La monarchie sans charte et sans chambres
2. Hélas ! quand tu seras de retour au monde des vivants, daigne aussi m’accorder un souvenir. Je suis la Pia, Sienne me donna la vie, je trouvai la mort dans nos maremmes. Celui qui en m’épousant m’avait donné son anneau sait mon histoire.
der aujourd’hui si sa femme fut tout à fait innocente, mais le Dante nous la représente comme telle.
Son mari la conduisit dans la maremme de Volterre, célèbre alors comme aujourd’hui par les effets de Varia cattiva. Jamais il ne voulut dire à sa malheureuse femme la raison de son exil en un lieu si dangereux. Son orgueil ne daigna prononcer ni plainte ni accusation. Il vivait seul avec elle, dans une tour abandonnée, dont je suis allé visiter les ruines sur le bord de la mer ; làiLne rompit jamais son dédaigneux silence, jamais il ne répondit aux questions de sa jeune épouse, jamais il n’écouta ses prières. Il attendit froidement auprès d’elle que l’air pestilentiel eût produit son effet. Les vapeurs de ces marais ne tardèrent pas à flétrir ces traits, les plus beaux, dit-on, qui dans ce siècle eussent paru sur la terre. En peu de mois elle mourut. Quelques chroniqueurs de ces temps éloignés rapportent que Nello employa le poignard pour hâter sa fin : elle mourut dans les maremmes, de quelque manière horrible ; mais le genre de sa mort fut un mystère, même pour les contemporains. Nello délia Pietra survécut pour passer le reste de ses jours dans un silence qu’il ne rompit jamais.
Rien de plus noble et de plus délicat que la manière dont la jeune Pia adresse la parole au Dante. Elle désire être rappelée à la mémoire des amis que si jeune elle a laissés sur la terre ; toutefois, en se nommant et désignant son mari, elle ne veut pas se permettre la plus petite plainte d’une cruauté inouïe, mais désormais irréparable, et seulement indique qu’il sait l’histoire de sa mort.
Cette constance dans la vengeance de l’orgueil ne
se voit guère, je crois, que dans les pays du Midi.
En Piémont, je me suis trouvé l’involontaire témoin d’un fait à peu près semblable ; mais alors j’ignorais les détails. Je fus envoyé avec vingt-cinq dragons dans les bois le long de la Sesia, pour empêcher la contrebande. En arrivant le soir dans ce lieu sauvage et désert, j’aperçus entre les arbres les ruines d’un vieux château ; j’y allai : à mon grand étonnement, il était habité. J’y trouvai un noble du pays, à figure sinistre ; un homme qui avait six pieds de haut, et quarante ans : il me donna deux chambres en rechignant. J’y faisais de la musique avec mon maréchal des logis : après plusieurs jours, nous découvrîmes que notre homme gardait une femme que nous appelions Camille en riant ; nous étions loin de soupçonner l’affreuse vérité. Elle mourut au bout de six semaines. J’eus la triste curiosité de la voir
dans son cercueil ; je payai un moine qui la gardait, et vers minuit, sous prétexte de jeter de l’eau bénite, il m’introduisit dans la chapelle. J’y trouvai une de ces figures superbes, qui sont belles même dans le sein de la mort; elle avait un grand nez aquilin dont je n’oublierai jamais le contour noble et tendre. Je quittai ce lieu funeste ; cinq ans après, un détachement de mon régiment accompagnant l’empereur à son couronnement comme roi d’Italie, je me fis conter toute l’histoire. J’appris que le mari jaloux,. Je comte***, avait trouvé un matin, accrochée au lit de sa femme, une montre anglaise appartenant à un jeune homme de la petite ville qu’ils habitaient. Ce jour même il la conduisit dans le château ruiné, au milieu des bois de la Sesia. Comme Nello délia Pietra,
il ne prononça jamais une seule parole. Si elle lui faisait quelque prière, il lui présentait froidement et en silence la montre anglaise qu’il avait toujours sur lui. Il passa ainsi près de trois ans seul avec elle. Elle mourut enfin de désespoir dans la fleur de l’âge. Son mari chercha à donner un coup de couteau au maître de la montre, le manqua, passa à Gênes, s’embarqua, et l’on n’a plus eu de ses nouvelles. Ses biens ont été divisés.
Si, auprès des femmes à orgueil féminin, l’on prend les injures avec grâce, ce qui est facile à cause de l’habitude de la vie militaire, on ennuie ces âmes fières ; elles vous prennent pour un lâche, et arrivent bien vite à l’outrage. Ces caractères altiers cèdent avec plaisir aux hommes qu’elles voient intolérants aveo les autres hommes. C’est, je crois, le seul parti à prendre, et il faut souvent avoir une querelle avec son voisin pour l’éviter avec sa maîtresse.
Miss Corne), célèbre actrice de Londres, voit un jour entrer chez elle, à l’improviste, le riche colonel qui lui était utile. Elle se trouvait avec un petit amant qui ne lui était qu’agréable. « M. un tel, dit-elle tout émue au colonel, est venu pour voir le poney que je veux vendre. — Je suis ici pour tout autre chose, » reprit fièrement ce petit amant, qui commençait à l’ennuyer, et que depuis cette réponse elle se mit à réaimer avec fureur K Ces femmes-là sym-
1. Je rentre toujours de chez miss Cornel plein d’admiration et de vues profondes sur les passions observées à nu. Sa manière de commander si impérieuse à ses domestiques n’est pas du despotisme ; c’est qu’elle voit avec netteté et rapidité ce qu’il faut faire .
En colère contre moi au commencement de la visite, elle n’y
pathisent avec l’orgueil de leur amant, au lieu d’exercer à ses dépens leur disposition à la fierté.
Le caractère du duc de Lauzun (celui de 1660 *), si le premier jour elles peuvent lui pardonner le manque de grâces, est séduisant pour ces femmes-là, et peut-être pour toutes les femmes distinguées ; la grandeur plus élevée leur échappe, elles prennent pour de la froideur le calme de l’œil qui voit tout et ne s’émeut point d’un détail. N’ai-je pas vu des femmes de la cour de Saint-Cloud soutenir que Napoléon avait un caractère sec et prosaïque 2 ? Le grand homme est comme l’aigle : plus il s’élève, moins il est visible, et il est puni de sa grandeur par la solitude de l’âme.
De l’orgueil féminin naît ce que les femmes appellent les manques de délicatesse . Je crois que cela ressemble assez à ce que les rois appellent lèse-
songe plus à la fin. Elle me conte toute l’économie de sa passion pour Mortimer. « J’aime mieux le voir en société que seul avec moi. » Une femme du plus grand génie ne ferait pas mieux, c’est qu’elle ose être parfaitement naturelle, et qu’elle n’est gênée par aucune théorie. « Je suis plus heureuse actrice que femme d’un pair. » Grande âme que je dois me conserver amie pour mon instruction.
1. La hauteur et le courage dans les petites choses, mais l’attention passionnée aux petites choses ; la véhémence du tempérament bilieux, sa conduite avec madame de Monaco (Saint- Simon, V, 383 ) ; son aventure sous le lit de madame de Montespan, le roi y étant avec elle. Sans l’attention aux petites choses, ce caractère reste invisible aux femmes.
2. When Minna Toil heard a taie of vvoe or of romance, it was then lier blood rushed to lier cheeks, and shewed plainly how vvarm it beat notwithstanding the generally scrious composed and retiring disposition which her countenance and demeanour seemed to exhibit. ( The Pirate , I, 33.)
Les gens communs trouvent froides les âmes comme Minna Toil, qui ne jugent pas les circonstances ordinaires dignes de leur émotion.
majesté, crime d’autant plus dangereux qu’on y tombe sans s’en douter. L’amant le plus tendre peut être accusé de manquer de délicatesse, s’il n’a pas beaucoup d’esprit, et, ce qui est plus triste, s’il ose se livrer au plus grand charme de l’amour, au bonheur d’être parfaitement naturel avec ce qu’on aime, et de ne pas écouter ce qu’on lui dit.
Voilà de ces choses dont un cœur bien né ne saurait avoir le soupçon, et qu’il faut avoir éprouvées pour y croire, car l’on est entraîné par l’habitude d’en agir avec justice et franchise avec ses amis hommes.
Il faut se rappeler sans cesse qu’on a affaire à des êtres qui, quoique à tort, peuvent se croire inférieurs en vigueur de caractère, ou, pour mieux dire, peuvent penser qu’on les croit inférieurs.
Le véritable orgueil d’une femme ne devrait-il pas se placer dans l’énergie du sentiment qu’elle inspire ? On plaisantait une fille d’honneur de la reine, épouse de François Ier, sur la légèreté de son amant, qui, disait-on, ne l’aimait guère. Peu de temps après, cet amant eut une maladie et reparut muet à la cour. Un jour, au bout de deux ans, comme on s’étonnait qu’elle l’aimât toujours, elle lui dit : « Parlez. » Et il parla.