EN EGYPTE
La plus ancienne figure qu’il soit donné à un homme de contempler, l’an 1910 de Jésus-Christ, est ce colosse de cinquante-trois mètres, taillé au bord du plateau lybique, à Giseh.
Il est antérieur à la pyramide de Khéops, et antérieur aussi à la création de l’homme selon Duruy, qui donne tranquillement la date de 4-i38 pour la naissance d’Adam, dans un manuel de i85o. Ce détail d’un comique spécial marque la nouveauté des éléments historiques dont nous disposons. Victor Hugo ne dit pas
grand chose, à son habitude, quand il écrit :
Ce n’est pas d’encensoirs que le sphinx est camus.
Car, Khoufou le trouva en ruines, et une stèle nous parle de ses offrandes; Thotmes VI lui offrit l’eau et le feu et à travers les siècles il fut restauré, même sous les Ptolémées, même sous les Césars.
L’art commence par un monstre :
Androsphynx dit l’archéologue. Mais il a des mamelles! Gynosphynx? Mais il a un corps de lion, et sous le menton, le tasseau hiéroglyphique de la barbe et du prince mâle! Puisque les reines et les régentes se l’attribuent à leur arrivée au pouvoir, zodiacalement cette figure unit le signe
de la Vierge à celui du Lion. Une tête d’homme, une gorge de femme et un corps de félin ou de chat colossal. Si on réfléchit au problème matériel que l’artiste devait résoudre : tailler une figure dans un rocher, réaliser un colosse rupestre, car le sphynxest le roc même du plateau avec des revêtements : on sera frappé de l’inconvenance de la forme à sa destination. Il y a là une complexité d’éléments que l’esthétique ne légitime pas et l’arti&te a certainement voulu dire quelque chose de plus que la statuaire ne comporte. Le Sphynx n’est pas seulement une bonne beste , un monstre bienfaisant. D’abord est-ce un monstre? Tête d’homme, mamel-
les de femme, corps de lion. Cela se lit couramment, pensée, passionnalité, instinctivité. La tête pense, le sein suscite le désir d’où naît la passion et son fruit la génération, l’animalité reste la forme de l’homme. On pourrait motiver le corps léonin comme une invention plastique, mais plaquer des seins audessous du tasseau figuratif de la barbe, implique une conception doctrinale, simultanée avec une volonté décorative. La désignation d’Androsphynx est littéralement fausse, c’est androgynosphinx qu’il faut dire.
Le plus ancien monument de la forme représente l’androgyne. En ce
lointain, sans date numérique, les idées n’étaient pas morcelées et individualisées comme aujourd’hui; l’œuvre d’art ne s’adressait pas à des amateurs, elle présentait un sens perceptible pour tous et un autre, imperceptible hors de l’initiation. Les mythes ne servent pas seulement d’enluminures de fantaisie élaborées par la caste sacerdotale pour amuser la foule : ce sont des poèmes écrits « par dedans et dehors » et dont le relief, grossier souvent, correspond rigoureusement à la subtile conception.
L’Andro gynosphinx représente l’humanité confiante et la résurrection que manifeste chaque aurore.
Esotériquement il représente l’état initial de l’homme (i) qui est identique à son état final. Il lui enseigne le principe d’évolution et le secret du bonheur. Ce principe consiste en la recherche complémentaire d’un réflexe identique et ce secret se déchiffre aisément par le mot amour qui consiste héraldiquement dans le rapprochement de la barbe et des seins, dans l’androgynisation passionnelle.
Le Sphinx incarne la théologie complète avec la solution des origines et des finalités, credo de pierre plus synthétique et plus clair que les rédac-
(1) J’ai longuement étudié ailleurs le chapitre de la genèse qui représente certainement une version égyptienne exploitée sous le nom de Moïse et le Symposion de Platon qui fournit la forme aryaque du même mythe. Comment on devient fée , in-8° 1892.
tions conciliaires.
Passant de Eexamen d’aspect à l’étude de l’expression, nous découvrirons que cette figure sourit en contemplant le point du ciel où le soleil se lève : elle sourit comme le saint Jean de Léonard, spirituellement.
Les plus beaux visages de l’Hellade portent tous un voile de divine mélancolie; la sérénité, que leur attribuent les manuels, n’est que relative aux grimaces passionnées des têtes modernes. L’immortel hellénique est heureux, en ce sens qu’il ne peut être atteint par la maladie et la mort. Mais il voit le mal autour de lui et jamais il ne sourit. Impassible et
sans espérance, limité en son immortalité, le dieu grec n’est qu’un homme à l’état de perfection et son regard non orienté plane sans aspiration, sans complaisance que pour lui-même. N’est-ce pas conforme au mythe plein d’adultères et de désordres, de stupres et de cocuages, de compétitions ? Apollon n’est pas aimé; Hephaïtos est trompé; Zeus subit les tracas de l’époux infidèle et entre les deux grandes déesses, Athénée et la sentimentale Aphrodite, c’est un guerroiement sempiternel, sur E échiquier où les hommes servent de pièces.
Le sphinx sourit à son devenir illimité; il a reconstitué son unité
sexuelle, étant homme et femme; il sait qu’il reconstituera un jour son unité originelle, car il est homme 'et dieu dans la mesure même de l’involution à l’évolution. Un dogme anime la plus vieille figure que nou& connaissons, un dogme qui fut le fond des autres dogmes, en établis sant avec clarté le plan du devenir.
La synthèse plastique des sexes n’est pas fille du génie artistique; formule sacrée elle a été imposée à l’artiste qui a su la résoudre magnifiquement. La graine d’où jaillit une forme a toujours été une idée, ici surtout ou il fallait combiner des éléments que la nature n’offre qu’à l’état épars et antithétique.
L’Egypte ne nous a laissé que les statuette de ses dieux : la statue est le privilège du pharaon, qui est du reste un dieu consort, car l’adoption divine concomite avec sa naissance.
Dès la deuxième dynastie, le type royal s’androgynise, la taille s’affine et s’élance, tel le Ramsès II de Turin. Une grâce éphébique, un type juvénile se maintient ou plutôt s’accuse, jusqu’à Amasis.
Dans les peintures et gravures murales (car le trait du ciseau souvent creuse la ligne sans donner de saillie à aucune partie), le profil ne différencie le sexe que par le contour du sein et la coiffure. Isis et Nepthys imposant les mains au pharaon, ne se
distinguent de lui que par les attributs et la gorge. Quel que soit le dieu, Thot ou Horus ou Osiris; quel que soit l’acte du roi, qu’il présente l’offrande, qu’il charge sur son char, qu’il sacrifie les vaincus ou qu’il caresse le menton d’une femme, la plastique exagérément mince et svelte se maintient. Il en est de même pour les représentations du Zodiaque ou d’une procession. Un poncif aussi constamment appliqué à travers les dynasties ne représente pas seulement une routine mais une vision particulière du corps humain, ou plutôt une conception de sa beauté. On ne peut accuser le hiératisme d’avoir donné au pharaon ti-
DE L’ANDllOGYNE
rant de l’arc le même bras mince d’Isis élevant un symbole, et sa taille qui semble porter la trace du corset; car d’autre part les prisonniers, les tributaires présentent des accents ethniques très observés. Nous trouvons ici cette conception de l’art chrétien dans la figuration des anges, que l’être qui agit comme mandataire d’en haut n’a pas besoin de force physique, il fait le geste et non l’effort; il appelle la force d’en haut et elle descend. Il agit, sa puissance verbale le dispense de force phv sique.
EN KALDEE
En Kaldée, la tête et le visage sont rasés, le vêtement est long et ample; les têtes de la collection Sarzec quoique un peu rondes et lourdes ont encore un caractère androgynesque.
L’Assyrie s’affirme masculine, musclée, barbue depuis son taureau ailé jusqu’à i’Assourbanipal, le tueur de lions. Seuls, les cylindres présentent des sveltesses de formes peut-être attribuables à l’exiguïté du champ dont l’artiste disposait. Partout où do-
mine l’élément sémitique, l’androgynisme ne paraît pas ou bien il décèle un apport aryaque. Il n’y a pas d’art phénicien quoique beaucoup d’objets soient de fabrication sidonienne, d’après des modèles égyptiens ou assyriens, mais il y a un art Chypriote où l’on trouve le fameux geste de la Vénus de Médicis et les statues votives du temple d’Idalie (musée de New-York). L’androgynisme, comme toute vertu plastique est susceptible de se transformer en un vice correspondant sous la volonté perverse de l’artiste : le type gras et efféminé du torse de Sarfend, au Louvre, le buste d’Amrit, les statues de Dahit et d’Athiénau accusent
une lascivité molle, une hésitation sexuelle, qui au lieu d’idéaliser la forme, la sensualisent et même la vicient : et ce que nous savons des mœurs corroborent l’impression donnée par les œuvres : toutefois, l’influence hellénique, une exode troyenne qui aurait mêlé des Aryas aux Kypriotes expliquent l’aspect des œuvres que je viens de citer.
Plastiquement, on n’interroge pas un pays comme la Chine, qui a pour signe du bonheur l’obésité, ni l’Inde visionnaire, qui ose la multiplicité des membres et applique le procédé qui a servi à travailler les poutres du tope à tout le flanc d’une montagne.
Cependant le Boudha revêt souvent le type juvénile.
L ’art persan n ’a pas connu le corps humain, il ne sort pas des thèmes royaux pris à l’Assyrie; les dariques et autres monnaies, peut-être frappées par des Phéniciens, sont de coin grec.