DE L'ADULTERE
Selon le langage usité, 1 infraction au pacte* légal constitue seule r adultère. Mais, dans cette acception, le sens du mot ne se trouve pas d'accord avec l'exactitude des principes.
On pourrait entendre par adultère toute violation de la foi promise en amour. Si au contraire, dans le mariage même , la convention
n'existait plus , l'adultère n'aurait plus lieu , ou du moins ce ne serait pas un délit , puisque ce ne serait pas une offense. Il conviendrait peut-être de réserver le mot d'adultère pour tout acte par lequel on s'exposerait, malgré des engagemens antérieurs , à se trouver lié avec une autre personne, selon les rapports naturels, et selon quelques-uns des rapports civils que l'existence d'un enfant occasione entre ceux qui l'ont fait naître.
Dans le mariage , la fidélité doit être scrupuleuse; la possession exclusive devient, au degré qu'on exige mutuellement, la conséquence d'un contrat qui sans cela serait déraisonnable. Sans cette foi, un assujétissement pareil, visiblement onéreux pour les hommes, deviendrait enfin très-rare, et ce serait un grand mal pour l'autre sexe qui se verrait ainsi chargé presque seul des embarras de son impuissante liberté. On manque essentiellement au devoir quand on manque à des promesses dont l'importance est augmentée par de si fortes considérations. Comment conser-
ver le plus grand des biens, le repos de l'esprit, lorsque des indices de duplicité, forçant à la défiance, altèrent l'union dans laquelle il faut passer les années ? Observez nos misères si variées, si constamment reproduites, et ce qu'il y a de sombre sous des dehors quelquefois spécieux : ou vousdcscendrez au fond des cachots, ou vous ne trouverez point de chaînes aussi pesantes que celles d'un mariage malheureux, point d'importunité comparable à celle d'un joug sous lequel on ne peut guère cesser de gémir qu'en cessant de vivre.
Le véritable adultère a été puni sévèrement chez les peuples dont les lois nous sont connues. Si dans des pays où les [choses humaines n'étaient considérées que sous les rapports humains , et où dès lors elles conservaient leurs proportions , le législateur n'a pas mentionné après l'adultère réel , le prétendu adultère auquel la partie intéressée consentirait , c'est sans doute parce que ceci n'en étant pas uu, ne pouvait être désigné comme un crime :
aucun règlement ne doit interdire des actions qui ne blessent aucun droit.
Chez les peuples très-policés , les inconvéniens de la plainte, la rareté des preuves, et le scandale de la discussion firent tomber en désuétude les lois pénales relatives à l'adultère . Dans nos mœurs affaiblies, quand le châtiment s'évite , que reste-t-il? Si des préventions superstitieuses n'avaient pas réservé pour la chasteté le respect dû à la droiture , il se pourrait que dans la consience, la perfidie lut détestée comme elle aurait dû l'être par le législateur ; mais on corrompt infailliblement l'opinion , quand on ne laisse aux premiers penchans aucune indépendance. Si on ne peut pas donner à des gens qui réfléchissent , mais sans être doués de force , une raison convaincante de ce qu'on leur prescrit, on introduit parmi eux des écarts, et l'indifférence pour le devoir même.
Quelque odieux que soit l'adultère , nous ne trouverons pas dignes d'excuse les soup
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çons, l'agitation, les emportemens jaloux. Si ceux qui éprouvent ces tourmens ne méritent pas toute leur infortune, du moins ils se l'attirent en partie. Cependant lorsque cette faiblesse d'un mari le rend malheureux sans sujet, sa femme est-elle aussi, par sa propre faute, victime d'un travers qu'elle ne partage pas, qu'elle ne peut guérir, et qui n'aura pas de terme dans la servitude du mariage ?
Tout homme estimable , dira-t-on , est supérieur à ces sollicitudes ; il sait que la raison permet à l'amour de nous intéresser, et non de nous asservir. Mais comment demeurer impassible? Les précautions les plus justes , les plus louables exigent de la vigilance , et on ne peut régler aucune chose sans la connaître, ou la connaître sans l avoir observée. L'incertitude qui fait le supplice des esprits faibles , * sera ordinairement pénible même pour l'esprit le plus calme, pour l'homme le plus sensé. Quelquefois on pourrait justifier en cela l'insouciance ; mais le plus souvent elle ne provient que du désordre des idres, oudel'incx-
cusable oubli des intérêts domestiques , et celui qui se maintiendra exempt de trouble ne devra s'en féliciter que faiblement. Ce repos semblerait bien moins un mérite qu'un aveugle bonheur , chez un homme qui ne serait pas animé des vrais sentimens d'un chef de famille.
A qui peut-il être indifférent de ne pas savoir si les enfans pour qui il travaille ont droit à ses soins , ou si en les aimant sous les yéux de leur mère , il n'excite pas chez elle un rire secret aussi insultant qu'immoral. Vous passez vos jours avec une femme qui doit se montrer votre amie, et qui peut-être est pleine d'inimitié : tout vous inquiète en elle , parce qu'en elle tout devrait vous plaire. Vous vous demandez si même dans les heures d'épanche- • ment , vous n'êtes pas dupe de quelque artifice, et vous ignorez si en accomplissant ce qui parait être votre devoir, vous ne faites pas le contraire de ce que vous auriez à faire étant mieux instruit. Il se pourrait que dans de certaines circonstances, ce fût peu de cho-
se d être trompé par une femme ; mais ce qu'il faut voir d'un autre œil» ce qui ne semblerait supportable qu'à la bassesse même , c'est de rester dans le doute, quand on est réduit par ce doute à rester dans l'intimité.
La sottise, enhardie par la longue autorité dont elle jouissait pouvait seule attacher à l'ind'une femme la honte d'un liomme exempt de faiblesse dans sa conduite. Le ridicule ne nous atteint justement que s'il appartient à nos actions : avec un noble caractère on ne se laisse jamais avilir (i3). Sans doute les travers de la femme devinrent quelquefois un indice contre les mœurs du mari , contre sa fermeté , contre sa prudence dans le choix qu'il lit; mais enfin nul ne doit le juger d'après ces présomptions si peu certaines, et, bien qu'il paraisse plus favorable à 1 honneur d un homme que sa femme soit sans reproche , assurément la femme du personnage le plus respectable pourrait le trahir.
C'est un mal de tolérer la |>ertidie ; mais ce n'en est pas toujours un de pardonner les fau-
tes les plus graves. Ce qui serait seul incompatible arec la droiture et l'élévation de Famé, ce serait de continuer à vivre dans la familiarité > lorsqu'on sait ne pouvoir conserver de l'estime. Quand une femme protégée de plusieurs manières par l'homme qui, n'exigeant d élie qu'une fidélité solennellement promise , a consenti à se charger de toute une famille , quand cette femme ne fait rien pour celui par qui elle vit , quand on s'attache impunément à la séduire, quand on peut tourner en plaisanterie cette turpitude , que faut-il penser de uos mœurs dont tant de gens se contentent , ou de notre civilisation qu'ils préconisent ?
U en sera autrement des femmes qui useront d'une liberté que leurs maris auront eu lidée , ou la complaisance de leur rendre : elles ne seront coupables en aucune manière. Si on objecte des bienséances négligées, des suites malheureuses, c'est alléguer ce qu'il ne \'u$U pas ici de légitimer. Il faut écarter les i uwuis tances accidentelles, et considérer la vhoiio en elle-même (14). L'engagement sub-
siste-t-il quand nom y renonçons , et sommesnous liés encore par une convention mutuelle, a près avoir voulu mutuellement que cette convention n'existât plus ? La réponse paraîtra fort aisée , si on ne s'embarrasse pas dans des questions étrangères k Tordre naturel , et aux véritables lois politiques ou civiles. Ceux qui sont sincères dans la pratique du devoir , n ajoutent pas volontiers à ces lois suivies par tous les hommes justes, les règles très-superflues d'une perfection systématique.
Plusd'ujae fois pour mettre un terme a la méfiance, pour éviter des inquiétudes tantôt vaines tantôt avilissantes, ou ]>ar quelques motifs moins réfléchis, on se donna mutuellement une liberté entière. Mais alors le mariage devient inutile aux hommes, et s'il parait convenir encore aux femmes, c'est que, par une autre subversion* d idées , cUes ne sont libres que dans cette dépendance apparente. Ce n'est pas être marié , ce n'est pas ne l'être point : c'est un état mixte et choquant auquel l'indissolubilité n. iO
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du mariage adonné lieu par une sorte de réaction. Si dès le commencement on avait l'intention de se déclarer ainsi étrangers l'un à l'autre , que servait de se marier , à moins qu'il ne s'agît de ces alliances que prescrivait une prétendue raison d'état dans Tancienne politique? Une si grande liberté était donc, le plus souvent , un expédient que suggéraient des liens relâchés d'une manière irrémédiable, sans que l'engagement pût se rompre. On vivait dans un continuel adultère aux yeux de la loi ; mais , tout en voyant ce désordre , les partisans du mariage imposé comme servitude , se félicitaient d'avoir maintenu en principe la sévérité de l'institution. L'usage dans le dix-huitième siècle avait consacré , jusqu'à un certain point, ces mariages éludés presqu'aussitôtque contractés. Au mari vainement reconnu , se joignait un ami sourdement et impunément déclaré. Mais si dans cette position une femme devenait mère de famille , quoi de plus déplacé ? S'il en était autrement , qu'imaginer de moins naturel, de moins con-
séquent pour ainsi dire , que des tendresses avouées , prolongées , et pourtant stériles ? « Il existait pour les femmes, a dit un écrivain de l'époque , des arrangemens qui , par leur durée et le calme de la possession, étaient équivalens à des mariages. » Mais quel nom portaient les enfans lorsque cette possession avait des suites , et si elle n'en avait pqs , qu'y avait-il de plus honnête dans ce calme , dans cette durée, que dans tout autre caprice? qu'y avait-il de plus équivalent à un mariage? Le mariage a été institué pour la famille , non pour le calme et la durée.