ENTIÈRE CONVENANCE
Quelques hommes s^efforcent de mériter ce que la vie actuelle peut offrir de meilleur; mais ce n*est pas assez pour qu*en le rencontrant, ils fassent valoir comme un droit cette sorte de titre , ou pour qu*eu ne voyant rien de semblable , ils refusent tous de descendre
à un dëgrë inférieur. Puisque nos divers rap-
ports n'ont pas été généralement coordonnés avec sagesse , puisque les choses louables et belles dépendent peu de nos désirs , Tinflexi-. bilité ne convient pas toujours aux prétentions les plus naturelles.
Sans être à jamais satisfaisantes j des liaisons formées avec choix pourtant , permettront quelque oubli du mal. Que gagneriez-vpus à les condamner sans réserve? Puisqu'on s^efibrcerait en vain d'établir une abstinence presque universelle , il faut bien tolérer des unions imparfaites. Ne pensez pas que cette indulgence conduise au désordre. Il sera toujours reconnu, excepté par des esprits rebelles au vrai , que nulle séduction , que la force d'un penchant , que nul prétexte enfin ne pourrait excuser Tiniquité : rien n'affaiblira ce principe. Mais quand , à défaut de ce qui serait digne d'une entière approoation , vous vous réduisez à ce que l'intérêt général permet d'y substituer y la nature des choses vous justifie.
N'exigeons pas indislinctement ce qui ne peut être ainsi pratiqué , ce que même per-
sonne ne |ieut obtenir si le sort ne lui est |)as trt^s- favorable. Privés, malgré nos ef Forts, de .toute perfection sans mélange , admettons des i*elations moins beureases; mais exemptes de crime et de honteuses faiblesses. Peut-être même la prudence les conseillera-t-elle souvent , parce qu'elles occasioneront moins de fautes cbez la plupart des hommes qui la recbercbe trop passionnée d une admirable chimère.
Un bon esprit peut rendre indifférent, ou utile, ce qui n*est pas positivement condamnable ; au contraire un esprit faux ou déréglé, s^attache, sans le vouloir même, à tout ))ervertir, et cette fîineste industrie parvient à dénaturer ce qu'il y aurait de meilleur. C'est en voyant Tordre politique qui a prévalu , cet état de choses dont il aurait été du moins à désirer qu'on tirât d'autres conséquences , c'est au milieu de Textreme inégalité des esprits, qu'on imagina de leur imposer à tous une règle de mœurs assez lx)nne peut-être pour les plus dociles d'entre eux. Cette trace uniforme.
ne pouvant pas convenir en tout point à des caractères plus mâles y il leur arrive de quitter la voie battue; mais s'ils s'égarent quelquefois dans des chemins peu fréquentés, il ne faut pas en conclure l'impossibilité d'y marcher avec retenue. Sans doute il serait à propos d'affaiblir d'inévitables distinctions entre les membres de la cité; mais ce serait en relevant les unSy et non pas en abaissant les autres. Il se pourrait qu'il y eût dans la pensée la plus pure du plus juste des hommes , des combinaisons faites pour lui seul , de hardis aperçus dont presque tout autre abuserait. Le vulgaire sentirait mal l'avantage d'un ordre réel dans Tamour j le vulgaire , tel qu'il est encore parmi nous , a trop besoin que sa conduite lui soit tracée. Mais ne peut-on , par exemple, avec une complexion forte, se nour-. rir' quelquefois de ce que ne supporterait guère un autre estomac ? Les devoirs du peuple , et ceux de l'homme sage , doivent être les mêmes en très-grande partie; cependant il n'est pas nécessaire, et il est diflicile que le
peuple et riiomme éclairé les remplissent de la même façon. Jamais ils u*en conviendront, ces artisans de fraude qui se sont séparés des autres classes pour les tenir sous un même joug. Ils veulent tout réunir au peuple qui , disent-ils , est leur troupeau; en effet ils sont parvenus à le rendre semblable au mouton , c'est-à-dire opiniâtre dans sa routine , et facile à dépouiller.
Il est des caractères honorables sans prétendre au sublime, et faits pour être doucement ennoblis par le sentiment de Tordre : on dirait que dans leur spbère , le mal reste inaccessible pour eux. Puisque des habitudes moins serviles ne les conduiront pas à la licence y ils peuvent donner au plaisir une saison dans la longue année du devoir. Il est même permis dans plusieurs circonstances de s écarter de Tusage des lieux où on réside, surtout lorsque les mœurs de ce pays ne sont pas des mœurs inclusivement nationales.
Docile avec fermeté , un homme juste examine les obligations f^éurrales , sans uégligcn
celles du moment, et , comme il délibère safas préjugé, il agit sans passion. Il se soumet à toutes les lois naturelles , et aux lois positives qui ont stipulé sur des intérêts justement réciproques ; mais il ne pense pas que la yie privée doive toujours être assujétiè à de^ coutumes que maintient leur ancienneté seule , ou à la lettre de quelque» réglemena établis pour la foule. Souvent ils n'ont rien de plausible , ou ils ne s*accordent pas avec Tesprit des institutions. Us seraient contradictoires sans une interprétation plus éclairée ; ils peuvent donc être modifiés par celui qui est sûr de rester impartial (i5). Le sentiment des convenances peut aussi remplacer une pudeur étrangère à la véritable délicatesse , une pudeur fausse qui n'est autre ([ue réloignemcu t j>onr les* choses inaccoutumées, et qui , ne trouvant pas d'appui dans la réilexion , fléchit aussitôt qu'on la néglige.
line opinion transmise jusqu'à nous , est (contraire à toutes les jouissances que le mariage n'autorise pas. Dans IVndrc ])rofanc
cette disposition ne peut ayoir pour objet sérieux que le rapprochement des familles et la légitimité des enfans. Si on nes^y conformait pas sous les rapports essentiels , il en résulterait quelque mal , puisque la société est administrée d'une manière qui suppose que généralement ces dispositions ne cessent pas d*étre en rigueur. Mais une femme manquerait en cela d'exactitude , sans manquer au deyoir , si elle éritait ce que de teUes mesures préviennent surtout , et si elle ayait une Tolonté fixe de •uiyre la raison qui , seule , s'adapte à 'chaque circonstance. Cette femme est-^Ue douée d'un esprit circonspect , soutenu par Tégalité d'humeur , et se trouTC-t-elle indépendante , elle ▼oudra olisenrer le monde avant de s'y précipiter. Ce qu'elle découvrira d'aboi*d , ce sera une opposition mal déguisée entre les devoirs iftportans et les dévoilas secondaires , entre les principes et les moeurs* De plus elle restera peut-être dans une de ces situations particulières , mais fréquentes , dont il faudrait que le législateur s*occu[)At , puisque la jeunesse
entière peut se passer dans les exceptions ^ quand on vit sous une règle assez inconsidérée pour ne se trouver judicieuse qu accidentellement.
La plupart des femmes qui se marient dès que leur âge le permet , sont dès lors placées au milieu des relations auxquelles s'applique indistinctement la loi commune , et elles auront moins de motifs de ne pas la suivre toujours ; mais en sera- t-il de même à Tégard de la femme que nous supposons. Elle sent que si elle s'assujétit strictement aux dispositions littérales du législateur , et aux traditions du peuple , elle se sacrifiera , sans même être certaine^ dans un tel chaos , de parvenir à tout concilier. Un autre système de conduite qu'elle rejette plus sûrement encore , c'est de ménager les apparences, sans connaître d'autre mobile qqe l'intérêt personnel , et un genre de retenue qui servirait à tromper. Que lui restet-il donc , si ce n'est de chercher sa loi dans la vérité des choses , et de distinguer du devoir imaginaire les devoirs formels , alin de les sui -
vne cxactemenl, quelque sacrifice qu'ils exigent. Malgré les sophismes de la licence y malgré les scrupules du rigorisme, c'est le seul * parti honnête et conforme à la nature ; c'est la résolution d'un être sensé qui ayant tout veut yiyre en paix avec lui-même.
Ces remarques ne doivent point fournir de prétexte à Vintempérance d'un âge où n'ayant pas encore d'autre idée forte y on se livrerait en aveugle au premier penchant qui ferait connaître toute Ténergie des sensations. Loi*sque cette folie des sens se prolonge , ellean nonce des têtes oisives et faibles j qu elle doit aflaiblir encore. On s'égare beaucoup si on prétend que des habitudes lascives sont le vœu de la nature y ou qu'on lui obéit en abusant des moyens reçus d'elle , en les prodiguant avec une exagération presque toujours stérile , et dès lors étrangère aux seules fins dont nous puissions réellement nous autoriser en cela.
L'impuissance d'une morale assise sur des bases trop chancelantes, entretient ou suscite le dérèglement de tant de femmes dont la pria-
ci{>ale occupation semble être de captiver les hommes et de succomber elles-mêmes. A leurs yeux, les hommes ne sont qu^de matériels instrûmens de volupté, bons seuleiiient en raison de la simplicité ou de Tardeur ridicule avec laquelle ils sauront tirer partie de ces ttivialés rencontres. Qui pourra dire jus^ti'à quel point lee générations souffriront de Tiitoontinence réitérée d'un sexe appelé à des ttttyaux plus sérieux , du 9exe que Tamour devrait occuper le moins ^ et qu'il peut fatiguer essentiellement? Piul doute que déjà on tie doive en purtic à ce relâchement de mœurs plus d'agitation dans la pensée que de vigueur d'ame. C'est par des institutions fortes , dont le secret semble se perdre, qu'on préviendrait cette calamité sociale.
S'il était difficile que , dans leur timidité même, les femmes entreprissent de réprimer une imagination trop exclusivement vive et riante, si nous désirions pourtant que la morale put rarement leur devenir importune , ou qu'elles fussent consoléesdan» leur dévoue-
ment , si enfin 1 iutéréi de tous detoandait qu^elles trouvassent sans peine de Tamour au milieu de la séTërité du devoir , ou qu une modération voluptueuse entretint k la fois el la délicatesse de leurs senlimens « et la jeunesse de leurs charmes , comment leur ^persuaderait-on de joindre à cette amabilité asses de maturité pour être par&itement aimables 7 Dites k celle qui en sortant de Tenbtnet voudrait de la raison , mais veut quelque joie, dites à Léontium, encore légère et déjà timorée : Aimons- sans crainte ce qui est visiblement conforme à notre nature, et toutefois Abusons que de ce qui plait sans préparer un repentir. Bientôt Léontium sourira en §6 voyant à la fois raisonnable , et disciple d*Epicure ; mais ensuite , quand elle reconnaîtra qu en etiet Tordre , quelque exact qu on le suppose, ne devrait exiger d elle rien <le plus, elle se félicitera d*une vertu si pi*aticable, d'une sagesse si heureuse.
On serait parvenu iudiihitablenient a pi*oscrire cette satisfaction des sens qui est Tobjet
de Tamour , si la nature avait rendu possible quelque autre moyen de reproduction. Que de prétextes dans le trouble , les yengeances , les distractions mondaines que la volupté occasione journellement ! On aurait affecté de parler avec mépris de ces organes dont les autres usages ne sont accompagnés d'aucune circonstance gracieuse ; on aurait présenté comme rebutantes des approches trop semblables à celles des brutes. L'amour chez Thomme' eût été déclaré Tignoble partage des races infidèles, ou des classes avilies, etsiu*toutonnauraitpu se résoudre à laisser naître de la sorte les ves-
taies, ni les derviches. Le sacerdoce, au milieu de notre Europe, et ailleurs peut-être, aurait vu dans Tinstinct charnel le signe auquel lesprit de ténèbres a dû marquer de tout temps ses ouailles immondes. Cependant la chancellerie des grands pontifes aurait trouvé des prétextes pour expédier à ce sujet de nombreuses dispenses , et assurément nulle branche d'un pieux commerce n'eût été plus lucrative.
Si même ce pouvait être un mal que l'amour fut sensuel , en serait-il moins à désii^r qu'il i*estàt séduisant avec mesure , puisqu'cniin il serait un mal nécessaire. Ornez avec attention , rendez plus agréable à vos yeux ce qui 8 embellit naturellement aux yeux de tous; mais ne croyez pas vous agrandir en le changeant, en opposant à ce qui vous fut destiné , les méprises d'une imagination £ûble et superbe. Nul n'ignore que la peau du visage le plus semarquable paraîtrait hideuse si nous avions le malheur d'en apercevoir les inégahtés ; cependant nous continuons à la trouver belle. Cest à peu près ainsi qu'on peut joindre à l'exactitude de Tesprit l'honnétc impélUbsi^é diBs sens. Il est bon de savoir à quoi se réduit Tamour, et quel en est le fondement universel ; mais il ne faut pas trop voir ou trop sentir une vérité qui serait incomplète. Sur une base d'un i*oc brut, la nature a su élever un édifice dont les formes deTÎennent admirables : consei*vez cette pei*spectiye. Que vos réflexions f qui j>euvent vous préserver d'une
erreur, ne tous privent pas toujours de la volupté . Connaissez ce qu^il en coûte , de ditFéi^entes manières , à la plupart des hommes pour ne pas renoncer à Tamour , et jouissez cependant de Tunion irréprochable que le sort peut vous offrir : la raison même dira que s'il est sur le globe et des prétentions plus hautes, et des devoirs plus imposans , on n*y voit pas de plus douces habitudes.