VOYAGE DANS UN PAYS INCONNU
Je conseille à la plupart des gens nés dans le Nord de passer le présent chapitre. C’est une dissertation obscure sur quelques phénomènes relatifs à l’oranger, arbre qui ne croît ou qui ne parvient à toute sa hauteur qu’en Italie et en Espagne. Pour être intelligible ailleurs, j’aurais dû diminuer les faits.
C’est à quoi je n’aurais pas manqué si j’avais eu le dessein un seul instant d’écrire un livre généralement agréable. Mais le ciel m’ayant refusé le talent littéraire, j’ai uniquement pensé à décrire avec toute la maussaderie de la science, mais aussi avec toute son exactitude, certains faits dont un séjour prolongé dans la patrie de l’oranger m’a rendu l’involontaire témoin. Frédéric le Grand, ou tel autre homme distingué du Nord, qui n’a jamais eu d’occasion de voir l’oranger en pleine terre, m’aurait sans doute nié les faits suivants et nié de bonne foi. Je respecte infiniment la bonne foi, et je vois son pourquoi.
Cette déclaration sincère pouvant paraître de l’orgueil, j’ajoute la réflexion suivante :
Nous écrivons au hasard chacun ce qui nous semble vrai, et chacun dément son voisin. Je vois dans nos livres autant de billets de loterie ; ils n’ont réellement pas plus de valeur. La postérité, en oubliant les uns et réimprimant les autres, déclarera les billets gagnants. Jusque-là, chacun de nous, ayant
écrit de son mieux ce qui lui semble vrai, n’a guère de raison de se moquer de son voisin, à moins que la satire ne soit plaisante, auquel cas il a toujours raison, surtout s’il écrit comme M. Courrier à Del Furia.
Après ce préambule, je vais entrer courageusement dans l’examen de laits qui, j’en suis convaincu, ont rarement été observés à Paris. Mais enfin, à Paris, ville supérieure à toutes les autres, sans doute, l’on ne voit pas des orangers en pleine terre comme à Sorrento ; et c’est à Sorrento, la patrie du Tasse, sur le golfe de Naples, dans une position à mi-côte de la mer, plus pittoresque encore que celle de Naples elle-même, mais où on ne lit pas le Miroir, que Lisio Yisconti a observé et noté les faits suivants :
Lorsqu’on doit voir le soir la femme qu’on aime, l’attente d’un si grand bonheur rend insupportables tous les moments qui en séparent.
Une fièvre dévorante fait prendre et quitter vingt occupations. L’on regarde sa montre à chaque instant, et l’on est ravi quand on voit qu’on a pu faire passer dix minutes sans la regarder ; l’heure tant désirée sonne enfin, et quand on est à sa porte, prêt à frapper, l’on serait aise de ne pas la trouver ; ce n’est que par réflexion qu’on s’en affligerait : en un mot, l’attente de la voir produit un effet désagréable.
Voilà de ces choses qui font dire aux bonnes gens que l’amour déraisonne.
C’est que l’imagination, retirée violemment de rêveries délicieuses où chaque pas produit le bonheur, est ramenée à la sévère réalité.
L’àme tendre sait bien que, dans le combat qui va
commencer aussitôt que vous la verrez, la moindre négligence, le moindre manque d’attention ou de courage, sera puni par une défaite empoisonnant pour longtemps les rêveries de l’imagination, et hors de l’intérêt de la passion si l’on cherchait à s’y réfu gier, humiliante pour l’amour-propre. On se dit : « J’ai manqué d’esprit, j’ai manqué de courage » ; mais l’on n’a du courage envers ce qu’on aime qu’en l’aimant moins.
Ce reste d’attention que l’on arrache avec tant de peine aux rêveries de la cristallisation, fait que, dans les premiers discours à la femme qu’on aime, il échappe une foule de choses qui n’ont pas de sens, ou qui ont un sens contraire à ce qu’on sent; ou, ce qui est plus poignant encore, on exagère ses propres sentiments, et ils deviennent ridicules à ses yeux. Comme on sent vaguement qu’on ne fait pas assez d’attention à ce qu’on dit, un mouvement machinal fait soigner et charger la déclamation. Cependant l’on ne peut pas se taire à cause de l’embarras du silence, durant lequel on pourrait encore moins songer à elle. On dit donc d’un air senti une foule de choses qu’on ne sent pas, et qu’on serait bien embarrassé de répéter ; l’on s’obstine à se refuser à sa présence pour être encore plus à elle. Dans les premiers moments que je connus l’amour, cette bizarrerie que je sentais en moi me faisait croire que je n’aimais pas.
Je comprends la lâcheté, et comment les conscrits se tirent de la peur en se jetant à corps perdu au milieu du feu. Le nombre des sottises que j’ai dites depuis deux ans pour ne pas me taire me met au désespoir quand j’y songe.
Voilà qui devrait bien marquer aux yeux des femmes la différence de l’amour-passion et de la galanterie, de l’âme tendre et de l ame prosaïque 1 .
Dans ces moments décisifs, l’une gagne autant que l’autre perd ; l’âme prosaïque reçoit justement le degré de chaleur qui lui manque habituellement, tandis que la pauvre âme tendre devient folle par excès de sentiment, et, qui plus est, a la prétention de cacher sa folie. Tout occupée à gouverner ses propres transports, elle est bien loin du sang-froid qu’il faut pour prendre ses avantages, et elle sort brouillée d’une visite où l’âme prosaïque eût fait un grand pas. Dès qu’il s’agit des intérêts trop vifs de sa passion, une âme tendre et fière ne peut pas être éloquente auprès de ce qu’elle aime ; ne pas réussir lui fait trop de mal. L’âme vulgaire, au contraire, calcule juste les chances de succès, ne s’arrête pas à pressentir la douleur de la défaite, et, fière de ce qui la rend vulgaire, elle se moque de l’âme tendre, qui, avec tout l’esprit possible, n’a jamais l’aisance nécessaire pour dire les choses les plus simples et du succès le plus assuré. L’âme tendre, bien loin de pouvoir rien arracher par force, doit se résigner à ne rien obtenir que de la chai'itè de ce qu’elle aime. Si la femme qu’on aime est vraiment sensible, l’on a toujours lieu de se repentir d’avoir voulu se faire violence pour lui parler d’amour. On a l’air honteux, on a l’air glacé, on aurait l’air menteur, si la passion ne se trahissait pas à d’autres signes certains. Exprimer ce qu’on sent si vivement et si en détail, à