‹ De l'amour (volume 3)Chapitre 30 sur 43 · D'UN AUTRE ABUS · texte numérisé non relu

D'UN AUTRE ABUS

Lorsque le besoin des sens , premier besoin d*amour y première cause de tant de vagues senUmens , n'a pas fait naître une inclination suivie , et que cependant les désirs sont impérieux y on peut se croire réduit à les éluder de quelque manière. On y cède étant seul , afin d'obtenir un repos que néanmoins on se-

rait fâché de ne pas perdre au premier joor*^ dans de meilleures conjonctures. Des homineft trop séparés des femmes dans les camps , ' mu les vaisseaux, dans les prisons, et souvent aiiiii des femmes vouées à une sorte de continenAi prennent Thabitude d'un dédommagement €pi toujours triste , même lorsqu on se bomt! . calmer des mouvemens importuns, et toujéll^

blâmable s'il devient fréquent, sera, dans Ta

*^ ces, aussi odieux que funeste.

Les femmes en sont accusées plus que les hommes , et cette différence est semblable à cause de la retenue ex d'une grande partie de leur sexe. Dans pi "^" sieurs régions , principalement dans les lie les plus peuplés de F Asie orientale, les femn n'ont pas, comme chez les Osmanlis, oucoou les Romaines, aii temps des empereurs, Vûm journalier des bains ouverts pour toutes, M ^" qu'ils peuvent procurer de délectation , sir -c^ le mot d'un casuiste. "^

Ou dit que de semblables exemples (mt donnés par des animaux bipèdes pi'omc^ioî;^.

dans les places publiques pour 1 amusement du peuple. Sans doute ce dérèglement, qui ne doit pas être particulier à notre race y ou à quelque autre exposée à dépendre de nous , serait moins rai'e encore si la plupart des espèces ne manquaient pas des fiicilités que les singes, comme les hommes, ont le malheur de trouver dans leur conformation.

Les puériles indiscrétions d'une servante, en habillant un enfant , peuvent Taccoutumer à des attoochemens. Une irritation légère suffit à Tâge que tout séduit ; mais ce trouble prématuré commence peut-être ralFaiblissement d^s nerfs. Un peu plus tard 1 imagination, devançant 1 époque de la puberté, contribue à cette habitude , et bientôt Ton fait des pertes qui , même sous le rapport moral , doivent relâcher les ressorts de la vie.

he danger est moins grand , lorsqu'il ne commence pas dès les premiei*s jours de la jeunesse. Dans la force de Tàge cette erreur ne parait point détruire la santé , quand on ne s'y livre pas inconsidérément. Si des &utesde

ce genre n'ont lieu que dans un temps de solitude^ ou parce qu'il semble impossible d'obtenir plus sans de graves inconyéniens , elles peuvent être pardonnées , surtout chez les femmes à qui diverses entraves ne laisseraient que Talternative des privations extrêmes , ou de rimprudence et du déshonneur.

Mais, bien qu un acte irrégulier, qui n'attente aux droits de personne , ne soit pas un crime , Thabitude en serait essentiellement .vicieuse. N'oublions jamais que le plaisir réel , en tout genre, consiste à donner du plaisir à des êtres faibles comme nous. De quelque nature que soient les jouissances qui n'ont point cel eilel, elles ne nous rapprochent pas du bonheur; il ne faut y voir qu'un avertissement de former des liens heureux. Dès que Ton observe la vie, on reconnaît le néant des avantaijes trop directs auxquels souvent nos désirs s'arrêteraient si nous restions dans Tignorance. 11 se peut que beaucoup d'hommes encore s'occupent uaiquemeut de leurs intérêts personnels , mais on auiail mal étudié

le cœur humain si on n'apercevait partout que des imitateurs de cette foule dont notre morale , dépourvue d'ensemble , a perpétué la dégi^adation.

Cest une simplicité naturelle , il est vrai , mais seulement chez des hommes grossiers, de réduire Tamour aux seuk actes qui en soient réellement inséparables. Ces plaisirs extrêmes ont si peu de durée , que s'ils n*étaient pas quelquefois nécessaii*es pour la conservation des organes, d'autres libertés vaudraient plus sanseux, quant à Tagrément de la vie, que jamais ils ne valent eux-mêmes, lorsqu'ils sont dépouillés de tout ce qui devrait les embellir.

Si on ne voyait dans la volupté qu'un besoin animal, ou pourrait regarder comme également bonne, toute manière de le satisfaire , ou de le tromper. Néanmoins les jouissances solitaires fatigueraient, fussent-elles assez rares ; tandis qu en supposant la même réserve, il n'en est pas ainsi des vraies jouissauces qui

no

ont été préparées ^ et pour lesquelles le sang ou les nerfs se trouvent émus généralement. Par un moyen étranger aux inspirations de Tamour, on peut se délivrer des désirs qui deviendraient impétueux, et qu'on prétendrait irrésistibles; mais cette commotion est aussitôt suivie de quelque amertume , parce qu'on n^a rien de ce qui précéderait , de ce qui soutiendrait la volupté , de ce qui la rendrait inappréciable. On ne peut jamais , sans Taltérer £3rtement , la séparer des détails qui , même dans des moeurs sauvages y devraient raccompagner avec profusion.

Auprès d'une femme aimée on passera des heures dont le souvenir ne pourra se perdre. Mais seul , durant un instant , on n'obtiendrait au milieu du silence qu'un sentiment de honte , parce qu'on aurait méconnu cette loi naturelle qui, en permettant qu'on s'isole pour soufifrir , exige que dès la première apparence de bonheur , on songe à le communiquer. A plusieurs égards , un repix)che secret devient

le ])artage de ceux qui , de leur propre choix, et sans motifs raisonnables, se sont éloignéa des autres hommes. Plus tristes en dernier lieu que la privation de tout plaisir , les plaisirs exclusift creusent le vide du cœur. On ne jouira sans mélange , ou sans un pénihle retour, qu*en faisant éprouver k quelque autre ce qu*on éprouvera soi-même. Nous n*usons agréablement des biens qu'en nous efibrcani de les donner ; c'est alors que nous {laraissons les saisir , et qu*il en reste quelque chose audedans de nous.

Cette disposition de la nature devient plus sensible dans différens plaisirs , en proportion de la part que Tame y doit prendre. Le sommeil est une jouissance négative en quelque sorte, et par cette raison nous pouvons, étant seuls , jouir parfaitement du sommeil. Il n*en est point de même d'un repas, surtout quand il y entre des boissons stimulantes dont Tefiel semble multiplier les idées. Comment donc , en sisolant, jouira-t-on d'un plaisir qui, selon 1 ordre , serait mutuel, d'une volupté qui de-

yrait exciter , dans toute sa force , le sentiment de Tunion morale , lien fécond de Tespèce , et lien plus particulier de deux êtres préférés Tun par l'autre . Celui qui reste seul, se voit sans perspective de paternité, sans espérance , sans avenir ; privé de ce qu'il y a d'heureux dans Tamour, il n'est qu*ane froide partie de Tentrainante association que supposaient des impressions faciles à partager.

Dans les vrais plaisirs la variété des caresses entraine si loinqu'elle Êiit oublier les langueurs ou les dégoûts de la vie commune. Non-seulement le plaisir augmente par Teffet de la loi générale qui donne plus d'étendue à toute satisfaction communiquée ; mais, en s'applaudissant du choix qu'on a fait , on porte au milieu des vives impulsions de Tamour le sentiment des avantages qu'on possède soi-même, et d'une puissance qui est la première des facultés corporelles.

Nulle volupté sans doute n'assure notre bonheur. SI quelqu'un pouvait prétendre à

un contentement durable , ce serait Thomme en qui se trouveraient des vertus élevées , et qui iniluerait par de m&les travaux sur la destinée des peuples. Mais enfin , parmi les dons ou les plaisirs offerts à la multitude , un seul semblera prêt à réaliser les promesses de Timaginaûon , un seul suffit aux besoins du cœur, c'est la possession de Tobjet désiré , quand il se donne avec une même préférence.

Ceux qui savent quel est sur toute notre or» ganisation le pouvoir de la joie , ou de la tristesse , lorsque ces impressions deviennent fréquentes, sentiront mieux combien on s'expose en remplaçant babituellement ce que les désirs annonçaient, par une jouissance incomplète suivie de reproches. Ce mal survient quand on devrait ressentir encore des émotions très-d(mces, et quand il faudrait que Tintimité empêchât de s*apercevoir d'un certain accablement. On est victime d'une faiblesse qui laisse sans diversion , sans asile ; on ne peut échapper au sentimentde la fragilité humaine, el OQ ne trouve nulle ressource de 1 ame ou de

Tesprit dans une position qu'il £Biudra taire au milieu même des plus libres confidences.

Il en résultera des inconTéniens plus grands encore. L'habitude de substituer quelques sensations très-imparfaites au moins imiparfait des plaisirs des sens, diminue Ténergie morale, et fait particulièrement abandonner le soin de plaire. Ne voir dans la volupté qu'un soulagement j ou un préservatif quelquefois conseillé par rhygiène ^ c'est presque livrer sa jeunesse à l'indifférence qui attriste les vieillards; c'est renoncer , non pas à la plus sûre , mais à la plus vive des affections, à la seule qui puisse inspirer presque toujoui^, à un homme ordinaire , quelques mouvemens généreux.

Ainsi l'indépendance de cet acte en fait le plus grand péril. En y trouvant des facilités qu'une liaison d'amour offrirait beaucoup moins fréquemment, on abandonne une partie précieuse des doutes, des progrès » des incertitudes qui exciteraient l'activité de la pensée. Par une suite de ce premier oubli, on néglige bientôt d'entretenir en soi les vraies qualités

sociales. Me se promettant plus, sous aucun rapport, que des jouissances trop personnelles, on se livre à régoïsme ; on apprend à regarder, comme nous devenant inutiles , les autres hommes , ou à se dispenser de ce qu'il faudrait £Eiire pour être estimé d'eux, et pour en être aimé.

Page 1