‹ De l'amour (volume 2)Chapitre 34 sur 34 · SUR L'AMITIÉ · texte numérisé non relu

SUR L'AMITIÉ

PRKM1ÈKE SKCTÎON.

Tout être vivant a des forces bornées : mais cette limite des facultés, qui dans les animaux ne produit généralement que l'impuissance , devient presque toujours chez l'homme une véritable détresse. Ses passions lui font connaitre l'indigence au milieu des biens su per-

(lus ; elles lui font éprouver de la tristesse et même du découragement au milieu des plus imposantes prospérités. C'est à de tels êtres que l'association convient : elle est utile chez plusieurs animaux, elle semble nécessaire à l'homme.

Si deux hommes sont unis, les besoins de tous deux ne sont pas plus grands, à quelques égards, que ne le seraient ceux d'un seul, et leurs forces sont supérieures aux forces de deux hommes séparés. L'unionfait plus; quand elle est parfaite , elle satisfait tous les désirs, elle simplifie tous les besoins, elle prévient les vœux de Timagination, elle remplace tous les biens : c'est un asile toujours ouvert , et une fortune devenue constante.

Ainsi la misère de l'homme fait que l'amitié lui est propre , et l'étendue de ses désirs la lui rend presque indispensable. Cest parce qu'il se connaît, qu'il cherche un ami ; parce qu'il s'aime lui-même, il s'attache à ce qui n'est pas lui.

Rien n'est absolument désiutéressé dans

lhomme, et rien ne doit l'être . Tout ce que peuvent faire et l'homme prudent, et l'homme vertueux, c'est d'assimiler leurs semblables à eux-mêmes, ou de concilier les intérêts des autres temps avec ceux du temps présent. Divers actes d'amitié sont désintéressés; mais F amitié tout entière et considérée dans ses causes, dans ses fins, dans son cours général, ne peut être qu'un produit de Tiulérêt mutuel. Un ami s'oublie souvent en agissant pour son ami , mais ce n'est que dans ses propres besoins qu'il faut chercher la cause première de cette amitié. Ceci ne détruit ni les actions généreuses, ni les grands sacrifices, ni 1% héroïsme même de l'amitié. Pour jouir d'une sécurité durable , nous sommes convenus qu'au besoin l'un des deux s'exj>oserait , se sacrifierait pour l'autre. Celui qui, ajaut joui d'un tel avantage, ne remplirait pas ces conditions quand le moment en est venu , serait un homme abominable. Nous les remplissons volontiers, et avec une sorte de joie. Les ancieus plaisirs de cette union nous oui rendu cette

autre partie de nous-mêmes aussi chère que la première : puisqu'il faut que Tune périsse pour l'autre, ce qui est resté de personnel dans nos affections, c'est-à-dire le soin de notre dignité individuelle, veut que nous nous montrions dignes de la confiance générale qu on avait en nous, et que nous remplissions rengagement tacite que nous avons certainement contracté. Ce principe vertueux qui soutient secrètement nos propres intérêts, ne permettrait pas que la bassesse de notre conduite humiliât celui dont l'estime se confond avec l'estime que nous faisons de nous-mêmes.

L'amitié est tellement un résultat de l'intérêt personnel, que deux ennemis se réconcilient et deviennent intimes dans un lieu désert. Les circonstances qui les séparaient ne sont plus; les intérêts accidentels .ont cessé de les diviser, les iutéréts communs à tous les hommes les unissent.

Puisque l'homme n'ayant d'autre lin connue que lui-même, ne fait aucun effort qui , dans son intention naturelle, ne tende à son

propre bien , soit par des moyens tlirecls , soit dans des voies déguisées, l'amitié ne perd rien de sa grandeur pour être soumise à la loi qui embrasse toutes les choses humaines ; et , comme le dit Cicéron, c'est, après la sagesse, le premier bien de l'homme sur la terre. Le premier après la sagesse. Bien que les sages soient seuls de vrais amis , il peut arriver qu'ils vivent sans amitié ; mais quiconque est fait pour être ami est déjà sage, ou du moins aspire à l'élre, et par conséquent ne saurait se passer de sagesse. Il fauta la foule des affaires et des danses; il faut à quelques hommes la sagesse d'abord, et ensuite l'amitié.

L'amitié réelle ne convient qu'aux hommes vertueux (i), l'amitié parfaite ne convient qu'au sage. L'amitié dans toute sa puissance exige une ame qui commande à ses passions : celui-là seul peut se donner entièrement qui se possède lui-même. Ainsi quiconque n'a pas cette force, quiconque n'est pas vertueux, se inoutrera tôt ou lard indigne de l'amitié; il en sentira peut-être les avantages extérieurs ,

mais il n'en connaît pas la sainteté. Pour concilier le devoir immense de l'amitié avec les autres devoirs de la vie sociale, qui ne sont pas moins sacrés, il faut une connaissance impartiale des choses et des hommes, il faut un grand esprit d'ordrfe et un sentiment exact des convenances morales; l'amitié dans sa perfection n'appartient donc qu'au sage. D'autres hommes sont savans , d'autres voient juste , ou sont doués d'un talent admirable ; mais le sage seul pressent d'assez loin les conséquences des choses , en regardant d'un œil égal tout ce qu'il peut apercevoir. Si plusieurs ont autant de sagacité , de justesse ? ou même de profondeur , le sage est le seul qui observe habituellement l'ensemble, et qui s'attache à voir chaque chose telle qu'elle est , en la considérant toujours à sa place dans l'universalité des êtres.

Te manque-t-il une seule vertu , renonce à l'amitié, disait l'école de Pythagore. En effet, celui qui ne réunit pas les qualités essentielles n'est pas un sage. Le sage a des faiblesses et

tus

des imperfections , mais il n a point de défauts coDStans. La même école a défini l'amitié, le lien de deux ames vertueuses : celte définition serait insuffisante pour l'amitié parfaite , qui veut que Ton joigne à l'amour du devoir un caractère magnamine et les inclinations des sages. Il ne suffit pas d'être exempt du trouble des grandes passions présentes , il faut encore sentir le prix de la paix de Paine, et aimer pardessus toute chose la vie simple et naturelle.

« Les hommes les plus extrêmes, dit Vauvenargues, ne sont pas les plus capables d une constante amitié. On ne la trouve nulle part si vive et si solide que dans les esprits timides et sérieux, dont lame modérée connaît la vertu; car elle soulage leur cœur oppressé sous le mystère etsous le poidsdusecret, détend leurespril, l'élargit, les rend plus eonfians et plus vifs, se mêle à leurs amuseinens, à leurs affaires et à leurs plaisirs mystérieux : c est l'ame de toute leur vie. Cette sympathie des sentimens et des idées, celte uniformité dans les principes de conduite et dans la manière de

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j uger des choses, cet accord ne serai t bien connu qu'après un long temps; mais on le devine en quelque sorte dans les détails de la vie, et l'on peut le pressentir aussitôt dans la familiarité. Celui qui n'est pas ton ami au troisième repas , disaient les py thagoriciens , ue le sera jamais.

Cette union peut être douce sans être parfaite, et, comme elle a des degrés divers, elle n'est pas interdite aux ames faibles. Appartient-elle également à toutes les saisons de notre vie, subsiste- t-elle sans s'affaiblir, tandis que tout le reste change ou s'altère dans cette durée illusoire qui n'est qu'une succession de ruines? Des moralistes ont observé que le sentiment actif de l'amitié ne prend guère naissance au milieu de nos jours , et que trop souvent même on le voit s'éteindre à cette époque oà r homme semble s isoler à mesure que ses liens avec la société générale s'étendent et se multiplient. Combien cette vie que nous nous sommes faite parait différer de notre destination première! Ces liens innombrables affaiblis-

sent les liens les plus précieux , et notre vaine

lieu de cette industrie soucieuse excitée par les passions , par les affaires, par les habitudes de la société, un art plus paisible, l'art d'aimer et de vivre, est pour jamais oublié (a).

Mais le charme de l'existence se maintiendra dans les coeurs que la folie des passions n'aura pas desséchés, et l'homme sage qui se refuse à ces mouvemens stériles ne verra point s'éteindre en lui des affections plus heureuses. Les diflicultés, les entraves qui ont pu suspendre l'action de sa pensée , n'en ont que faiblement diminué la puissance, et le malheur qui souvent l'a empêché de suivre ses penchans, ne lui a pas ôlé le besoin d'une amitié forte. L'occasion peut en élre refusée à l'homme de bien, mais il n'en perdra pas le désir.

L'amitié réelle suppose une ame détrompée que les passions n'agiteront |M>int, et les amis sûrs sont ceux chez qui le sentiment de l'ordre remplace I instinct passionné. Assez d'autres hommes, on ne sentent jamais tout le

prix des biens véritables, ou ne le sentent que dans la inaturité de la vie; mais ceux-là sont formés plus particulièrement pour l'amitié qui n'attendent pas la lente expérience , et qui ne sauraient être séduits à aucun âge par des prestiges ordinaires. Plutôt capables d'amitié, ils en éprouvent mieux aussi le véritable besoin. L incertitude ou le découragement pourraient affaiblir celui qui, n'étant pas abusé par les aveugles fantaisies du cœur , ne voit dans les eboses que ce qu elles contiennent : un ami lui devient nécessaire pour soutenir son courage , et pour prévenir la langueur naturelle d une ame qui n'a plus de désirs impétueux cl qui peut-être n'a plus guère d'espoir.

Quelle que soit la prudence ou la fermeté d'un homme, quelleque soit même sa puissance, se ilattera-t'il d'être ce que nul homme n'a encore été? se suffira-t-il à lui-même? Dénué de tout appui , subsistera-til jusqu'à son dernier jour sans erreur et sans tristesse? Lorsque la fortune le conduit, ne lui maiique-t-il rien, ne lui faut-il pas alors quelqu'un qui le rt-

tienne? Si je le suppose grand seulement, je veux qu'un homme libre sache lui dire dans F occasion, Surge, carnifex ; et, s il est grand et vertueux, il aura besoin d'un ami qui le console sur le trône du monde , ou qui peutêtre l'avertisse que son fils doit être un Com mode. Qui remplira la solitude de ses palais? Qui interrompra le silence d'une cour tumultueuse? S'il ne sait point avoir un ami , il ne irouvera que de maladroits valets qui, en voulant faire tout à sou gré, ne lui procureront pas une émotion douce, et qui , à force de lui plaire , le fatigueront sans cesse : jamais il n'aura le bonheur de rencontrer un être à qui il puisse parler comme un homme parle à un homme.

L amitié, ainsi que toute autre action généreuse, comme l'amour de la patrie ou l'amour filial , n'appartient dans sa plénitude qu'aux ames qui sont pénétrées en quelque M>rte du sentiment des convenances morales. < .elui qui peut suivre volontairement quelque autre loi, ne saura jamais aimer profondément

que lui-même; n'ayant a d'autres égards que des intentions passagères , il cédera souveut à la voix de son iulérèt particulier, seule inclination constante de son faible cœur.

L'amitié semble exiger plus particulièrement encore que toute autre habitude vertueuse l'élévation et la force de l'ame. Les devoirs ordinaires sont prescrits , il faut consacrer à les remplir ce degré d'énergie que la plupart des hommes paraissent avoir. Maison s'impose volontairement les lois de l'amitié ; elle demandent des facultés surabondantes, et l'on ne se charge d'un fardeau si mâle que quand on se sent des moyens pour le porter noblement.

Epictètedit avec raison que si on ne connaît d'autre utilité que la justice il n'y a point d'amitié, parce que l'animal se porte tout entier là où il voit son bien. En effet, si deux hommes voient leur bien dans les objets des passions, ils lie seront d accord que pour des projets illicites, en sorte que nous les appellerons des complices , non des amis , et cet accord même

n'est pas durable, parce qu'il n'est pas Je la nature des passions de ne point changer; mais s ils considèrent la justice avant tout, ils n'ont et n'auront qu'un même objet , l'harmonie subsistera donc entre eux. Cette harmonie se perpétuera d'autant plus facilement que l'amitié sera pour eux un très-grand moyeu d'atteindre à ce qu'ils se proj>osent, et de se perfectionner tous les jours. C'est là le vrai sens du mot attribué à Pythagore : Trouve un ami; avec un ami tu pourras te passer des Dieux 1 3). L'amitié qui suppose l'amour de la vertu en facilite l'exercice : deux amis désirant la sagesse l'obtiennent infailliblement , et , soutenus l'un par l'autre, ils marchent d'un pas assuré.

SFXONDK SECTION.

L'intelligence de l'homme est susceptible de modifications étendues , et tellement varices que le besoin de la communication et de la société en résulte nécessairement ; mais ce qu'on appelle particulièrement la société , ce commerce fastidieux, ce triste échange de puérilités ne convient qu'à une multitude incapable de

liens plus sérieux et plus sacrés. Le sagenesnuffre ces petites liaisons qu'autant qu'il les juge indispensables dans un ordre de choses auquel il n'a pu se soustraire. A la vérité , il voit avec plaisir des connaissances choisies, et il se prête à cette faible intimité , mais il ne se livre qu'a son ami. On n'a qu'un ami. Si cependant on ne trouve pas à réaliser cette haute espérance , il se peut que l'on en divise en quelque sorte l'image affaiblie. Ne pouvant avoir cet unique ami , on se borne à des amis : de telles affections rendent la vie agréable , mais elles ne la rendent pas heureuse, et il faut se garder d y chercher ce qu'elles ne sauraient contenir. Cette amitié avec plusieurs est imparfaite : comment se consacrer tout entier à celui-ci, et encore tout entier à celuilà? Je concevrais néanmoins un lien réel avec plusieurs, s'il était mutuel en tout sens , si trois, et même quatre individus étaient également unis entre eux, chose qui ne parait pas chimérique , mais dont l'occasion est trèsci iflicile à rencontrer.

Dans toutes les situations possibles, ou vil ou malheureusement, ou tristement, si Ton n'a pas d'ami, et, dès qu'on a trouvé ce complément de la vie, aucun changement de fortune ne peut faire qu'il cesse d'être nécessaire. Dans l'adversité il est pénible d'être seul; la faiblesse humaine est alors trop sentie. Dans le bonheur, c'est un vide plus grand encore : que faire du bonheur?

Une femme, des enfans, et même des connaissances intimes sont aussi des amis, sans doute , et si ou n'avait pas ces divers dédommagemens, la vie serait, pour le plus grand nombre, dénuée d'intérêt et privée de consolations ; mais l'amitié entière et pleine suflit seule à ( homme supérieur. Si sa femme peut être sou amie , vous le trouverez excusable d'être plus attaché à la vie que les hommes supérieurs ne le sont généralement.

Si l'amitié est le lien de deux ames semblables, de deux ames fortes par elles-mêmes, et restées aussi indépendantes qu'il se puisse , cette association n'existera guère dans sa |>er-

fection qu'entre des hommes. Les femmes sont rarement assez libres : elles sont aussi trop généralement passionnées et trop souvent occupées de petits intérêts. L'amitié veut qu'il n 'y ait dans l'ame ni trouble, ni asservissement. Sansdouteil est des femmes faites pour l'amitié, parce qu'il en est qui ont dans le caractère plusieurs rapports avec l'idée presque exclusive que nous nous formons du caractère de l'homme.

Madame de Lambert trouve quelque avantage dans l'amitié entre des individus de sexe différent ; mais à moins que ce ne soit entre le mari et la femme , cette liaison n'est point sans réserve, et ne s'étend pas aussi loin que doit aller toute amitié réelle , c'est-à-dire qu'elle ne parvient pas à faire que deux destinées n'en forment qu'une. De plus, si cette amitié admet l'amour, l'amour y jettera du trouble, il y introduira ses inégalités , ses craintes et sa lassitude; si l'amour en est exclus, cette réserve incommode pour les sens gênera l'affection, établira une contrainte habituelle, et

empêchera cet abandon de toutes choses qui est le charme de l'amitié. Même entre le mari et la femme , l'amitié sera rarement telle que je la veux : les enfans et les soins domestiques formeront des affections nouvelles et des diversions que l'amitié n'admet guère. Je veux que deux amis n'aient pas de famille (car s'ils en avaient, il faudrait qu'ils n'en eussent qu'une), et qu'à l'exception du devoir filial , qui n'est pas de notre choix, ils ne connaissent d'autre lien que celui qui unit tous les hommes, et d'autre asservissement que l'obéissance aux lois de leur pays. Il faut qu'ils aient la même patrie; il est bon qu'ils la servent de la même manière , afin qu'ils ne soient jamais séparés, ou qu'ils ne le soient que pour fort peu de temps : ils ne doivent point passer sans nécessité deux nuits de suite sous un toit différent. Si des amis restent volontairement éloignés l'un de 1 antre durant plusieurs jours, diverses circonstances pourront faire qu'ils passent ainsi des années. L'absence prolongée interrompt les habitudes que Ton partageait , et h. 25

elle empêche celles que Ton eût partagées. Si même on se retrouve enfin , ce n'est plus la suite du passé , il faut commencer de nouveau

à vivre ensemble ; tous deux ont changé, peutêtre, et sans changer de la même manière, en sorte que l'on aurait de la peine à reconnaître des côtés semblables par lesquels il fû t doux de se réunir.

« L'objet de l'amitié , dit Cicéron d'après Py thagore, est que plusieurs ne fassent qu'un . » Il faut donc être à l'égard de son ami dans les mêmes dispositions que pour soi-même. L'amitié est une sorte de pacte des sages, une convention de se regarder comme semblables l'un à l'autre, et de se rendre tels ; mais quand deux hommes d'un grand caractère se sont rencontrés , quand les rapports qui sont entre les humains se trouvent , en quelque sorte, concentrés entre ces deux amis, quand ils reçoivent l'un de l'autre tout ce que nôus pouvons attendre de douceur et d'utilité morale de la communication avec nos semblables , resteront-ils au milieu de cette foule qui s'a-

gitant par habitude, par imitation, par vanité, promet beaucoup et ne produit rien. Irontilsy chercher les flatteries, les disputes, l'intrigue et les secrètes inimitiés, les puériles bienséances et les tristes plaisirs, ou vivront-ils en paix dans la cabane solitaire qu'ils sauraient si bien remplir? Je ne veux pas que leur félicité les porte à oublier le genre humain , et que leur repos les rende indifférons pour tout ce qui n'est pas eux ; mais je veux qu'ils ne cherchent plus les hommes que pour les servir, et qu'ils sachent qu'excepté l'occasion de bien faire , il n'est rien sous le soleil qui vaille ce qu'ils possèdent sans sortir de leur asile.

Un lien si étroit, si exclusif, exige d'abord un examen très- scrupuleux : mais on se trompera plus rarement dans ce choix que dans celui que le mariage demande, parce que la précipitation des sens lie s'en mêlera pas , et parce que l'intervention des autres hommes n'empêchera pas d'en juger sainement.

Quoiqu'il soit de l'essence de l'amitié de ne finir qu'à la mort, si, en choisissant, on est

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tombé dans l'erreur, elle n'est pas irrévocable; mais les intentions et le caractère de ceux qui contractent de semblables engagemens doivent rendre cette erreur très-rare . On ne les forme pas légèrement , on ne les rompt qu'avec une peine extrême : un ami déjà ancien sera de beaucoup préférable au nouveau , si seulement ils ont un mérite à peu près semblable. Mais en reconnaissant qu'on s'est trompé, celui qui était digne de rencontrer mieux conservera toujours des regrets , une sorte de respect de l'ancienne intimité.

Le plus grand obstacle à la sagesse du choix, c'est peut-être l'impatience d'en faire un. Cette impatience paraît justifiée par la brièveté de la vie. Il faut se hâter de la posséder cette vie rapide ; on veut pouvoir se dire: j'ai acquis ce quelle contient de meilleur, et je n'ai pas besoin de ces autres cboses dont la recherche fait le tourment des hommes les plus enviés. Mais voici deux hommes sages qui sont l'un à l'autre tout ce qu'ils peuvent être; l'un d'eux meurt.... l'autre sera admi-

rable s'il peut se soutenir encore sur la terre.

Quelle autre force pouvait les désunir? La confiance n'avait pas de bornes, le dévouement n'en avait pas. Comme l'amitié n'est point une passion , ce dévouement ne jette dans aucun écart ; comme l'amitié n'existe qu'entre des hommes justes, jamais cette fidélité n'altère le devoir. Si l'un d'eux demandait quelque chose d'illégitime, ce serait par erreur , 1 autre le désabuserait ; chacun voulant absolument ne faire pour lui-même que ce qui est juste, ne veut aussi que cela pour son ami.

Us ne sauraient être en grand nombre, ceux qui désirent, qui comprennent cette union sans réserve, cette convention sacrée, cette sécurité profonde. Elle ne peut être connue que d'hommes irréprochables qui réunissent la justesse de l'esprit à la droiture du cœur ; il faut qu'ils aient de l'élévation dans l'ame , de l'étendue dans la pensée , un égal amour de la sagesse , une égale indifférence pour les divers objets des passions , enfin une vraie

conformité de goûts (4) dans les détails de la \ie.

11 ne serait pas bon que l'un des amis fut un homme de génie , et que Fautre n'eût de commun avec lui que d'être homme de bien; il ne serait point convenable que l'un se soumit pour ainsi dire à l'autre et le vénérât comme son supérieur. Il faut que tous deux s'estiment parfaitement, et restent toujours égaux; nul ne pouvant être ni le disciple, ni 1 imitateur, le confident ou le complaisant de celui qui a dit: nous n'aurons plus qu'une intentioi* et qu'une vie.

Si les amis que je suppose n'étaient pas des hommes sages , je dirais que la fortune aussi doit être à peu près égale entre eux, du moins dans le temps où l'union se forme. Celui qui sent le prix de la sagesse compte le reste pour si peu de chose en comparaison , que s'il possède de grands biens il lui importe peu que F ami qu'il choisit n'ait rien, et que même si ♦ est lui qui n'a rien , il lui est presque indifférent, que celui sur qui il jette les yeux ait

de grands bieus ; mais pour les amitiés qui sont imparfaites quoique louables encore , et parmi les bommes estimables dont lame manque d'uue certaine élévation, il faut supposer une fortune à peu près égale. L'un peut bien dire à l'autre : j'ai plus , ainsi tout sera commun entre nous; mais celui qui a moins ne se présentera pas pour ami , et même il n'accepterait pas cette communauté de toutes choses sans laquelle l'amitié n'est guère qu'un fantôme , ou n'a que des momens d'existence. Pour l'accepter il faudrait absolument regarder comme un homme peu ordinaire celui qui , malgré les avantages plus grands qu'il tient du sort, veut être notre ami : il faudrait être entièrement convaincu que cet ami , incapable de toute défiance , de toute pensée secrète , méprise et méprisera toujours une vaine pénétration qui, prétendant connaître le cœur humain, le connaît si mal qu'elle ne sait pas faire les exceptions les plus justes aux tristes lois générales qu'elle a imaginées 01» exagérées. (

L'argent dans des mains prudentes peut opérer tant de bien, qu'il est évidemment préférable que les amis possèdent quelque cbose ; mais quand ces amis sont tels que je les suppose, il est indifférent que les biens viennent de tous deux ou d'un seul. Si même un âge avancé ou d'autres circonstances particulières ne les asservi ssaient point, ce ne serait pas un inconvénient réel que leurs moyens se bornassent aux ressources que tout homme en santé doit trouver dans son travail.

Les hommes à qui le sort n a pas permis de sortir du cours ordinaire des choses , quelle que soit l'élévation de leur ame, neu peuvent conserver toute l'indépendance. Si une longue adversité les atteint , et que leurs amis ne changent pas à leur égard , c'est eux-mêmes qui changeront. 11 faut une vie différente de la nôtre pour conserver, quand on n'a rien , cette manière d'être qui semblerait dire à fami opulent : ce que tu possèdes n'est- il pas à nous? Frappé par le malheur, on se sépare un peu de ses amis pour leur éviter le soin de

s'éloigner eux-mêmes. Parmi nous, il faut renoncer à tout lorsqu'on n*a pas cet argent qu un homme scrupuleux peut conserver , mais qu il n'acquiert point. Ces pas rétrogrades sont pénibles; mais on souffrirait davantage en les voyant faire par celui que l'on aimait. S'il doit arriver que l'un ou l'autre se retire jusqu'à un certain point , celui qui peut le faire sans honte doit y songer le premier, afin que leur amitié, en perdant sa force et sa beauté, ne soit du moins ni détruite, ni avilie.

Il faut le répéter, puisque tout le confirme, l'amitié n'est entière et sûre qu entre deux sages ; autrement l'effort de celui qui en a rêvé la plénitude n'est qu'un nouveau témoignage du peu que nous sommes. On cite Dubreuil et Pechméja. Il est vrai que celui-ci a dit : J'ai |>eu de chose, mais Dubreuil est riche. Ce mot est sans doute remarquable au milieu de nous; mais comment de deux amis, l'un estil riche sans que l'autre le soit plus ou moins? Je sais un homme qui, voyant sa fortune renversée, s'est dit: Je ne veux plus cire ami.

d'amitié, mais dune amitié encore imparfaite. L'un d'eux a dit en mourant : Pourquoi laisse-t-on entrer tant de monde ici? ma maladie est contagieuse , il ne devrait y avoir que toi. Ce mot est beau, mais il est de Dubreuil; s'il avait été dit par Pecbméja, je les mettrais au nombre des vrais amis.

Si vous ne rencontrez pas un ami parfait , liez-vous jusqu'à un certain point avec quelqu'un d'estimable : si vous ne pouvez être un ami réel , soyez un ami vulgaire , mais généreux, afin que parmi les bommes il y ait quelqu'un qui soit content par la volonté d'un autre. Serait-ce même un si grand mal d'être un peu dupe en ceci , pourvu que ce Fut volontairement ? La plus faible des habitudes intimes est encore une douce habitude.

Quand on s'aperçoit qu'on s'était trompé , quand on découvredela faiblesse, de Tégoïsme ou même quelque duplicité dans celui dont on avait cru se faire un ami, c'est le mauvais choix qu'on doit accuser seulement : il faut

se garder de prétendre que l'amitié soit une chimère. Ces sentences du dépit n'appartiennent qu'à des esprits étroits et incapables de juger (les choses indépendamment des laits personnels.

Il est vrai que si on éprouve des malheurs , si on a besoin d'appui et qu'on n'en trouve pas, bien que Ton ait des amis moins soutfrangpeutétre* ce dénuement où on reste affaiblit le sentiment de la communauté d'intérêts , et semble nous forcer à nous isoler dans notre pensée, comme les événemens nous isolent, il peut ainsi arriver très-souvent que le malheur nous détache un peu de nos amis , quoiqu'ils n'aient pas positivement des torts. Tout redit que pour 1 amitié parfaite il faut de part et d'autre un caractère fort, et une position indépendante.

Il est dans le malheur d'innombrables combinaisons , et nul ne saurait affirmer que rien ne l'empêchera de jouir pleinement de l'amitié. Qui oserait marquer des bornes à l'infortune , et sonder les abîmes de noire détresse?

Ce serait même une témérité de se dire : rien ne pourra m' arrêter dans la pratique de la sagesse. Vainement vous avez en vous ce qui fait r homme; si le sort le veut, tout sera inutile. Sans doute il ne vous rendra ni vil ni criminel ; mais vos qualités mêmes seront éludées pour ainsi dire, et il vous accablera sans bruit. Vous aurez des amis , mais un ami ne vous sera pas donné : ce sera beaucoup si du moins vous vivez un jour avec un compagnon de la même peine.

— Inséré dans le Mercure de France, en 1811.—

NOTES

NOTE 1. (Page M3 )

«... 1/ amitié est un nom sacre , c'est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu'entre gens de bien , ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s'entretient non tant par un bienfait que par la bonne vie. Ce qui rend un ami assure de l'autre , c'est la connaissance qu'il a de soo intégrité*. Les répondans qu'il en a , c'est son bon nature) , la foi et la constance. Il n'y peut avoir d'amitié là où est la cruauté, la où est la déloyauté, là où est l'injustice. Entre les médians, quand ils

s'assemblent , c'est un complot, non pas une compagnie. Ils ne s'entretiennent pas, mais ils s entrecraignent. Ils ne sont pas amis , mais ils sont complices. ( La Boêtie. )

NOTE 2. (PaGc 327 ).

Plusieurs hommes seraient capables d'une véritable amitié ; mais la manière de vivre générale l'admet difficilement , surtout dans les sociétés qui ne reconnaissent pas l'esclavage.

On peut sentir aussi que les pères de famille seront rarement de vrais amis. Comment se faire une loi du dévouement que l'amitié suppose , lorsqu'on a une femme qui a besoin de loges au spectacle , et dont il faudra élever les enfans? On observe surtout que beaucoup de femmes sont de faibles amies ; c'est en partie parce que beaucoup de femmes sont des mères admirables.

NOTE 3. (P.Sc 33» ).

Lois de Pythagore, n° 90, à la suite des Voyages de Pythagorc. De quelque part que viennent ces sentences , c'est

le sens qu'elles renferment qui importe essentiellement. Il en est de cela comme des fables laissées par les anciens , et de plusieurs cicellens proverbes de toutes les nations.

NOTE *. (PiRc 342 ).

D'antres rapports peuvent être convenables pour des amitiés du second ordre. Un moraliste a dit : « Une grande di- » rersité dans l'esprit , le caractère , les prétentions , un grand » rapport dans les besoins imaginaires ou réels : voilà ce qui » forme , sans doute , entre les hommes , les liens les pins du- » rables. » C'est à peu près aussi la pensée de l'auteur du Génie êu Christianisme : « Ce sentiment ( l'ami tic) se fortifie » autant par les oppositions que par les ressemblances. Pour » que deux hommes soient parfaits amis , ils doivent s'attirer » et se repousser sans cesse par quelque endroit : il faut qu'ils » aient des génies d'une même force , mais d'une différente » espèce ; des opinions opposées , des principes semblables ; » des haines et des amours diverses, mais au fond la même » sensibilité ; des humeurs tranchantes et pourtant des goûts » pareils ; en un mot , de grands contrastes de caractères et de » grandes harmonies de errur. » Comme il est très-difficile qu'avec des principes semblables les opinions soient oppo-

sées , quand on a l'esprit étendu , impartial et juste , M. de C. ne parle sans doute que du commun des hommes ; d'ailleurs il faut croire que ces haines, etc. , qu'il leur suppose , en sont une preuve , maigre' le mot parfait.

Épicure recommande de choisir un ami d'un caractère gai et complaisant : mais ces liaisons prudentes conviennent à des gens d'esprit dont la première idée est de ne pas se voir éclipsés. On ne choisit pas ainsi un ami , mais une sorte de client qui partage avec nous les habitudes de la vie, un second qui nous aide fidèlement dans nos entreprises.

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