DU PARTAGE ET DE L ILLEGITIMITE
Lorsque les idées commencent à s* agrandir chez ceux qui n*avaient aucune habitude de cette indépendance , leur yolonté ne connaît plus de frein. Des observateurs prévenus se plaignent aussitôt de lafiaiblissement des erreurs ; mais il n'est que le signal d*un désordre dont la première cause se trouve dans ces er-
reurs mêmes. S'il paraît inévitable qu*un jour les hommes se détrompent, il yaudrait mieux de toute manière ne les tromper jamais.
On ne manquerait pas à la loi en ne se conformant pas aux dispositions qu'elle aurait prises dans un ordre de choses que son pouvoir ne devait nullement embrasser. Elle nWait à déterminer un mode de naissance que pour les nouveaux membres des familles y pour les en* fans destinés à être hautement reconnus. On ne saurait se dissimuler qu'il en existera aussi d'illégitimes malgré tout. En s'occupânt d'eux, la loi ne peut pas distinguer les circonstances préférables pour leur donner le jour : ils ne seraient plus illégitimes (i i). Sans doute leur procréation sera difiicilement exempte d'inconvéuiens : mais cela ne fait pas qu'elle soit toujours criminelle. Nés hors des familles » ils commenceront naturellement leurs années dans une condition moins favorable ; mais une rigueur plus grande ne serait pas juste, puisque rien ne la prescrit.
Les hommes éclairés ont quelquefois l'esprit
rebelle. Il leur arrive dliésiter beaucoup k reocmnattre les droits exclusif qu*on déclare inséparables du mariage lorsqu'on veut en fiiire le symbole de quelque unité plus mystérieuse. Dans rOrient , dans les contrées anciennement civilisées , un bomme possède, légalement plusieurs femmes , et dans quelques-uns de ces pays une femme est unie à plusieurs hommes. La communauté des femmes ne fut pas inconnue chez divers peuples <:élèbres, et elle ne parut pas licencieuse à des hommes dont on a vanté la sagesse. Dans Athènes y la loi donnait à une femme le droit de s'adresser aux parens de son mari s'il ne pouvait la rendre féconde ( i^)- Platon ne voyait rien d'absolument impraticable dans l'échange des fismmes guerrières entre les membres du corps des guerriers , et il aurait approuvé la communauté des femmes dans une république parfittft. A Rome il n'était pas défendu d'abandonner à des amis ses droits sur sa femme : Caton est cité comme ayant donné un exemple semblable d'après une loi de Numa. A II. 9
Sparte , où c*ëtait d'ailleiirs une peine grave de ne pouvoir faire passer sa femme en d'autres mains, un mari avancé en Age devait amener à la sienne un jeune homme j pour qu'elle eût des enfans utiles à Tétat. Enfin chez quelques peuplades américaines , ai des guerriers sont très-unis , les femmes devien* nent communes entre eux.
On doit rarement approuver parmi nous des conventions de cette nature , bien qu*elles ne soient tout-à-fait répréhensibles que si quelqu'un est trompé. Le partage devient blâmable, dès que ceux qui s'y décidèrent n'en sont plus satisfaits, et se regardent comme des rivaux. Il sera imprudent, -humiliant peut* être , et quelquefois intolérable , quand Tun d'eux pourra ci^indre que l'autre ne manque de délicatesse , n'affecte une supériorité offensante , ou même ne possède assez d'avantages pour être habituellement préféré. *
Des différences trop grandes dans l'organisation ou dans la pensée , occasioneraient des divisions, et le moment viendrait où cette li-
berté aurait quelques-uns des caractères de la débauche. Souvent les femmes qui se sont données à plusieurs hommes se sont avilies , parce qu'il est des <£scordances qui ôtent aux sentimens leur rectitude originelle : on aurait tort néanmoins d*en conclure que ce partage dût détruire sans aucune exception la vérita* ble honnêteté des moeurs. Mais il importe , surtout aux limites où commencerait la licence , d'avoir présent à Tesprit que si ce n'est pas toujours une action criminelle , c'est du moins une grande faute d*allérer par des écarts, ou de perdre dans des excès, la candeur des désirs , cette volupté intérieure si difficile à retrouver.
Pour de certaines conventions praticables , * mais rares ) qui ne violeraient aucun droit, et qui même ne feraient pas méconnaitre de vértlaUes convenances y il faut des occasions trèsbeoreuses , ou un choix éclairé ; il faut de Tanalogie dans les goûts, ramabilitc . les déterminations.
é . . . . Je viens de passer dix jours chez L. . . , écriyait un homme qui n^est plus. L... a renoncé à tous les projets qui d*abord ayaienl égaré ses années. Depuis peu il s*est décidé à viyre. Il a trente ans; sa femme en a yingtdèuX| et sa femme est son amie.
Ses premiers malheurs lui ont ôté Tinexpérience que supposent le plus souyent les jeunes rêves de nos cœurs ; mais sa droiture et sa bonté lui restent. Les (leurs de la vie sont belles encore à ses yeux aimans : l'orage qui les a fermées pour une heure , ne les à pas flétries. Il sait les toucher sans les dépouiller de ce coloris velouté qu'on croirait descendu des cieux , de ce voile aérien placé pour le charme du désir sur des formes nues et terrestres.
Il possédait une assez belle terre près de la capitale; il Ta échangée contre deux fermes et
une habitalioii antique sur les bords de la mer. Douce retraite, château solitaire ! Appartemens simples, un peu ^ieux, mais qu'on rendit commodes ; de Teau , des fossés , un pont-levis ! Sous les fenêtres point de parterre ; mais de Thcrbe et des fleurs sauvages dans un espace circulaire , des ifs taillés à la manière antique , et Tombre des collines chargées de grandshétres.Un chemin traverse ces hauteurs, et, à six cents pas de la maison , sur le roc le plus avancé au-dessus des flots , on a bâti en bois une retraite plus libre encore , et pour ainsi dire plus voisine du désert. Une seule cliamhre et quelques cabinets sont là pour la pensée et pour le plaisir , entre les bois , les eaux et le ciel. Rarement il y parvient des sons de la l^ne : le mouvement des vagues , la paix des airs » les voix de la mer redisent k Thomme qu^il est des voluptés inexprimables.
Quand, j'y arrivai pour la première fois , quand je fus seul là , avec lui , avec elle , le soleil sVteignait àThorizon, et le feuillage sur les rocs était calme et humide. Une lumière
(l^un autre temps passa près de nous , et ma tête fut touchée d'un frémissement inconnu , comme si les mânes d^un homme quelquefois heureux jadis , étaient venus susciter les souvenirs qui racontent des félicités perdues. Dans le silence de la terre, au bruit des eanx^ il me sembla que posséder cet asile et c^ite amie, ou s'endormir sous les flots, c'était tout rhomme .
J'étais appuyé sur la fenêtre ouverte de cette chambre , leur chambre pour les belles nuits ! Je la voyais disposée d'une manière gi*acieuse , et surtout commode. Le lit , sans être enchâssé dans une alcôve, est retiré dans une sorte d'enceinte, et un tapis descend de ce gradin. De côté , entre le lit et la fenêtre , un bassin , bordé d'un bois dur et vernis , reçoit une eau de source qui traverse ensuite la pièce. C'est une recherche bien simple , et cependant rien n'est plus voluptueux, dans la nuit, sous la lumière de la lune. Cette eau s'échappe sans cesse , et en se renouvelant elle laisse une heureuse fraichour. Elle passe avec quelque
force et ayec ti^anquilliié : c'est un coQrs pdlsifale y un cours mesuré comme aux jours du bonbeur ; elle glisse sur une douce pente , elle murmure les plus aimables songes.
<c Mon ami , lui dis-je (car je ne sentais plus que la vérité , je ne voyais pas sa fonme qui était présente , et je parlais comme Tavait voulu la nature invincible) , mon ami , la vie n*est qu^ici : ailleurs il ne faut rien espérer , si ce n*est ce plaisir singulier d*abandon et de repos que donnent les sons pressés de Theure dernière. Mais ici la vie a sa plénitude. Si on vivait plusieurs siècles , on devrait attendre {X)ur jouir que Ton pût jouir ainsi. L'amour , sans de telles convenances, n*est qu^une passion complice de nos malbeurs : les voluptés sont alors comme le plaisir du mendiant qui ramasse un pain sale, et fait son repas sur rherbe des cimetières. »
Il me répondit avec un sourire que je ne compris qu^ensuite : « La lune s^élève ; elle sera en face de cette fenéti^e dont les rideaux seuls seront fermes. Le ciel est un peu ora-
geux, les vagues seront fortes. Vous voyez qu'elle a choisi elle-même ces heures romantiques ; elle ne connaît pas les demi-volontés , elle a besoin que tout soit harmonieux comme son ame noble et franche. )>
Ce qu^il a jouta , je ne le dis pas. Quel ami, et quels instans ! . . • .