SUR L'AMITIÉ
PRKMIÈRE SKCTION.
Tout être vivant a des forces bornées : mais celte limite des facultés, qui dans les animaux ne produit généralement que rimpuissance , devient presque toujours chez T homme une véritable détresse. Ses passions lui font connaître l*indigence au milieu des biens super-
ilus ; elles lui font éprouver de la tristesse et même du découragement au milieu des plus imposantes prospérités. C'est à de tels êtres que Tassociation conyient : elle est utile chez plusieurs animaux, elle semble nécessaire à rhomme.
Si deux hommes sont unis, les besoins de tous deux ne sont pas plus grands, à quelques égards , que ne le seraient ceux d^un seul, et leurs forces sont supérieures aux forces de deuxhommes séparés. L'unionfait plus; quand elle est parfaite , elle satisfait tous les désirs, elle simplifie tous les besoins, elle prévient les vœux de 1 imagination, elle remplace tous les biens : c'est un asile toujours ouvert, et une fortune devenue constante.
Ainsi la misère de l'homme fait que Tamitié lui est propre , et Tétendue de ses désirs la lui rend presque indispensable. C'est parce qu'il se connaît, qu'il cherche un ami ; parce qu'il s'aime lui-même , il s'attache à ce qui n'est pas lui.
Rien n'est al)solument désintéressé dans
I homme, et rien ne doit Tétrc. Tout ce que peuvent faire etTliomme prudent, et Thomme vertueux, cVst d*a$sîmiler leurs semblables à eux-mêmes, ou de concilier les intc^réts des autres temps aveo ceux du temps présent. Divers actes d*amitié sont désintéressés; mais Tamitié tout entière et considérée dans ses causes, dans ses fins, dans son cours général, ne peut être qu*un produit de Tintérêt mutuel. Un ami s*oublie souvent en agissant pour son ami , mais ce n*est que dans ses propres besoins qu il faut chercher la cause première de cette amitié. Ceci ne détruit ni les actions généreuses, ni les grands sacrifices, ni rhéroïsme même de Tamitié. Pour jouir d*une sécurité durable , nous sommes convenus qu'au besoin Tun des deux s*ex|K>serait , se sacrifierait pour Tautre. Celui qui, a^aut joui d* un tel avantage, ne remplirait pas ces conditions quand le moment en est venu , serait un homme abominable. Nous les remplissons v<h lontiers, et avec une sorte de joie. Les anciens pUisirs de cette union nous cmt rendu cette
autre partie de nous-mêmes aussi chère que la première : puisqu'il faut que Tune périsse pour 1 autre , ce qui est resté de personnel dans nos affections, c'est-à-dire le soin de notre dignité individuelle , veut que nous nous montrions dignes de la confiance générale qu'on avait en nous, et que nous remplissions rengagement tacite que nous avons certainement contracté. Ce principe vertueux qui soutient secrètement nos propres intérêts, ne permettrait pas que la bassesse de notre conduite humiliât celui dont Testime se confond avec Testimeque nous faisons de nous-mêmes.
L'amitié est tellement un résultat de Tintcrêt personnel, que deux ennemis se réconcilient et deviennent intimes dans un lieu désert. Les circonstances qui les séparaient ne sont plus; les intérêts accidentels. ont cessé de les diviser, les intérêts communs à tous les hommes les unissent.
Puisque 1 homme n'ayant d autre (in connue que lui-même, ne fait aucun etfort ([ui , dans son intention naturelle, ne tende à sou
propre bien , soit par des moyens directs , soit dans des voies déguisées , ramitio ne |)erd rien de sa grandeur pour être soumise à la loi qui embrasse toutes les choses humaines; et , comme le dit Cicëron, c'est, après la sagesse, le premier bien de Thommesur la terre. Le premier après la sagesse. Bien que les sages soient seuls de vrais amis y il )>ent arriver qu'ils vivent sans amitié ; mais quiccmque est fait poitr être ami est déjà sage, ou du moins aspire à rétre, et par consé([uent ne saurait se passer de sagesse. Il faut à la fonle des affaires et des danses; il faut à quelques hommes la sagesse d a)K)i*d, et ensuite 1 amitié.
L amitié réelle ne convient qu'aux hommes vertueux (i), 1 amitié parfaite ne convient qu'au sage. L'amitié dans toute sa puissance exige une ame qui commande à ses passions : celui-là seul peut se donner entièrement qui se possède lui-même. Ainsi quiconque n'a pas cette force, quiconque n'est pas vertueux, se montrera tôt ou tard indigne de l'amitié; il en sentira peut-être les avantages extérieurs ,
5Si
mais il n'eu connaît pas la sainteté. ' cilicr le devoir immense de ramitié i autres devoirs de Ift vie sociale, qui ne sont ' ms moin8 sacrés, il faui une conuaUsancc impartiale des choses tildes hommes, il fnui uii grand esprit d'ordre et un seuiiment exact des coiiveoauces morales: Tamitié dans sa pericclion n'appartient doue ipi'uusage. D'autre» hoiAmes sont saVans , d'àtitt^ tbîetit itute , ou sont doués d'un talent admirable ; mus le sageseul pressent d'assez loin les conséquences des choses , en regai'dant d'un œil égal tout ce qu'il peut apercevoir. Si plusieurs ont autant de sagacité y de justesse , ou raôme de profondeur , le sage est le seul qui t^werve habituellement l'ensemble, et qui s'attadie i voir chaque chose telle qu'elle est , en la considérant toujours à sa place dans l'univer salité des êtres.
Te manque-t-il une seule vertu , i^entmce i l'amitié, disait l'école de Pythagore. En effet, celui qui ne réunit pas les qualités essentielles u'est pas un sage. Le sage a des faiblesses et
des imperfectious , mais il n'a point de défauU cdnslans. La raéme école a défini ramiiië, le lien de deux âmes vertueuses : cette définition serait insuflisante pour Tamitié parfaite , qui veut que Ton joigne à 1 amour du devoir un caractère magnaraine et les inclinations des sages. Il ne suflit pas d'être exempt du trouble des grandes passions présentes . il faut encore sentir le prix de la paix de Tame, et aimer |)ardessus toute chose la vie simple et natui*elle. (( Les hommes les pins extrêmes , dit Yauvenargues, ne sont pas les plus capables dune constante amitié. On ne la trouve nulle ymvi si vive et si solide que dans les esprits timides etsérieux,db/t/rame modérée connaitla vertu; car elle soulage /ei4rcû?/ir oppressé sous le mystère et sous le poids du secret, détend leurespni^ Télargit, les rend plus confians et plus vifs, se mêle à leurs amusemens , à leurs allaires et à leurs plaisirs m}'stérieux : c est Tame de totite leur vie. •• Cette sympathie des sentimens et des idées, cette uniformité dans les princi|ies de conduite et dans la manière de
des imper fcctious , mais il n'a point de dc^fauU c(mslans. La même école a défini Tamitië, le lien de deux âmes vertueuses : cette définition serait insuilisante pour Tamitié parfaite , qui veut que Ton joigne à 1 amour du devoir un caractère magnaraine et les inclinations des sages. Il ne suflit pas d'être exempt du trouble des grandes passions présentes . il faut encore sentir le prix de la paix de Tame, et aimer |uirdessus toute chose la vie simple et natui*elle. (( Les hommes les plus extrêmes, dit Yauvenargues, ne sont pas les plus capables dune constante amitié. On ne la trouve nulle |)arl .si vive et si solide que dans les esprits timides cl sériQiw^ dont famé mcxlérée connaît la vertu; car elle soulage /ei4rcn?/ir oppressé sous le myttère et sous le poidsilu secret, détend leurespnt^ Télargit, les rend plus conlians et plus vifs, se mêle à leurs amusemens , à leurs allaires et à leurs plaisirs ni}stérieu\ : cest Pâme de toute leur vie. • C.etle sympathie des sentimens et des idées, cette uniformité dans les princi|>es de conduite et dans la manière de
sent les liens les plus précieux , et notre vaine inquiétude épuise Tactivité naturelle. Au milieu de cette industrie soucieuse excitée par les passions , par les affaires, par les habitudes de la société, un art plus paisible, Part d'aimer et de vivre, est pour jamais oublié (a).
Mais le charme de 1 existence se maintiendra dans les cœurs que la folie des passions n'aura pas desséchés, et 1 homme sage qui se refuse à ces mouvemens stériles ne verra point séteindre en lui des affections plus heureuses. Lies difticultés, les entraves qui ont pu suspendre Faction de sa pensée , n en ont que faiblement diminué la puissance, et le malheur qui souvent Ta empêché de suivre ses penchans, ne lui a pas ôté le besoin d'une amitié forte. L'occasion peut en être refusée à Thomme de bien, mais il n'en perdra pas le désir.
Lamitié réelle sup]K>se uneame délix)mpée que les passions n'agiteront ]>oint, et les amis surs sont ceux chez (|ui le sentiment de Tor* lire remplace Tinstiuct i^issionné. Assez d autix^s hommes, ou ne sentent jamais tout le
rprix des biens vérilables, ou ne lesenlcolqui dans la maturité de la vie; mais ceux-là sont (brniés plus particulièrement pour l'amilît.' qui n'attendent pas la lente expérience , et qui ne sauraient être séduits à aucun âge giar des nresliges ordinaires. Plutôt capables d'amitié, ils en éprouvent mieux aussi le vériUible bcsoîti. Vincertitude ou le décounigenieul pourraieil^l alTalhlir celui qui, n'étaut pas .'ihiisé par Ici aveugles fantaisies du oceur , ne voit daiic les cbpses que ce qu'elles contiennent : un ami lui devient nécessaire pour soutenir son courage , et pour prévenir la langueur naturelle d'une ame qui n'a plus de désirs impétueux et qui iieutnétre n'a plus guère d.' espoir.
Quelle que soit la prudence ou la fermeté d'unbommei quelleqne soit mèmesa puissance, se i1altera-t>ild*ètrecequenul homme n'a encore été? se sufSra-t-il à lui-même? Dénué de tout appui , subsistera-t- il jusqu'à son dernier jour sans erreur et sans tristesse? Lorsque la fortune le conduit, ne lui mauque-t-il rien, ne lui faut-il pas alors quelqu'un qui le re-
tienne? Si je le suppcise grand seulement, je ▼eux qu un homme libre sache lui dire dans Toccasion, Surge^ camifex ; el, s il est grand et vertueux, il aura besoin d un ami qui le console sur le trône du monde , ou qui peutêtre Tavertisse que son (ils doit être un Commode. Qui remplira la solitude de 5es palais? Qui interrompra le silence d^une cour tumultueuse? S'il ne sait point avoir un ami , il ne trouvera que de maladroits valets qui, en voulant faire tout a son gré, ne lui procureront pas une émotion douce, et qui , k force de lui plaire , le fatigueront sans cesse : jamais il n^aura le bonheur de rencontrer un être à qui il puisse parler comme un homme parle à un homme.
L amitié, ainsi que toute autre nctiim généreuse, comme lamour de la patrie ou Tamour filial , n^appartienl dans sa plénitude ipTaux âmes qui sont pénétrées en quelque M)rte du sentiment des convenances morales. <^*lui qui peut suivre volontairement quelque autre loi, ne saura jamais aimer profondément
tienne? Si je le suppose grand seulement, je ▼eux cju un homme libre sache lui dire dans Toccasion , Sur^j camifex ; et, s il est grand et vertueux, il aura besoin d un ami qui le console sur le trône du monde , ou qui peutêtre Tavertisse que son fils doit être un Commode. Qui remplira la solitude de ses palais? Qui interrompra le silence d^une cour tumultueuse? S'il ne sait ])oint avoir un ami , il ne trouvera que de maladroits valets qui, en voulant faire tout à son gré , ne lui procureront pas une émotion douce, et qui , k force de lui plaire , le fatigueront sans cesse : jamais il n*aura le brmlieur de rencontrer un être a qui il puisse parler comme un homme parle i\ un homme.
L amitié, ainsi que toute autre action généreuse, comme lamour de la ])atrie ou Taniour filial , n\'ippartient dans sa plénitude (praux âmes qui sont pénétrées en quelque M)rte du sentiment des convenances morales, (ielui qui |)eul suivre volontairement quelc|ue autre loi, ne saura jamais aimer pn»fondément
ircst i>as durable, parce <|ii*il ii esl [>a$ de la nature des passions de ne |K>int clianj^er; mais siU considèrent la justice avant totit, ils n*ont et n^auront cfu^in même objet , I harmonie subsistera donc entre eux. Cette harmonie se perpétuera d*autant plus facilement que 1 amitié sera ]X)ur eux un très-grand moyen d atteindre à ce quils se pro])osent, et de se |)erfcctionner tous les jours. C*est là le vrai sens du mot attribué à Pytbagore : Trouve un ami; avec un ami tu pourras tr passer des Dieux ^ y), L*amitié qui suppose lamour de la vertu en facilite Texercice : deux amis désirant la sagesse lobtiennent infailliblement , et , soutenus Tun par Tautre, ils marchent d*un |)as assuré.
n'est pas durable, ]>arce qu'il n'esl pas Je la nature des passions de ne point changer; mais s'ils considèrent la justice avant tout, ils n'ont et n'auront qu^un même objet , Tbarmonie subsistera donc entre eux. Cette harmonie se perpétuera d'autant plus facilement que Tamitié sera {X)ur eux un très-grand moyen d'atteindre à ce qu ils se pro|>osent^ et de se perfectionner tous les jours. C'est là le vrai sens du mot attribué à Pytbagore : Trouve un ami; avec un ami tu pourras tr passer des Dieux x y). L*amitié qui suppose Tamour de la vertu en facilite Texercice : deux amis désirant la sagesse Tobtiennent infailliblement, et, soutenus l'un par Tautre, ils marchent d'un pas assuré.