DE LA POLYGAMIE
Ce sont des sentimens irréfléchis qui font admettre la plupart des notions vulgaires dans les temps où on ne discute pas. Ainsi commencent nos longues divisions ; partis du même point , les esprits entraînés dans les directions différentes , et les suivant avec un aèle beaucoup trop exclusif, ont enfin aperçu entre
eux des distances imprévues. Comment s entendre alors , s'accorder, se réunir, si ce n^est en consentant à remonter quelquefois au principe pour mieux calculer ces distances même, et pour réformer des opinions qui ne seraient pas inconciliables si elles n'étaient pas entièrement dénuées de justesse ? Dans TOrient on félicite celui dont Teunuque noir rassemble sous son inspection deux cents femmes , et on soutient dans TOccident que toute polygamie est un signe de dépravation.
La polygamie pourrait devenir impraticable en différens pays sans que Tordre réel Tinterdît généralement. Pour sanctionner des institutions arbitraires ou inutiles, on all^e la nature, par laquelle, en effet, ou ne sera démenti que lentement auprès de la multitude, abandonnée presque ^)artout à Topiniàtre inconstance du préjuge. Quand une bonne villageoise ne sait pas se faire obéir de ses enfans, elle feint d^appeler la terrible l)éte de la forêt. Le monstre imaginaire leur semble d^abord d'autant plus redoutable qu ils ue
l'ont jamais vu; mais, quand ils grandisseol, c^e^i précisément parce qu*ils ne le Toient ja* mais qu^ils prétendent s'affranchir de cette crainte , et de toute autre.
La religion de TOccident ordonne , surtout depuis environ douze siècles , de ne prendre qu'une femme. Cest , dit-on , fort indiscrètement , un des principaux témoignages de la soiu*ce divine de cette révélation , attendu qu*il naît sur la terre autant de femmes que d^honunes. Pour que cette sorte de raisonne* ment méritât quelque attention, il faudrait du moins que la pluralité des femmes eut été approuvée sans exception sous les autres lois religieuses. Et il resterait à demander si, dans la supposition où de nouveaux documenscon* stateraient l'inégalité de nombre entre leshommes et las femmes, un tel (ait autoriserait à nier la vérité de la doctrine é\augélique.
Sans doute, celte inégalité n*est pas trèsgrande, et ne justifierait pas la polygamie dans toutes les contrées; mais entin est-on certain de retrouver près de Téqiuiteur la balance
prescpie égale qu'on remarque dans nos climats? D'autres relations, il est vrai , contredisent positivement les voyageurs qui ont prétendu que dans TArabie, et dans quelques parties de la Syrie et de l'Afrique , il naissait trois y ou même quatre fois autant de femmes que d'hommes; cependant il ne parait pas qu'elles manquent pour les ménages les plus pauvres des pays où chaque maison opulente en renferme un certain nombre. D'ailleurs les hommes devraient avoir successivement plusieurs femmes , au moins dans une partie de l'Afrique, de l'Amérique, et dans l'Asie méridionale, c'est-â-dire dans plus de la moitié du monde. A l'âge où partout les femmes perdent leurs facultés , ils conservent les leurs, et en beaucoup de lieux ils sont jeunes encore.
Si la pluralité des femmes , autorisée par des religions et des lois de TOrient , et même , assure-t-on , chez quelques peuples chrétiens vers le Nil , suppose plus de différence numérique que l'on ne croit en voir entre Tun et l'autre sexe , ne peut-il exister aucune com-
ifti
pensalion? La pluralité des hommes, la polyandrie qui parait aToir prévalu chez les anciens Guanches , et dans la Grande-Bretagne au temps de César , est tolérée de nos jours , ou expressément reçue au centre de F Asie , dans plusieurs cantons de TAmérique , et sur les cotes occidentales de T Afrique , au-delà de Tëquateur. Cet usage, moins motivé que l'habitude contraire , et dès lors beaucoup moins étendu , peut se fonder sur ce que généralement le degré d'incontinence qui fatiguerait un homme ne nuit guère à une femme.
Des considérations assez fortes excusent la polygamie. Entouré de cent femmes, très-aisément un imitateur de Muley-Ismaël aura cent enfiins pendant les deux années nécessaires à chacune d'elles pour en porter et en allaiter un seul . Les écrivains opposés à la polygamie semblent ne Tavoir condamnée indistinctement que par une prévention très-fréquente à Tégard de ce qui se pratique au loin . Quelquesuns d*entre eux ont aflirmé que des moeurs barbares étaient inséparables de la pluralité
des femmes y admise néanmoins par une loi qu'ils vénèrent comme ayant été divine provisoirement , par la loi du Sinai. Mais les Japonais et les Chinois, qui reçurent cette coutume si répandue , ne sont pas moins civilisés qu'on ne Test vers nos contrées , bien qu'ils aient d'autres inclinations , et qu'ils suivent d'autres doctrines. On n'a pas craint d'alléguer aussi que le nombre des en&ns diminuerait si un homme avait plusieurs femmes ; mais précisément cet usage subsiste de temps immémorial dans les régions les plus populeuses.
Ainsi Tordre naturel n exige pas cette seyérité du mariage qui est consacrée en Occident. Observons néanmoins que la réunion de plusieurs femmes chez un même homme doit contribuer à l'asservissement de leur sexe. On peut faire emplette d'une quantité d'esclaves; mais s'attachera - 1 - on souvent à plusieurs épouses? Quelquefois peut-être des affections variées rendent à peu près égales auprès d'un mari deux ou tix)is femmes de condition libre ;
mais la plupart des caractères étant peu susceptibles de ces liens différens , et pourtant analogues , presque toujours une de ces femmes gouyemera les autres i si toutes ne vivent pas dans Tin variable sujétion qui doit devenir la première loi d'une demeure où elles seront nombreuses.
(c La pluralité des femmes , a dit Montesquieu , mène à cet amour que la nature désavoue. » C'est que la pluralité des femmes prévient ordinairement la passion , et souvent même Taffection. La jouissance devenant trop personnelle , ne consistera plus que dans l'agitation des sens. On n^a guère de caprices déréglés quand on est séduit , quand le cœur est prévenu : Theureux besoin de faire jouir laisse peu d'incertitude sur la manière de jouir soi-même. Dans un harem au contraire , rattachement trop feible détermine à peine des habitudes régulières. Comme on est accootomé à la liberté du choix , on choisit bientôt de toutes les manières possibles j et comme il est des organes qui en cessant d*étre nécessai-
res , n^ont plus d'attrait , si cela se présente trop à la pensée , des jouissances moins naturelles en résulteront fréquemment. Toutefois la polygamie n*est pas la cause unique , et ne semble pas la cause principale d'un vice reproché aussi à des peuples que la polygamie scandaliserait ; il se peut qu elle occasione des désordres , mais indirectement , et parce qu'elle parait entraîner la clôture des femmes. C'est précisément lorsqu'elles vivent parmi les hommes , que ceux-ci , contens de Tagrément que leur offre alors la société , s'interdisent plus volontiers des écarts capables de les en exclure. Ce rapprochement n'excite même pas l'inconstance autant qu'on le croirait d'abord, parce que beaucoup d'entre elles , les moins belles peut-être , ont imaginé , soit dans leur intérêt maternel , soit dans d'autres intérêts, que la constance était une loi de la nature bien ordonnée. A force de le redire, on le fait croire : beaucoup d'hommes se persuadent, eu vivant auprès des femmes, qu'indépendamment de la force mutuelle
des penchans et de la entêté des promesses , la fidélité doit être une très-belle chose.
Ainsi , la pluralité des femmes ne semble ni positivement contraire aux lois perpétuelles , aux lois indépendantes de nos conventions y ni généralement conforme à ces mêmes lois. Il est impossible que sous toutes les latitudes chaque honune ait à la fois plusieurs femmes ; mais si Tunité dans le mariage était partout en vigueur, il arriverait que, du moins pendant les guerres , beaucoup de femmes ne seraient pas mariées , et qu^en même temps beaucoup d'hommes passeraient dans Tabstinence une partie considérable de leurs jours. he moyen de tout concilier en partie, ce serait de ne plus exiger que Tunion d'un homme et d'une femme ne pût cesser que par la mort de Tun d'eux.
Au milieu des contrées équatoriales , on pourrait conserver la polygamie , et, pour en diminuer les inconvéniens, la restreindre dans des limites que le faste même ne dut jamais franchir. En tolérant plusieurs épouses, on
établirait quelque subordination entre elles , à peu près comme les simples reines dépendent de rimpératrice dans le Grand-Empire. Nul ne pourrait entretenir ces harems que déshonorent vingt eunuques. A la vérité les femmes n*y vivent pas aussi tristement qu^on le suppose quand on ignore les usages des Orientaux; cependant ces demeures où enfin des femmes sont retenues , et où des hommes sont mutilés, ont amené la subversion d*un ordre primitif, dont les habitudes des patriarches , si on en croit les Arabes , reproduisaient une image plus heureuse.