DE LA CONSERVATION DES DESIRS
L'entière activité des forces intérieures raseule , d'année en année , ces imprespro fondes, ce facile enthousiasme, ces joies indéfinissables , tout ce mouvement de la léte ou du cœur , qui est la vie de l'homme , et que les vraies impulsions de l'amour doivent seconder. Pour que ces forces , diverse -
ment senties, ne se trouvent jamais insuffisantes, il -faudra les tenir en réserve. Sans doute la fréquente surabondance de nos moyens présentera de longues difficultés ; mais cette inquiétude d'un sang généreux est un bienfait de la nature. Si vous préveniez ce trouble, si, le jugeant incommode, vous renonciez à la modération , en- vain vous conserveriez une apparente vigueur. Quand vous n'aurez en vous que le nécessaire , ou l'indifférence attristera vos journées , ou bien , livrés à la capricieuse recherche des plaisirs, vous ne rencontrerez qu'ennui et lassitude.
L'imagination embellit la volupté même, et c'est peut-être le véritable besoin des voluptés qui fait le charme de tout ce qu'on magine. Sans le juste consentement de l'intelligence , que serait une fonction animale ? Un soulagement à obtenir : rien de plus. Mais dans le vague d'une ardeur que l'abus n'aura pas éteinte , les jouissances se rattacheront vivement à des idées générales de fécondité, de perpétuité, d'uuiou intime, à l'idée tou-
jours présente de la beauté universelle. Dans les voies que nous ouvre alors le -désir, uous cherchons, tout émus par l'espoir et le retard, un attrait qui puisse régénérer à nos yeux le monde vivant. Ces suppositions se multiplient, s'étendent, se modifient comme l'involontaire variété des songes, et reproduisent l'image aérienne d'une femme sans voile. Ce n'est que grâce, élégance , abandon , volupté naïve : ce sont les formes les plus pures, les poses les plus libres, les fantaisies les plus heureuses.
L'attente d'un plaisir prochain ne sera pas moins douce, moins entraînante que ne pourrait 1 être le plaisir même , toujours dérangé par quelque incident, toujours flétri par quelque discordance , toujours altéré par ce qu'il y a d'inflexible dans la terrestre vérité des choses. L'idéal, singulière réalité du plaisir, l'idéal nous est devenu naturel. Il nous faut une illusion qui ne subjugue pas, qui ne trompe jamais, qui prolonge le contentement. Gardons avec soin celte sensibilité, cette impa-
tience de l ame , cette jeune aptitude , principe des clartés du génie , précieuse effervescence qui promet le perfectionnement des choses, et qui, au milieu de ce qui est , nous fait toujours entrevoir ce qui pourrait être. Sagement ménagées, ces facultés deviennent notre soutien jusque dans l'affliction : il importe de les maintenir, et il sera beau de s'en laisser importuner avec persévérance.
Vous qui avez, dès le commencement, des idées de devoir et d'honneur , prenez de fermes résolutions. Sans vous soumettre à une règle mal à propos sévère , ne consumez pas dans des liaisons inutiles les heures qui nous sont comptées pour un autre usage. Ne perdez pas dans des bras vulgaires les sentimens que doit toujours réveiller la présence d'une femme aimable. Jeunes encore, promettez d'honorer le nom d'homme, d'entretenir en vous les promptes émotions , les inspirations d'un cœur que ne dégradent jamais des plaisirs honteux ou immodérés, de ne point
hâter la décadence de l'âge, de respecter le don inappréciable, d'éviter enfin, pour l'avenir, cet opprobre de végéter énervés , ne connaissant plus que de froides prétentions, des souvenirs fastidieux et un esprit débile.