‹ De l'amourChapitre 47 sur 67 · JEUNESSE CE QUI CONCERNE L'AMOUR · texte numérisé non relu

JEUNESSE CE QUI CONCERNE L'AMOUR

Sans la force qui devant, au besoin, combattre ou réprimer les désirs, sera excitée ou ranimée par ces désirs mêmes, et ne leur laissera que dans des occasions légitimes une sorte d'indépendance, sans cette force, sans la raison, les affections passionnées deviendraient extrêmes, et elles auraient généralement des suites malheureuses. Il pourra être bon pour ceux à qui cette fermeté manquera de connaître le plus tard possible les mystères . de l’union des sexes; mais alors il importera que l’ignorance se conserve tout entière, que nul indiscret, ou nul séducteur, n’introduise furtivement dans la sphère d’activité de ces esprits ingénus des clartés subites qui, en les agitant avant de les éclairer, les feraient tomber dans quelque piège.

L’inquiétude d’esprit que tous les arts entretiennent, rendra désormais cette ignorance

très-difficile. Même avant la jeunesse, on obtiendra, par quelque incident que nul n’aura prévu, ces notions vagues qui, en occupant l'imagination plus peut-être que ne ferait la connaissance des choses, irritent les désirs, et ne donnent ensuite, au milieu d'émotions exagérées par une vive attente, aucun moyen d'éviter le mal. Les fausses lumières de la curiosité exposent à de fréquentes tentations, et bientôt la confiance est prodiguée parce qu’on veut accorder l’amour. On se plaît à composer

de traits, quelquefois méprisables à d’autres.

yeux, une physionomie noble et séduisante.

Les passions absurdes, comme les passions for-

cenées, sont des effets naturels de cet état d’il-.

lusion : le cœur parcourt avec la rapidité de l'instinct des espaces inconnus et dangereux. La plupart des femmes sont moins disposées.

à écouter la raison qu’à se laisser entraîner:

par toutes les impressions qu’elles reçoivent, et cette inclination n’est pas mauvaise en gé-

néral, puisqu'elle entre essentiellement dans.

les. vues de la nature. L’ignorance en amour, chez les femmes ordinaires, pourrait donc être regardée comme la meilleure garantie dans la première jeunesse; mais cette ignorance subsistera-t-elle autant que se le figure une mère quand elle a peu de mémoire, et le désir, qui devient plus entraînant lorsqu'il reste aveugle, ne fera-t-il pas former avec beaucoup d’imprudence des liens difficiles à rompre?

282 DU SOIN, ETC. | Si même ces précautions avaient tout l'effet qu’on s’en promet, elles ne seraient justifiées que relativement aux esprits faibles. Quant aux autres, il n’y a point de doute; la pru - dence exige qu’on les instruise. N’étant p subjugués alors par d’aussi vives impressions] ils prendront l’habitude de réfléchir, et de prévoir les événemens vraisemblables. Les hommes de ce caractère ne font guère de fautes dont une erreur ne soit le principe; ayant 1 force de s’attacher au vrai, ils ont le droit, comme le besoin, de le voir à découvert. | En n’ignorant plus rien d’essentiel, on pourra perdre une partie des joies, de l’agréa+ ble surprise, de l’ivresse du premier amour | Mais les sentimens impétueux sont trop re-| doutables; le charme de quelques heures estil moins nécessaire que le repos de la vie. Et d’ailleurs le vrai charme de l’amour subsistera indubitablement; on n’aura renoncé qu’à une; |

exaltation passagère, inutile et souvent ridi

cule. Le nuage éblouissant pourrait cacher uni abîme, où on se précipiterait sans hésiter, mais d’où ensuite on ne sortirait que par une

singulière faveur du sort. Les femmes surtout: devront peu regretter le délire de la passion 5 il n’est point rare chez elles de voir succéder! à ce moment d'enthousiasme une longuë saison. passée dans les larmes. On gagnerait beaucoupil si on se bornait aux biens que la prudence

accueille; par ces sacrifices, on préviendrait duil 4 |

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moins tous les maux volontaires pour ainsi dire qu’on se reproche ensuite de n’avoir pas évités.

Ne laissez rien au hasard, et ne restez pas dans un milieu incertain; si l'obscurité n’est pas entière, achevez de la dissiper. Que votre élève ait sur les yeux un bandeau s’il doit vous suivre avec docilité; mais s’il est capable de marcher seul, qu’il jouisse de la clarté naturelle. Pour que notre conduite soit conséquente, il est bon que chaque détermination ne résulte directement que d’un principe, ou des aperçus de l’esprit, ou des inspirations du cœur. Si vous vouliez qu’on fût également entraîné par ces deux forces, on le serait en sens contraire, et avec des mouvemens irréguliers. Sans doute il faut s’occuper de concilier la prudence et les désirs; mais cet accord se prépare lorsqu’on délibère, et non lorsqu'on agit. Il conviendrait même que, dès la première jeunesse, chacun püût opter, et suivre principalement ou la réflexion, ou Pinstinct. Ceux dont la tête aurait quelque force seraient toujours prêts à réprimer leurs inclinations : ils ne suivraient pourtant que leur propre pensée lorsqu'ils obéiraient à la loi commune, puisque cette condescendance fait souvent partie de la sagesse. Les autres se conformeraient volontiers à leurs penchans, mais sans heurter, pour leur intérêt propre, la raison de la multitude, c’est-à-dire la coutume, la lettre de la loi, les fantaisies de l’honneur.

« Je pense, disait, dans un livre inédit, une. femme généralement estimée, je persiste à| croire qu’on férait bien d’éclairer entièrement une jeune personne. On affaiblirait en elle de dangereuses illusions en lui faisant connaître les suites des fautes que les passions entrainent; on lui parlerait comme à une femme mariée, afin qu’elle eût en un sens les mêmes avantages, et qu’elle ne pût ni se trouver exposée, ni se prétendre justifiée par son ignorance. Mais il ne faut laisser cette autorité sur ellesmêmes qu'aux femmes qui ont le sentiment de l’ordre, à celles qui n’opposent point aux règles les plus sages une secrète indifférence, et qui, en jugeant de tout avec sang-froid, n’en seront que plus fermes dans leurs résolutions. Nos idées résultent les unes des autres, et nos opinions se prêtent un appui mutuel; c’est d’après l’ensemble des lumières ou des penchans d’une femme que vous saurez quelle sera sa conduite tant que l’amour conservera du pouvoir sur elle. Des éclaircissemens inusités doivent paraître embarrassans; mais, en tout genre, avec du sens et des intentions honnêtes, on surmonte beaucoup d’obstacles. Ce que nous nous croyons obligés de ne point taire, se dit avec décence; un ton grave suffit, et les hautes considérations de la prudence ou du véritable honneur doivent tout purifier. Sans doute il faut beaucoup de discernement, et c’est pour cela que tant de gens craignent de

suivre une route peu battue. Dans le chemin du vulgaire les faux pas ne sont attribués qu’au sort; mais quand ceux qui marchent seuls en font un, aussitôt on décide que c’est la conséquence de leurs écarts, et le juste fruit de cette hardiesse d’innover. Que n’ontils suivi la foule, qui néanmoins chancelle toujours; il ne leur serait arrivé rien de fâ- -cheux. Si, dans dé certaines classes, des filles élevées comme le veut la routine, reçoivent un amant en secret, ou disparaissent avec lui, c’est pure fatalité, puisque leurs parens ne négligeaient point de les former à la vertu.

Mais qu’une seule, dirigée selon des principes différens, les oublie à son tour, on se hâtera de dire : Voyez ce que produisent ces vains Systèmes |»

Sous d’autres rapports, c’est réellement hasarder quelque chose que de s’écarter des idées reçues. La chaîne de ces idées étant connue de tout le monde, si vous vous y attachez, on ne se trompera guère sur votre but. Mais si vous y substituez un nouveau plan de conduite, vous subirez tous les inconvéniens d’un jugement précipité : ne vous comprenant pas, et prétendant toutefois interpréter ce que vous faites, on tirera de vos opinions, de vos démarches, de vos maximes plusieurs conséquences éloignées de votre caractère.

Ne plaignons pas du moins celui qui sera ainsi averti; ne regardons pas comme un

5 | malheur d’être désabusé avant l’expérience.

L'amour ne trompera plus, mais il sera encore] délicieux; l’ame et les sens lui suffisent toujours, et l'illusion de l'esprit n’est qu’une puérilité. Si on laissait d’abord trop de pouvoir à l'imagination, elle deviendrait passionnée, même en l'absence des passions particulières. Il ne sera jamais suffisant de prévenir, ou de rompre quelque penchant .désordonné ; 1l faut empêcher généralement que les passions ne s’attribuent l’autorité due au contraire à l’irrécusable ennemie des passions. Montrez les rapports essentiels des choses, sans déguiser nos besoins, sans ménager d’anciens préjugés, sans tolérer des habitudes vicieuses. Présenté à de certaines complexions, le vrai, dit-on, sera toujours un aliment trop fort. Dans cette supposition, n’apprenez rien à ces esprits un peu débiles; mais invitez-les, si on peut les prémunir en quelque chose, à se méfier de tout ce qui leur apparaîtra pour la première fois sous des dehors séduisans.

Les vérités utiles sont principalement celles qui forment un ensemble exempt de tout mélange d’erreur. Ce serait une grande faute, et une marque de faiblesse, de recourir à l’artifice pour se rendre maître de la volonté des adolescens ; on perdrait bientôt leur confiance. Il importe d’abord de diriger avec franchise la marche des esprits naturellement justes.

Cette impulsion forte, cette belle régularité

entraînera beaucoup d’imitateurs : la raison a du pouvoir lorsqu'on l’invoque sans déguisement, et lorsque les exemples qu’elle donne ne semblent pas dus à l’inertie du cœur, ou à Pimperfection des sens.

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