DE LA JALOUSIE
Quand on aime, à chaque nouvel objet qui frappe les yeux ou la mémoire, serré dans une tribune et attentif à écouter une discussion des chambres ou allant au galop relever une grand’garde sous le feu de l’ennemi, toujours l’on ajoute une nouvelle perfection à l’idée qu’on a de sa maîtresse, ou l’on découvre un nouveau moyen, qui d’abord semble excellent, de s’en faire aimer davantage.
Chaque pas de Jjnxaginatiop est payé par un moment de délices. Il n’est pas étonnant qu’une telle manière d’être soit attachante.
A l’instant où naît la jalousie, la même habitude de l’âme reste, mais pour produire un effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez à la couronne de l’objet que vous aimez, et qui peut-être en aime un autre, loin de vous procurer une jouissance céleste, vous retourne un poignard dans le cœur. Une voix vous crie : Ce plaisir si charmant, c’est ton rival qui en jouira b
Et les objets qui vous frappent, sans produire ce premier effet, au lieu de vous montrer comme autrefois un nouveau moyen de vous faire aimer, vous font voir un nouvel avantage du rival.
Vous rencontrez une jolie femme galopant dans le
1. Voilà une folie de l'amour ; cette perfection que vous voyez n'en est pas une pour lui.
parc et le rival est fameux par ses beaux chevaux, qui lui font faire dix milles en cinquante minutes.
Dans cet état la fureur naît facilement ; l’on ne se
rappelle plus qu’en amour posséder n'est rien, c'est jouir qui fait tout ; l’on s’exagère le bonheur dir rival, l’on s’exagère l’insolence que lui donne ce bonheur, et l’on arrive au comble des tourments, c’est-
à-dire à l’extrême malheur, empoisonné encore d’un reste d’espérance.
Le seul remède est peut-être d’observer de trèsprès le bonheur du rival. Souvent vous le verrez s’endormir paisiblement dans le salon ou se trouve cette femme qui, à chaque chapeau qui ressemble au sien et que vous voyez de loin dans la rue, arrête le battement de votre cœur.
Youlez-vous le réveiller, il suffit de montrer votre jalousie. Vous aurez peut-être l’avantage de lui apprendre le prix de la femme qui le préfère à vous, et il vous devra l’amour qu’il prendra pour elle.
A l’égard du rival, il n’y a pas de milieu : il faut ou plaisanter avec lui de l’air le plus dégagé qu’il se pourra, ou lui faire peur.
La jalousie étant le plus grand de tous les maux, on trouvera qu’exposer sa vie est une diversion agréable. Car alors nos rêveries ne sont pas toutes empoisonnées et tournant au noir (par le mécanisme exposé ci-dessus) ; l’on peut se figurer quelquefois qu’on tue ce rival.
D’après le principe qu’on ne doit jamais envoyer des forces à l’ennemi, il faut cacher votre amour au rival, et sous un prétexte de vanité et le plus éloigné