature.
Nous n'avons pas seulement à chercher ce qui doit plaire ; il faut aussi que nous évitions ce qui pourrait nuire. Mais l'aversion a peu de flexibilité; c'est une force défensive, une résistance qui protège isolement. Au contraire , 1 amour est le lien du monde : celte force active, plus variée, plus impétueuse, anime et conserve les familles.
Les lins inconnues paraissent n'exiger expressément que le renouvellement des générations, ou la conservation des races : la prospérité et la durée de chaque être sensible
n'ont de prix que clans sa seule opinion. L'amour d'un sexe pour l'autie sera donc Paffeclion essentielle, l'amour proprement dit.
Ce besoin d'aimer se retrouve chez ceux même qu'on en croirait peu susceptibles. Il subsiste dans les cœurs les plus austères, dans les tempéramens les plus froids , et jusque dans l'âge où on pourrait désirer d'en perdre le souvenir. Plus d'une fois l'amour gouverna ceux qui paraissaient décidés à le proscrire , ou ceux qui , par un autre genre de fanatisme, auraient voulu renoncer à toute chose,
On se laisse trop abuser sur la plupart de nos inclinations. Les mouvemens de notre ame, durant nos jours terrestres, sont des conséquences, ou visibles, ou plus cachées, de nos rapports matériels. Dans l'amour, le désir de voir concourir d'autres volontés avec la notre, pour que les incertitudes soient terminées, cet espoir souvent combattu peut produire une sorte de délicatesse ou d'impulsion fréquemment négative; toutefois ces désirs et ce (rouble ont eu pour origine le besoin animal.
D'émotions en émotions, les appétits semblent s'éloigner de leur source, et ils excitent divers sentimens qu'on trouve mystérieux , principalement peut-être parce qu'ils sont indirects. Tout est soumis parmi nous aux nécessités du corps. Les pencbans qu on affecte de trouver honteux , comme si la véritable honte n'était pas de méconnaître sous les divers rapports notre destination , ces premiers |>enchans sont les seules causes certaines de nos liaisons les plus vantées, lors même que de telles aflections n'indiquent pas positivement le but où elles conduisent , lorsqu'elles paraissent ingénieuses, et pleines de grâce ou de dignité , lorsque enfin elles inspirent quelque mépris pour toute humeur brusque et discordante , pour toute organisation imparfaite à nos yeux.
Dans une cité heureuse , le principe des passions , le mouvement de préférence d'abord involontaire serait consacré ; mais aucun homme n'entretiendrait en lui des sentimens extrêmes. Bien que ces dispositions naturelles
ne conservent rien d'essentiellement mauvais dans Tordre social , puisque cet ordre même a nos affections pour base, de sages institutions réprimeraient la force immodérée des penchans exclusifs, afin de prévenir les haines et d'abréger les disputes. Si quelquefois on doit s'abandonner à la vitesse d'un cheval dont l aideur amuse ou fortifie , c'est parce qu'il a été dompté, parce qu'il s'arrêtera aussitôtqu'on cessera d'approuver ce grand mouvement.
11 n'appartient pas, dites-vous, à un législateur d oter aux hommes les inclinations que leur a données la nature. Maiselle leur a donné l'envie, la perfidie, le désir d'immoler tout être sensible opposé à leurs caprices. Faut-il laisser à l'homme ses passions ? Il n'aura pas besoin de législateurs , et en effet , plusieurs pays célèbres peuvent se flatter de n'en avoir jamais eu. Selon vous, on saura concilier ces passions. Sans doute; elles seront réglées, comme elles le furent à Babylone , à Rome , à Samarkand, dans les capitales de Périclès et de Constantin.
passion est permise à l'homme incapable de raisonnement, à l'homme peu instruit : elle l'empêchera de se livrer à la paresse dont les sociétés naissantes ont peine à sortir. Mais, dans une véritable cité, on connaîtrait d'autres ressorts, et les passions seraient alors aussi inutiles qu elles sont généralement dangereuses. Si la règle austère par laquelle on se promet d'éteindre les désirs fait des esclaves ou des fourbes , l'arrangement licencieux qui admettra les passions multipliera les rivalités et rendra illusoire le repos public.
On a entrepris de mettre d'accord ces deux règles qui n'ont de commun qu'une égale impuissance; mais le désordre n'existc-t-il plus quand des dehors honnêtes ^semblent le couvrir, quand cette dissimulation le rend plus immoral? Nos véritables maux sont la suite de ces écarts. Pourvus d'une industrie variée, nous n'aurions besoin que de l'exercer utilement pour nous rendre favorable même ce qui nous menace. Malgré les épidémies et les ouragans, malgré la stérilité ou l'insalubrité
de plusieurs régions, assez de biens peuvent environner l'homme. Malgré de fréquens dangers et une sagacité inquiète, il échapperait, * avec de l'union, à tant de misères contre lesquelles il a reçu des armes, s'il n'était point tourmenté d'une misère plus grande , s'il se délivrait de ses passions (1).
Mais d'où attendre aujourd'hui une amélioration formelle et rapide dans les mœurs des peuples? Le soin des finances et des lois pénales a fait oublier les institutions. Ordinairement celui qui administre des états se borne à employer les hommes tels qu'ils sont, et souvent même il craindrait de les réformer.
rK.r-
m; i; amour.
• Ni
Tordre naturel, les moyens sont fé- \. Un seul rapport s'étend à de nombreuses parties du monde. En séparant des organes dont l'irritabilité rendra momentanément la i rès^édubaule , ou même indispen la nature a mis un terme au brutal et à la défiance larouclie. Désormais il faudra qu'on se cherebc. et <(u 'on s'(ktu|h'
de se plaire mutuellement. Ainsi naîtront la prévoyance , l'industrie , les coutumes patientes de la vie domestique, et d'autres relations , ou d'autres amitiés , et l'audace dans les entreprises , et sans doute la parole, c'està-dire toute l'activité des races humaines.
L'unité de l'espèce est divisée en quelque sorte. Cependant les oppositions même deviennent le lien de deux êtres que distinguent leurs penchans et leur organisation, mais qui, nécessaires l'un à l'autre , feront céder à ce besoin leurs diverses habitudes. Ceux qui naissent chaque jour de ce rapprochement perpétueront néanmoins les différences originelles. Le mystère s'accomplit au moment où l'impulsion intime parvient au plus haut degré (2). C'est le résultat de la vie même de l'animal , ou ce qu'on pourrait nommer l'entière expression de ses facultés. Là se voient mieux et la destination de l'homme actif, et l'énergie de l'homme sensible : celui qui n'a pas aimé ne sait pas bien le pouvoir de l ame dans la vie ordinaire.
Si on a porté très-souveut l'exagération dans l'amour, un système contraire et moins facile a expliquer aggravait aussi le désordre. Cette résistance superstitieuse pouvait tenir à d'autres inclinations généralement funestes. Elles parurent seules irréprochables, seules nobles peut-être , et tandis qu'à force de sacrifices , elles excitaient 1 enthousiasme , des affections propres à tout concilier étaient réprimées , avilies ou proscrites. L'amour bien compris eut gouverné la terre ; l'ambition la fatigue et la déprave. L'amour est la chaleur inépuisable qui rajeunit les êtres, les fait fleurir et les revêt d'espérance. L'ambitieuse imposture est le feu stérile des volcans, cette sombre ardeur qui reste dans les souterrains , qui répand des cendres, qui ouvre des abîmes, dont la fumée corrompt l'air, dont les lueurs ap-
traces hideuses se propagent sur un sol h leversé.
lorsque des chants d'une expressive simplicité , ou la vue d'une retraite choisie, nous indiquent pour la première fois les biens que l'univers doit contenir , nous sommes dans notre printemps : le charme de ces impressions embellit les images que n'a pas flétries l'expérience. Séduits par les coûleurs dont se
revêt l'avenir , par une douce lumière dont tout semble annoncer les progrès , nous ne savons pas quel sombre espace nous aurons à traverser. Nous croyons que les désirs conduisent au bonheur, ou du moins nous supposons que le but sera toujours en perspective. Ignorant ce que Tordre accoutumé déguise , nous n'avons pas même un pressentiment du joug qu'on nous réserve , et de l'amertume des regrets qu'il ne faudra plus avouer.
Les différentes relations de tous Jes êtres visibles nous ont fait pressentir des sources de délices. Nous y serons ramenés par la rencontre d'une famille solitaire et satisfaite dans sa modération , ou par la curieuse âpreté d'un site sauvage. Si néanmoins on éprouve alors quelque besoin de s'éloigner des hommes, ce n'est pas dans le dessein de les éviter indistinctement : lorsqu'on est juste et vrai, on les aime toujours. Mais on voit avec des émotions que peut-être on ne retrouvera plus un abri sous des roches , le muguet au pied des hêtres, un pré que la lune éclaire entre de jeunes
buissons et îles bois silencieux. L'attente des lions inconnus se répand de to.ites parts, comme les nuances diverses d'u^o joie indéfinissable. L'espérance, qui D a pas encore enfanté le plaisir, est une beauté vierge dont on a seulement deviné les grâces. ( )n ne Ta entrerofe qu'en songe ; mais depuis ce moment elle semble errer dans les airs , sourire auprès des lleurs , et se glisser sous les branebes. ou dans lté eaux tranquilles.
Chez quelques nommes, il est vrai, l'organisation parait trop lourde , trop farouche. L'amour, n'excitant alors aucun mouvement ingénieux, diffère à peine de ee qu il peut être chez les autres animaux. Qu'est-ce que l'amour dans une ame sans profondeur? Que seraient des aifections morales étrangères aux vecrètes beautés du inonde? Cependant l'énergie des sentimens sera-t-clle toujours un attribut ou une cause de génie? Ne verra -t-on pas des hommes d'un mérite peu ordinaire négliger volontairement , et par une exception
•liflîcih a comprendre, tout ce qui tient à l a
mour? quelquefois même ne paraîtront-ils pas incapables d'aimer ?
Quand l'intelligence est faible , les désirs semblent d'abord n'en dépendre en aucune manière ; et cependant nos affections ne pourront s'éloigner de ce qui , avec plus ou moins d'attention , de maturité, de délicatesse, sera jugé convenable par nous-mêmes. Chaque penchant provenant de rapports nécessaires , ou particuliers , entre nous et les choses , en fait naître de nouveaux ou d'accidentels entre les choses et nous. Si on a conservé du jugement et de la droiture, si ce que Ton admire , ou ce que l'on aime, mérite en effet cette préférence , ces relations nouvelles seront bonnes et utiles.
Le principe moral de l'amour est l'idée de l'ordre , des proportions , de l'élégance ; c'est l'attrait inséparable de tout signe de perfection. L'amour bien senti suppose le goût de ce qui est beau , de ce qui est honnête , sincère , généreux (3). Le beau n'a qu'une origine , et les traces en sont analogues. Dans
une a nie grande, tout sera élévation, ou pureté; il n'y aura qu'artifice , brutalité, ineptie, dans une ame basse. Les émotions fortes développent rapidement le caractère ; elles peuvent déterminer de louables penchans , et quelquefois aussi elles donneront de 1 audace au vice qui ne se connaissait pas.
L'objet particulier de l'affection qu'on éprouve doit en changer les conséquences. Cest souvent ainsi que 1 amour peut énerver l%ame , ou raffermir. Tantôt il la purifie , et tantôt il la dégrade. Les uns cherchent le bonheur dans des plaisirs ou des sentimens irréprochables, tandis que les autres se livrent à des liens trop vulgaires, et dont ensuite il faut désavouer les vils avantages (4).
Tout homme entend la voix du plaisir, mais avec d'extrêmes différences dans la manière de Tinterpréter. A force de grâce ou de scrupules , on ferait du plaisir des sens un bonheur de Pâme , et ce genre de possession ne connaîtrait plus de bornes. Il est beaucoup de femmes, il est des hommes qui peuvent ainsi
tout vivifier . Des désirs modérés suffisent quand on sait donner de la valeur au moindre incident : on imite alors la nature, qui fait sortir d une seule cause divers effets, avec une continuelle surabondance.
Plusieurs hommes célèbres ont accusé Tainour de vanité ; mais ils n ont pu le dire d'une manière absolue. Sans doute quelque chose manque dans l'amour, ainsi que dans toutes nos affections, ainsi que dans nos desseins concertés le plus habilement. On découvrira toujours de la vanité dans les efforts de l'homme, et dans son inquiétude; on sentira ce vide irrémédiable dans les biens que le temps amène, qui ne peuvent subsister , que les désirs embellissent, et que la jouissance dissipe. Comme nous avons été faits surtout pour espérer , la possession même d'une femme dès long- temps chérie ne vaudra pas , dans nos souvenirs, le premier mouvement d'amour, et ce frémissement de bonheur auquel ou s'abandonne le jour où on sait que le choix est mutuel.
Indépendamment de la volupté, c'est-à-dire
lorsqu'elle est différée, les relations» des sexes ont encore beaucoup de charmes, si l'organisation est heureuse. Il n'est pas réellement donné d'aimer à celui qui est incapable de retenue dans les penchans , de rectitude et de dignité dans la pensée. Averti par ses sens, il u ignorera pas qu'une femme doit être aimée d'un homme ; mais il ne comprendra rien de plus, et il lui suffira de rencontrer une de ces ébauches qui n'ont reçu que la forme matérielle du sexe dont elles auraient du être.
Il faudrait savoir tout aimer dans une femme aimable, et inspirée par l'amour : sans cesse elle reproduit quelque trait de la beauté inépuisable. Le prestige qui la captive ellemême , se retrouve dans ses idées , dans ses |»aroles, dans tous ses mouvemens. Si elle apercevait en elle un défaut, elle s'en inquiéterait si adroitemeut qu'on l'en croirait plus parfaite. U n'est point d'obstacles sérieux pour celle qui doit plaire ; elle les fera valoir même, (m avec candeur, ou avec d'ingénieuses dis-
tractions, accordées par ce génie d amour qui trouble et console l'univers.
Quel homme , hardi dans ses suppositions , aurait su imaginer Taocord de simplicité et de beauté , les formes séduisantes du sein des femmes? On y voit, au milieu même du repos , la ferme attitude de la vie ; mais tout mouvement y laissera du calme. Lorsqu'il cessera d'être doucement ému , la respiration du moins l'animera. Disposé pour arrêter habituellement notre œil, et gracieux jusque sous le voile , indice le plus apparent de la loi la moins méconnue , et d'une fécondité qui justifie le délire des sens, con courbes les plus harmonieuses, sous une blancheur si heureusement interrompue , et toujours voluptueux , ou même un peu lascif, mais comme le demanderait la pensée même, il est assez vivant , assez mobile dans r agitation pour ramener le désir , et assez pur dans la nudité pour des momens tranquilles. Peutêtre quelque chose manquerait aux diverses autres joies de nos heures si mélangées, aux
prodiges de la mélodie, comme aux suaves parfums des fleurs; mais quoi de plus entraînant que la libre vue du sein montré exprès , sans beaucoup d'hésitation , par une femme belle de corps , et d'un caractère sûr? Et le regard , et la voix , et le sourire ! Avec de tels moyens donnés à l'amour, ni le joug de la famille, ni l'active civilisation des peuples n'ont rien qui surprenne.
Cependant beaucoup d'hommes n'éprouveront pas entièrement ces impressions : des peines inévitables ont flétri leurs espérances. Jeunes encore, ils oublient d'aimer; pensifs, et chargés d'inquiétude, ils cèdent au découragement. On ù que peu d'heures pour entrevoir ce que la terre contient d'aimable. En excitant d'inutiles passions, notre industrie irréfléchie substitue des vœux assez multipliés pour nous affliger toujours, à des besoins plus îndépendans, et suivis de plus de contentement. La nature même, l'inexpliquable nature, prend peu de soin des êtres qu elle anime ; alternativement elle doit les soutenir,
mais elle les consume tous. Eu achevant la destruction de ce qui était, en commençant aussitôt celle de ce qui est, la nature s'attache surtout à préparer ce qui sera : durant ce travail des mondes, sans doute le but des transports de l'amour n'est pas la félicité des êtres aimans (5).
Lorsqu'on est près d'aimer , ce sentiment parait une condition de la vie même ; quand on est aimé, c'est plus peut-être, et toute autre manière d'exister semblerait intolérable. Si, au contraire, les vœux sont restés sans objet, l'amour s'éloigne enfin, et le besoin qui fatigue, doit cesser d'être constamment senti. Quelquefois, il est vrai, le mot d'amour , le mot seul , suscite des regrets étranges, un sombre sourire, des idées fatales et irrésistibles. Mais ensuite on rentre dans une sorte de stupeur morale, et on se joindrait volontiers à ceux qui regardent ces sentimens comme des caprices d'une ame trop occupée des choses idéales. En effet, que restera-t-il de ces riantes figures dont se compose dans la jeunesse le
fantôme de la vie ? Cependant si nos jours n'étaient que des ombres , si notre prudence se bornait à un choix frivole dans une suite de vanités, il faudrait encore avouer que Tune des plus pardonnables serait celle qui nous animerait naturellement , sur la scène avilie où nous aurions pourtant à nous perpétuer et a nous soutenir.
La passion doit une grande partie de son pouvoir à la mobilité même des désirs, et peutêtre à une sorte d'attention nécessaire pour éviter des sujets de crainte , ou des occasions de refroidissement. Cette incertitude qui excite et entretient l'amour, produit la délicatesse, sans laquelle il aurait moins de durée. L'amour nous entraine au moyen de la suite inégale des dons qu'il fait lorsqu'il ne les fait pas tous, et il grandit au milieu des entraves d'où provient l'enthousiasme. On est heureux par l'activité de la pçnsée, par une impulsion puissante dont les progrès exercent toute l'intelligence. De nombreux incidens , qui peuvent renaître et varier chaque jour , devien-
lient des plaisir* parce qu'ils se rapportent au plaisir extrême dont l'attente se prolonge. Sans eux , cette jouissance , passagère d'ailleurs, se trouverait trop positive et trop connue : l'amour serait encore un besoin, et ne serait plus un lien. Généralement ce qui doit attacher, c'est ce qui ne se renferme pas dans les bornes du présent, ce qui, au lieu de donner la satisfaction, la promet ou la rappelle. Tous les plaisirs de ce genre soutiennent l'espoir, tandis que la possession l'arrêterait, ou quelquefois le détruirait : c'est ainsi que l'amour peut long-temps recevoir de nouvelles forces de ce qui est déjà voluptueux , sans être encore la volupté.
Souvent des perceptions qui semblent te* nir de l'infini, tant les effets en sont pénétrans et subits , ramènent le vague sentiment de l'amour. Au moment où le sommeil sera prêt à nous échapper, un bruit favorable surviendra, et des accens déjà moins confus agiront sur notre pensée encore soustraite aux lois que vont imposer les occupations journalières.
Des réminiscences se mêlent alors aux dernières traces d'un rêve séduisaut. Nous ne sommes pas rentrés dans Tordre habituel , dans la vie régulière et circonspecte; nous éprouvons quelque avant-goût d'une vie meilleure. Le génie des coeurs honnêtes nous apparaît; il nous promène avec rapidité dans un monde qui ressemblerait au nôtre, sans en offrir les sollicitudes, et parmi des hommes laits comme nous, mais non découragés. Le réveil dissipera ces erreurs ; nous ne sentirons plus qu'une froide nécessité qui nous retiendra sur la terre aride , et nous n'aurons en perspective que l'heure ou la vie s'éloignera sans avoir été ornée de ces délices que nous avions attendues naïvement. •
Ne vous arrêtez pas à quelques dehors spécieux; examinez uotre attitude morale, toute notre manière de vivre. Vous renoncerez à y voir des marques d'un vrai bien-être, et vous excuserez ceux qui cherchent par cette raison même d'agréables distractions. Quel serait le fruit des heures pour tant d'hommes qui n'ont
rien de grand à opérer ? Quand notre oeuvre est trop inconstante pour notre repos, et néanmoins trop restreinte pour nos forces , il convient peut-être que d'autres espérances écartent celles dont l'objet se trouve inaccessible , ou reste inconnu.
Quelquefois c'est le sentiment de l'amour qui soutient la jeunesse au milieu même des travaux : elle se croit incapable de renoucer à ce qui plaît si naturellement. Plus tard, l'amour redonne quelque énergie a ceux qui ne peuvent être émus sans des circonstances particulières. Seul guide pour les uns, seul moyen de consolation chez d'autres, il peut tout surmonter; rien ne le remplace sans efforts, et volontiers on se persuade qu'il remplacera toute chose. Accord précieux des sentimens, désirs qu'on voudrait déclarer, désirs non moins pressans , mais désavoués toujours , impétuosité suspendue, résistance équivoque, favorable incertitude qui, pouvant captiver par la contrainte même , et embellir ce qu'elle diffère , refuse beaucoup afin de promettre davantage,
mouvemens et caprices du cœur, vous contribuez tous à la force de l'amour. A locca sion d'une volupté fugitive et trop souvent aveugle, il olfre une joie extrême; en paraissant dissiper les douleurs bien que nos destinées soient interverties, en rappelant la confiance, il semble recommencer le cours de nos instans , ou réveiller en nous des souvenirs ineffaçables. Il plane dans l'espace, et en reproduisant vers les régions supérieures de douces images qn'on ne distinguait plus, il ranime même ce que peut -être on abandonnait volontairement : c'est un voile sur le vide où nous de vous tomber .
Sans quelque idée secrète de la plus vive jouissance de l'amour, les affections les moins sensuelles dans leurs effets apparens ne naîtraient pas, et, sans quelque espoir semblable, elles ne subsisteraient pas. ÎSul autre plaisir accordé à tous les hommes ne peut exalter au même point le sentiment de l'existence
Les ressorts de la vie seront ébranlés en nous avec force dans les instans où commencera une vie nouvelle. Il convient qu'aux moyens propres à conserver la vigueur ordinaire se joigne une impression plus active , seule capable d'établir une autre série de sensations, dans un autre être assez bien constitué luimême pour subsister après la chute et la décomposition du premier.
Des besoins chaque jour renaissans occasionent nos mouvemens habituels ; mais pour exercer la pensée par la diversité des situations, pour exciter des penchans variés, il fallait un désir plus impétueux et moins fixe. Des appétits presque uniformes peuvent susciter des soins auxquels l ame ne prendra qu'une faible part. L'amour, en multipliant nos sensations , a plus de puissance ; il donnera aux forces morales d'une espèce quelquefois inepte ou grossière Fétendue dont elles étaient susceptibles.
Cette nécessité de l'amour rend avide d'émotions nouvelles, comme si toutes le favori-
saient.On veut rencontrer l'occasion de ce dernier plaisir que rattachement le plus opiniâtre n'obtient pas toujours après des années d agitation , d'espérances et d'alarmes. Si Ta- * inour a un objet déterminé , il acquiert plus de violence; il peut même paraître irrésistible lorsqu'il est inspiré par la vue d'un genre de grâce, dun genre de beauté conforme à la disposition particulière des désirs.
La nature est un continuel changement.
On pourrait dire que les êtres une fois produits, elle n'a plus qu'à les remplacer toujours. Elle invite impérieusement un homme à faire naître d'autres hommes; elle l'excite ainsi à s'affaiblir lui-même , et c'est dans les voies de la vie que souvent elle le mène à la mort. Prétend-il user sans retenue de ces facultés imposantes, mais précaires , la jouissance et la perte seront simultanées. S'il ne songeait qu'à se conserver , en évitant de fortes sensations, il resterait peut-être assujetti; ses jours pourraient s'éteindre dans la langueur. Si au contraire il désire ardem-
ment d'éprouver tout ce que peut sentir un cœur humain , non-seulement son ame se refroidit, mais cette volupté, dont il approchait lorsqu'il satisfaisait un instinct plus simple, il ne s'en pénètre qu en diminuant les forces nécessaires pour la retrouver.