EN GRECE
L’androgynisme, synthèse plastique, devait trouver sa forme parfaite chez ces Grecs, les esprits les plus synthétiques qui aient existé. De l’Apollon de Piombino à l’Apollon de Pompéi, de l’Hermès de Praxitèle à l’Eros de Centocelle et au Narcisse de Naples, l’art suit la combinaison de* sexualités pour atteindre à une unité expressive. Cela est fort sensible dans les têtes. L’Apollon de Piombino avec son curieux catogan donne un profil de fillette immédiatement
suivi d’un cou court et large d’athlète. Les têtes juvéniles surmonteraient indifféremment un corps de vierge ou d’adolescent. La Minerve de Sélinonte est un beau jeune homme à qui on a mis de la gorge; la Minerve Albani, copie d’un original antique, a été posée par un homme.
Si on étudie le fameux bas-relief représentant Hermès ramenant Eurydice à Orphée, on s’apercevra que les costumes seuls différencient les trois personnages, traités selon la même règle.
La Grèce suivait un canon de la figure jeune qui se manifeste dans les Apollon, dans les Artémis; et il n’v a pas de Diane dont le corps, les seins
abaissés, ne puisse devenir un Apollon, ni un Apollon qui par une retouche des pectoraux ne soit susceptible de se changer en Diane. Quelle différence y a-t-il entre une amazone et l’Alexandre du sarcophage de Constantinople? Avec Polyclète, le canon qu’on prend pour seulement proportionnel, fut en réalité un canon bisexuel déterminant la part de la jeune fille et du jeune homme dans la formation du type idéal.
Le gymnase n’a jamais fourni des modèles de beauté; notre époque possède dans les publications sportives une documentation précieuse. Si l’on compare le Diadumènê de Délos, le Thésée et l’Arès du Louvre,
aux photographies d’après nature, on s’apercevra d’abord qu’il n’y a ni gras ni maigre en statuaire, ensuite que tout le corps a été accordé avec la partie la meilleure. Les actuels adeptes de la culture physique pèchent toujours ou par lourdeur ou par sécheresse. Ils réalisent les mêmes prouesses chantées par Pindarè mais ils ne pourraient monter sur un socle antique. Ils s’entraînent, il est vrai, pour produire un effort et non pour aboutir à une proportion idéale:
tandis que, à Athènes, la plus haute culture intellectuelle concomitait avec l’exercice physique.
Nous nous figurons malle jeune Sophocle nu chantant le péan de Sala-
mine; nous ne nous figurons pas du tout le public applaudissant sincèrement, esthétiquement, dans un enthousiasme cérébral, une baigneuse de Trouville ou de Dieppe. A nos yeux, le nu n’est que le déshabillé, tandis que, pour les Grecs c’était l’état héroïque, olympien et sacré.
Le gladiateur combattant d’Agasias, au Louvre, si classique pour l’enseignement des proportions en mouvement, donne la mesure des modifications que les artistes helléniques faisaient subir à la réalité. Rapprochez ce corps si svelte,, où la force se cache, de n’importe quel instantané de lutteur, et vous comprendrez pourquoi nos modernes hercules
sont laids, quand ils ne sont pas hideux. Ce que la réalité nous donne parfois, c'est le bronze lourd du pugiliste des Thermes, d'une brutalité telle qu’il ne saurait représenter que la vieillesse d 'Hercule.
a La meilleure gymnastique » dit Platon, (( est sœur de la musique simple. » La Grèce n’admirait complètement que J 'homme des cinq combats, le pentathle, parce qu’il était tout à fait proportionné. Le coureur voit ses jambes grossir et ses épaules se rétrécir, tandis que le pugiliste a d’énormes épaules et des jambes médiocres. Aristote enfin le déclare, les pentathles sont les plus beaux des hommes car ils ont à
la fois la souplesse et la force. Nous n’avons pas de statues olympioniques primitives, mais combien de dieux des Glytothèques ne sont que la copie d’une figure d’athlète!
Les Apollon archaïques de Mélos et de Milo, de Tenée, tendent au même idéal que le Thésée d’Olympie ou l’Apollon du Belvédère.
De lourds biceps, de larges mollets, toute disproportion était une laideur pour les Grecs. Ils voulaient que la force fût invisible sous la beauté : ce qui n’est possible que dans la jeunesse, à condition que toute graisse disparaisse et que l’homme ne soit plus qu’un réseau de muscles. C’est ignorer à la fois
de L’ANDROGYNE
1 art et la médecine, de croire que les personnages de Michel-Ange représentent plus de force réelle que les Apollon et les Mercure. On s’aperçoit 311 Musée de Munich, en face d’une précipitation des Damnées par Rubens, que le coloris froid du Florentin sauve seul le caractère adipeux de ses figures qui deviendraient insupportables, avec la coloration correspondante à leur état œdématique.
La graisse est une gangue, elle ne plaît qu aux Chinois, ces décadents et aux Turcs, ces barbares, et qui dans toutes les races va aux hommes stupides et bestiaux. Rien de plus contraire à l’art véritable que la viande de premier choix des Fia-
mands et ces chairs de boucherie dans le domaine allégorique. La vulgarité et Lembonpoint vont de pair :
ils disconviennent à la réserve et à l’action. Une figure trop charnue ne se sauve que par un nom illustre. On accepte la tête de satyre de Socrate, mais si on ignorait que c’est lui, on refuserait d’y voir la face d’un philosophe.
La race qui jugeait qu’il fallait la course, l’équitation, le lancement du disque, la lutte corps à corps, et la lutte du ceste (gantelet plombé) pour la perfection d’un athlète, devait juger aussi qu’il fallait plusieurs traits pour représenter un olympien : le premier était la jeunesse, le second
la force et le troisième la grâce. N’oublions pas qu’Achille à Scyros se trouve mêlé aux vierges, ce qui démontre que dans l’esprit d’Homère, l’Androgyne, le jeune homme gracieux existait déjà, comme conception.
Prenez une photographie de la Vénus de Milo et remplacez, en quelques traits d’aquarelle, les seins par des pectoraux, vous aurez une figure mâle : cette expérience serait plus décisive sur la Victoire de Samothrace.
Tout se tient harmonieusement dans la création : et si les initiations assurent unanimement que l’homme n’est parfait que par la
DE L’ANDROGYTVE
réunion des deux types sexuels au point de la vie morale, la même chose sera vraie de son aspect physique.
L’homme général a des angles aigus et des mouvements également pointus et brusques : or l’angle abolit la grâce, l’angle brutalise la forme; la femme générale a des courbes trop molles et des mouvements indécis et multipliés. Figurez un homme moins anguleux et aux mouvements courbes et solidaires les uns des autres : vous aurez de la grâce, car la courbe l’engendre. Figurez une femme aux courbes fermes et aux mouvements précis et raisonnés : vous aurez une impression de force et de conscience.
Comme l’art ne doit représenter
que des héros ou des héroïnes, des allégories ou des personnifications, il n’y a pas d’autre mode d’héroïser que masculiniser les muses et de féminiser les dieux : la proportion qu’on apporte à cette mixture est indicible puisqu’elle constitue le génie. On objectera peut-être qu’il y a beaucoup de chefs-d’œuvre nettement sexualisés, le Torse du Belvedère est tout à fait mâle et la Volupté de Titien tout à fait féminine.
Je répondrai que le Torse et la Volupté représentent des êtres mûrs; l’androgyne a pour première condition, la jeunesse. Il serait inexact et chimérique qu’un homme de cin-
quante, comme celui du Torse, ou la Volupté qui a dépassé la trentaine, soient systématiquement traités en contradiction avec l’âge. L’histoire nous montre Meradack à quatrevingt-dix ans rassemblant encore des armées contre Assour, cette ténacité dépasse 1 ’héroïsme d ’un Achille :
mais pour l’œil il n’y a pas de vieux héros et les deux grenadiers de Schuman ne nous touchent que par l’évocation de ce qu’ils furent autrefois, de jeunes preneurs de villes.
L’art ne saurait compter sur les cristallisations sentimentales; sinon V ouvreuse serait le plus étonnant modèle, puisque parfois elle a été belle et aimée, qu’on est mort et
qu on s’est ruiné pour elle. La beauté esthétique ne peut être qu’actuelle, présente, sinon les vieilles gens deviendraient l ’unique thème des Beaux- Arts, car ils représentent toujours une somme considéable de souffrances et de déceptions. Il appartient à la littérature d’écrire les amours d’une vieille et d’un perroquet; cela ne peut pas être peint.
L'art grec est jeune dans son ensemble, sauf les personnifications de Zeus, de Poséidon, d'une jeunesse sans âge : et il n’agit point, il se contente d’être.
Les modernes ont dévié de la recherche logique de belles formes, en dramatisant leurs œuvres. Aussi nos
générations ne voient-elles plus le spectacle du corps humain et veulentelles qu’il fasse quelque chose de vif et qu’il illustre un texte pathétique.
Quelques critiques se sont aperçus de l’inanité de la peinture d’histoire : ils n’ont pas vu que la sculpture d’histoire continuait le même errement.
Le chef-d’œuvre hellénique représente l’homme dans sa beauté positive, pris à une résolution de mouvement et à peu près toujours au repos, à l’état méditatif. La peinture obéit à d’autres lois, la Cène , le Jugement dernier sont des drames, l'Assomption, du Titien, est un miracle; et cependant les plus belles œuvres sont sans action comme
V Ecole d'Athènes , la Joconde et ces sacrées conversations qui groupent divers saints autour de la Madone.
Une figure a deux raisons d’intéresser par ce qu’elle est ou par ce qu’elle fait. Or la beauté n’a point à agir pour s’affirmer : saint Georges n’a qu’à paraître, il est saint Georges, comme Jason et Thésée sont euxmêmes, sans symbole. Etre beau, c’est être et agir au plus haut point par le rayonnement; le mouvement pathétique n’est que pour tenir la place de la beauté pure, soit à cause de l’impuissance de l’artiste, soit à cause de la grossièreté du public. Celui qui ne voit pas dans la forme d’un sein ou d’une cuisse un mode de relativités,
peut être lettré comme Erasme, il ne sent pas le beau, il ne le voit même pas. Plus une société devient démocratique, plus les femmes sont femmes et plus les hommes sont hommes, c’est-à-dire laids. La beauté d’un homme, c’est ce qu’il a de féminin, la beauté d’une femme, c’est ce qu’elle a de masculin, dans une proportion informulable, mais conceptible, si on ne perd jamais de vue que la barbe d’un côté et le développement du ventre de l’autre sont incompatibles avec cet idéal corporel.
Des esprits inattentifs ont vu dans l’androgyne le contraire de ce qu’il incarne : ils ont jugé malsaine une recherche qui tend à un effet pure-
ment spirituel, à une élévation de la beauté qui défie la concupiscence et ne frappe que l’esprit.
Dans la réalité, tout homme offre une succession de lignes brisées sans agrément et toute femme présente une série de courbes sans style. Le problème plastique sera donc d’arrondir les jointures de l’un et de surbaisser les courbes de l’autre. L’architecture masculine est analogue à l’architrave et la féminine au cintre, supposons que l’androgyne se rapporte à l’ogive. De pareils rapprochements ne peuvent être rigoureux, non plus que le dicton des sculpteurs qui assimile une femme à un œuf ou à un X.
Le point de départ de cette méthode est inconnu. A-t-on virilisé une vierge ou féminisé un jeune homme?
On conçoit aussi bien l’un que l’autre et il importe peu. L’Anthologie nous apprend que Phyrné fut la maîtresse de Praxitèle qui lui donnait ses plus belles statues; et ses plus belles statues étaient des Eros et des jeunes satyres, c’est-à-dire des androgynes.
Rapprochez des Apollon et des Diane, plus ils seront de haute époque, plus le frère et la sœur seront semblables : les uns ont une certaine grâce et les autres une certaine force.
L’Androgyne commence à l’enfant de chœur, au premier communiant et ne passe pas l’adolescence : sept
années, de i3 à 20, telle la vie brève de ce miracle : mais un Lohengrin n’a pas d’âge, pas plus qu’un Achille, il est jeune; Chérubin du Mariage de Figaro, après un an ou deux de garnison ne sera plus qu’un grand garçon juanesque, un hardi cavalier sans aucun intérêt esthétique. Ceci est la face voluptueuse du mythe. Certains généraux de la Révolution donnent l’autre, la face Achilléenne.