C'était un mot de Léonore
tous les instants cle la vie, est une corvée qu’on s’impose, parce qu’on a lu des romans, car, si l’on était naturel, on n’entreprendrait jamais une chose si pénible. Au lieu de vouloir parler de ce qu’on sentait il y a un quart d’heure, et de chercher à faire un tableau général et intéressant, on exprimerait avec simplicité le détail de ce qu’on sent dans le moment ; mais non, l’on se fait une violence extrême pour réussir moins bien, et comme l’évidence de la sensation actuelle manque à ce qu’on dit, et que la mémoire n’est pas libre, on trouve convenables dans le moment et l’on dit des choses du ridicule le plus humiliant.
Quand enfin, après une heure de trouble, cet effort extrêmement pénible est fait de se retirer des jardins enchantés de l’imagination, pour jouir tout simplement de la présence de ce qu’on aime, il se trouve souvent qu’il faut s’en séparer.
Tout ceci paraît une extravagance. J’ai vu mieux encore, c’était un de mes amis qu’une femme qu’il aimait à l’idolâtrie, se prétendant offensée de je ne sais quel manque de délicatesse qu’on n’a jamais voulu me confier, avait condamné tout à coup à ne la voir que deux fois par mois. Ces visites, si rares et si désirées, étaient un accès de folie, et il fallait toute la force de caractère de Salviati pour qu’elle ne parût pas au dehors.
Dès l’abord, l’idée de la fin de la visite est trop présente pour qu’on puisse trouver du plaisir. L’on parle beaucoup sans s’écouter ; souvent l’on dit le contraire de ce qu’on pense. On s’embarque dans des raisonnements qu’on est obligé de couper court,
à cause de leur ridicule, si l’on vient à se réveiller et à s’écouter. L’effort qu’on se fait est si violent, qu’on a l’air froid. L’amour se cache par son excès.
Loin d’elle l’imagination était bercée par les plus charmants dialogues ; l’on trouvait les transports les plus tendres et les plus touchants. On se croit ainsi pendant dix ou douze jours l’audace de lui parler ; mais l’avant-veille de celui qui devrait être heureux, la fièvre commence, et redouble à mesure qu’on approche de l’instant terrible.
Au moment d’entrer dans son salon, l’on est réduit, pour ne pas dire ou faire des sottises incroyables, à se cramponner à la résolution de garder le silence, et de la regarder pour pouvoir au moins se souvenir de sa figure. A peine en sa présence, il survient comme une sorte d’ivresse dans les yeux. On se sent porté comme un maniaque à faire des actions étranges, on a le sentiment d’avoir deux âmes : l’une pour faire, et l’autre pour blâmer ce qu’on fait. On sent confusément que l’attention for cée donnée à la sottise rafraîchirait le sang un moment, en faisant perdre de vue la fin de la visite et le malheur de la quitter pour quinze jours.
S’il se trouve là quelque ennuyeux qui conte une histoire plate, dans son inexplicable folie, le pauvre amant, comme s’il était curieux de perdre des moments si rares, y devient tout attention. Celte heure, qu’il se promettait si délicieuse, passe comme un trait brûlant, et cependant il sent, avec une indicible amertume, toutes les petites circonstances qui lui montrent combien il est devenu étranger à ce qu’il aime. Il se trouve au milieu d’indifférents qui
font visite, et il se voit le seul qui ignore tous les petits détails de sa vie de ces jours passés. Enfin il sort ; et, en lui disant froidement adieu, il a l’affreux sentiment d’être à quinze jours de la revoir ; nul doute qu’il souffrirait moins à ne jamais voir ce qu’il aime. C'est dans le genre, mais bien plus noir, du duc de Policaslro, qui tous les six mois faisait cent lieues pour voir un quart d’heure, à Lecce, une maîtresse adorée et gardée par un jaloux.
On voit bien ici la volonté sans influence sur l’amour : outré contre sa maîtresse et contre soi-même, comme l’on se précipiterait dans l’indifférence avec fureur ! Le seul bien de cette visite est de renouveler le trésor de la cristallisation.
La vie pour Salviati était divisée en périodes de quinze jours, qui prenaient la couleur de la soirée où il lui avait été permis de voir madame*** ; par exemple, il fut ravi de bonheur le 21 mai, et le 2 juin il ne rentrait pas chez lui, de peur de céder à la tentation de se brûler la cervelle.
J’ai vu ce soir-là que les romanciers ont très-mal peint le moment du suicide. « Je suis altéré, me disait Salviati d’un air simple, j’ai besoin de prendre ce verre d’eau. » Je ne combattis point sa résolution, je lui fis mes adieux ; et il se mit à pleurer.
D’après le trouble qui accompagne les discours des amants, il ne serait pas sage de tirer des conséquences trop pressées d’un détail isolé de la conversation. Ils n’accusent juste leurs sentiments que dans les mots imprévus ; alors c’est le cri du cœur. Du reste, c’est de la physionomie de l’ensemble des choses dites que l’on peut tirer des inductions. Il
faut se rappeler qu’assez souvent un èlre très-ému n a pas le temps d’apercevoir l’émotion de la personne qui cause la sienne.