‹ De l'anémie consécutive aux hémorrhagies traumatiques et de son influence sur la marche des blessuresChapitre 8 sur 15 · NOMBRE ET VALEUR DES SAIGNÉES · texte numérisé non relu

NOMBRE ET VALEUR DES SAIGNÉES

Pression artérielle :

Nombre des pulsations : 82

lre saignée.

1 litre.

Id.

Id.

Id.

Id.

1 litre 1/2

1 litre.

5 litres (mort).

puis décroît insensiblement jusqu’à la mort.

L’examen de ces chiffres montre la succession des phénomènes, et permet de conclure : 1° que la fréquence du pouls augmentera, tant que la diminution de pression ne dépassera pas le tiers de la pression normale ; 2° qu’elle reviendra à peu près au chiffre initial, pendant que la pression sera comprise entre le tiers et le cinquième de la pression normale ; 3° qu'elle augmentera de nouveau lorsque la pression tombera au-dessous du cinquième de la pression, normale pour descendre jusqu’à zéro.

Dans les hémorrhagies abondantes qui compromettent la vie des blessés, il faut donc s’attendre à rencontrer une période dans laquelle le pouls sera relativement lent, placée entre deux périodes d’accélération. D’ailleurs il ne faut pas oublier que les phases d’accélération

et de ralentissement sont entrecoupées de périodes secondaires pendant lesquelles le pouls se ralentit ou se précipite. Elles sont de courte durée, et répondent aux oscillations de pression qui se produisent pendant le cours de l’hémorrhagie.

3° Influence, sur la respiration. — La respiration n’est pas moins impressionnée par l’anémie aiguë que la circulation ; et, ici encore, on observe tantôt une accélération, tantôt un ralentissement dans le rbythme des mouvements. Souvent, en effet, pendant les premiers moments de la perte sanguine, la respiration est haletante. Puis tout à coup la scène change ; à l’agitation fait place un calme apparent. Marshall-Hall a parfaitement décrit cette succession des phénomènes. La résolution imminente se reconnaît, dit-il, à une respiration profonde. Elle est plus imminente encore, quand la respiration est surtout diaphragmatique et abdominale, entrecoupée de soupirs. Le danger augmente quand l’animal pousse des gémissements, suivis d’un hurlement particulier. Au moment de la mort, il y a des mouvements d’inspiration profonds et convulsifs.

Nous avons pu, dans nos expériences, vérifier l’exactitude de la description donnée par Marshall-Hall. C’est ainsi que, chez une chienne jeune, du poids de 21 kil. , à laquelle nous avions pratiqué la désarticulation de la cuisse après une hémorrhagie de 1,000 gr., nous avons vu tout d’un coup se produire de grandes inspirations bruyantes, saccadées, et la mort survenir en quelques instants. Ayant depuis lors pratiqué des saignées sur

un grand nombre de chiens, dès que Tessoufflemement faisait place au calme, dès que nous commencions à entendre cette respiration profonde, suspirieuse, ou bien encore ce gémissement plaintif dont parle Marsliall- Hall, nous étions avertis qu’il fallait arrêter la perte sanguine, sous peine de voir survenir une syncope mortelle.

4° Influence sur la contraction musculaire. — Cette influence est très différente, suivant qu’on l’envisage sur les fibres lisses ou sur les muscles striés. L’anémie a pour effet de provoquer, dans les muscles lisses, une vive excitation ; delà, des contractions [énergiques, des nausées, et quand l’estomac est rempli, des vomissements. Delà encore, les contractions de l’intestin et des muscles vésicaux, qui arrivent d’autant plus facilement à vider leur contenu que les sphincters sont dans un complet relâchement. Au reste, comme le fait remarquer Weber, ce ne sont pas seulement les sphincters qui se relâchent, mais encore tous les muscles striés; c’est pourquoi la saignée était utilisée avant l’emploi du chloroforme, dans toutes les réductions des parties déplacées.

L’expulsion des urines et des matières fécales a généralement dans les hémorrhagies une signification grave, elle indique une mort prochaine,

b° Influence sur le système nerveux. — L’influence des hémorrhagies sur le système nerveux domine toute la symptomatologie de l’anémie traumatique. En effet,

c’est en agissant sur les centres, et spécialement sur le bulbe, que l’anémie détermine ces troubles de la respiration et de la circulation que nous avons précédemment signalés. De là, la diminution du tonus musculaire, le relâchement du sphincter irien et la dilatation de la pupille; de là, l’abolition plus ou moins complète de la sensibilité.

C’est encore à l’anémie des centres nerveux que sont dues, comme l’ont montré Kussmaul et Tenner (1), les convulsions générales que l’on observe parfois après les pertes sanguines. Elles affectaient le caractère épileptiforme chez un malade de l’hôpital Saint-Louis qui venait d’éprouver une abondante hémorrhagie artérielle (2).

Paul Bert (3) a insisté d’une façon spéciale sur les convulsions qui surviennent chez les chiens soumis à une hémorrhagie rapide. « Toutes les fois, dit-il, que, chez un chien couché sur le dos, l’hémorrhagie artérielle rapide a été poussée assez loin pour exciter le centre nerveux spinal jusqu’à production de grandes convulsions, en vain lie-t-on le vaisseau, l’animal est d’ores et déjà condamné à mort, et périt dans un temps variable ».

Tels sont les principaux symptômes de l’anémie traumatique aiguë. Quant à sa marche et à ses divers modes

(1) Moleschott. Untersuchungen, 1857.

(2) Potain. Art. Anémie, Dict. encyci.

(3) Paul Bert. Note sur un signe certain delà mort prochaine chez les chiens soumis à une hémorrhagie rapide, 25 juin 1867.

de terminaison, nous en avons déjà dit un mot. Ou bien le malade succombe à la violence même de l’kémorrkagie, ou bien il expire au bout de quelques instants, après la suspension de la perte sanguine. Mais, quand il a échappé aux dangers du premier moment, ce n’est pas à dire pour cela que le blessé soit sauvé. 11 reste trop souvent dans un état de faiblesse extrême, contre lequel il lui est impossible de réagir; il va s’affaissant, s’épuisant pour ainsi dire, et, sans secousses, sans douleurs, il s’éteint peu à peu au bout de quelques heures ou d'un petit nombre de jours. D’autres fois, la perte de sang a été telle que celui qui lui reste est à peine suffisant pour l’entretien delà vie; la moindre hémorrhagie venant à reparaître comble la mesure, et le malade succombe brusquement. Enfin, après être resté quelque temps dans l’état de faiblesse le plus alarmant, le blessé peut heureusement, dans bon nombre de cas, faire les frais de cette réparation sanguine que nous avons étudiée; il guérit alors de son anémie aiguë, en passant par les phases de cette anémie à marche lente, qui nous reste maintenant à décrire.

2° Anémie lente.

Elle peut succéder à l’anémie aiguë, ou bien survenir lentement sans que le blessé ait traversé la période que nous avons précédemment étudiée.

Dans le premier cas, à peine le malade est-il revenu à lui que l’un des principaux phénomènes qu’il accuse,

c’est la soif, soif intense, sur laquelle tous les chirurgiens ont insisté, qui tourmente les blessés sur le champ de bataille, et qui traduit au dehors l’activité d’absorption qu’entraîne à sa suite la déplétion du système sanguin.

En même temps l’on voit persister, mais à un degré moindre et comme atténués, tous les symptômes que nous avons signalés dans Informe aiguë. La peau reste pâle et décolorée, les chairs sont flasques, la température continue à se tenir au-dessous du chiffre normal ; les extrémités sont froides. Le pouls est petit et fréquent, mou, aisément dépressible; la respiration est lente, suspirieuse. Profondément accablé, et dans un état voisin de la lipothymie, le malade n’est capable d’aucune activité intellectuelle ou physique ; ses mouvements, comme ses pensées, sont lents et pénibles; la sensiblilité est souvent émoussée. Au moindre effort, la respiration s’accélère, devient haletante ; puis, soudain les mouvements du cœur et du thorax se ralentissent, la peau se couvre d’une sueur froide, il y a des nausées, des vertiges qui peuvent aller jusqu’à la syncope.

Chez certains sujets, on voit se produire un éréthisme nerveux spécial que Marshall-Hall a parfaitement décrit dans son mémoire sur les effets des pertes de sang, sous le nom de réaction exagérée.

Le pouls s’accélère jusqu’à 100, 120 pulsations par minute ; il s’élève, il s’élargit, toutes les artères battent avec force. On voit se produire cet état particulier de la circulation auquel on a donné le nom de fausse pléthore. « Les inspirations se précipitent, interrompues

de temps en temps par des soupirs et des pandiculations ; les malades éprouvent des battements dans la tète; ils entendent des sifflements, voient des éclairs, sentent un cercle de fer qui étreint douloureusement leur tête, ils sont agités, inquiets, irritables; la lumière, le bruit, les impressions douloureuses, un rien les bouleverse (1). »

Paget (2) parle dans ses leçons d’un cas de retard du pouls et de la respiration à la suite d’une perte de sang dans une opération.

Le tableau clinique est différent, quand Panémie survient d’une façon lente et progressive. Un blessé, par exemple, peut n’avoir perdu, au moment de l’accident, qu’une quantité modérée de sang; il n’en est point affaibli. Puis survient une hémorrhagie secondaire qui lui enlève une partie de ses forces ; il est à peine remis de cette brusque secousse que se montre une nouvelle perte de sang. Vienne une troisième, puis une quatrième hémorrhagie, on voit la pâleur et l'affaiblissement augmenter. Le malade qui, au début, avait pu commencer à réparer un peu ses forces dans l’intervalle de deux pertes sanguines, finit par ne plus rien fournir à la réparation. Les effets des pertes nouvelles s’ajoutent à ceux des pertes antérieures, et, finalement, le blessé tombe dans un élat de profonde anémie.

Ce qui vient encore compliquer la situation, c'est cette anorexie dont nous avons déjà parlé. Le défaut

(1) Polain. Arl. Anémie, Dict. encycl.

(2j Paget. Leçons cliniques. — Risques variables des opérations.

d’appétit est un fait habituel à la suite des grandes pertes de sang. Certains malades éprouvent même pour les aliments un dégoût qui peut aller jusqu’à la plus insurmontable aversion. A ce degré l’inappétence devient une complication des plus fâcheuses qui, non seulement entrave la guérison, mais encore peut exagérer la maladie jusqu’au point de la rendre mortelle (Potain, loco citato).

Parlant de cette anorexie, Piorry (1) fait remarquer que la circulation de l’estomac étant trop languissante, on ne peut rendre par la digestion le sang perdu. On a démontré, dit Baüer que, par suite d’hémorrhagies, la quantité de suc gastrique diminuait, surtout quant à sa partie acide (2). Dès lors, il est aisé de comprendre le trouble profond apporté aux fonctions de l’estomac. Si l’on joint à l’anorexie les nausées et les vomissements qui se montrent parfois en pareil cas, on comprend à quel état de dénutrition arrivent les blessés. Ils présentent alors tous les symptômes des anémies graves, parmi lesquels Lordat (3) signale la bouffissure, l’anasarque, l’ascite, la diarrhée opiniâtre, etc.

Parlant de l’anémie qui survient lentement par la succession de plusieurs hémorrhagies, Sanson, après en avoir énuméré les principaux phénomènes, ajoute : « Il se joint souvent à ces symptômes une leuco-phleg-

(1) Piorry et Lbéritier. Traité des altérations diTsang, art. Poly-anémie, p. 10, 1840.

(2) Bauer. Influence de la saignée, loco citato.

(3) Lordat. Traité des hémorrhagies, 1808. — Effets secondaires des hémorrhagies fréquentes, p. 220.

jf masie des membres inférieurs ou de tout le corps, et ce n’est que dans les derniers temps qu’apparaissent les nausées, les palpitations, les lipothymies et enfin les syncopes. Rarement alors survient-il des mouvements convulsifs (1). »

Arrivée à un pareil degré de gravité, on comprend que l’anémie traumatique puisse par elle-même entraîner la mort. Elle arrive par suite d’un épuisement graduel qu’aucun travail, de réparation ne vient arrêter. « Ce n’est quelquefois qu’ après un mois ou six se- . maines que les malades succombent par suite d’un . anéantissement progressif. » (Sanson, loco citato.)

Dans des cas moins graves, la guérison peut encore •survenir. Elle se produit alors par l’atténuation successive, puis enfin la disparition complète de chacun des ■ symptômes.

Un dernier mode de terminaison de l’anémie traumatique, c’est le passage à l’état chronique. De temporaire qu’il était au début, cet état morbide est devenu dès lors définitif, et l’on observe en pareil cas, tout le cortège de symptômes qui caractérisent les diverses variétés d’anémies spontanées.

Ici encore, nous ne saurions mieux faire que d’emprunter à Sanson sa description clinique. « Chez d’autres sujets, dit-il, la vie se conserve, mais pendant longtemps et quelquefois pendant plusieurs années, faible et languissante. La pâleur de la peau et des parties visibles des membranes muqueuses est extrême; la

(i) Sanson. Des hémorrhagies traumatiques, thèse déjà citée, p. 5.

face prend quelquefois l’aspect de la cire jaunie par le temps, et souvent elle est le siège d’une bouffissure légère ; le pouls est petit, faible, ordinairement précipité, parfois très lent; chez quelques individus il y a des palpitations, de l’essoufflement, des tintements d’oreilles, du bruit de souffle à la région du cœur et sur le trajet des grosses artères, comme immédiatement après les hémorrhagies abondantes ; les digestions sont souvent languissantes pendant longtemps, et le malade privé de force, d’appétit et quelquefois de sommeil, se trouve atteint d’une véritable affection chlorotique. L’aspect général ressemble assez à celui que présentent les personnes affectées de ce que l’on appelle la cachexie cancéreuse. »

DES CONDITIONS QUI SONT PROPRES A FAIRE VARIER LES SYMPTÔMES, LA MARCHE ET LES TERMINAISONS DE L’ANÉMIE TRAUMATIQUE.

Nous venons d’étudier les diverses formes, la marche et les terminaisons possibles de l’anémie traumatique. Voyons maintenant quelles sont les conditions capables d’influencer le phénomène, et de lui imprimer, dans chaque cas particulier, sa physionomie spéciale.

1° Influence de l'hémorrliugie. — Il est évident tout d’abord que la première cause qui puisse être incriminée, c’est l’abondance même de l’hémorrhagie. Mais quand il s’agit de préciser ce qui a trait à la quantité plus ou moins grande de la perte sanguine, on rencontre es plus sérieuses difficultés.

Telle hémorrhagie qui pourra nôtre pas mortelle pour un individu le deviendra rapidement chez un autre. Ce qu’il faut considérer, c’est donc bien moins la quantité de sang perdue en elle-même que le rapport entre cette quantité et le poids du corps. Chez le cheval, par exemple, une hémorrhagie de 1/30 du poids de l’animal est suffisante pour amener la mort. En faisant l’application de cette donnée à l’homme, on voit qu’une perte de sang de 2 kilog. deviendrait funeste pour un individu du poids de 60 kilogrammes.

S’il est difficile de préciser le chiffre que doit atteindre l’hémorrhagie pour être mortelle, il ne l’est pas moins de dire quel est le minimum de la perte sanguine nécessaire pour faire éclater les symptômes d’anémie dont nous avons parlé. En d’autres termes, on éprouve de grandes difficultés à déterminer le point où commence l’anémie traumatique. D’après ce quenous enseigne la pratique de la saignée, des pertes de sang de 3 à 400 grammes n’entraînent dans l’économie aucune altération profonde. Une perte deux ou trois fois plus considérable suffit sans doute à déterminer des symptômes graves d’anémie; mais tant d’autres conditions peuvent modifier le phénomène qu’il est impossible de rien avancer de précis à cet égard.

Une circonstance qui paraît avoir une grande influence, c’est la rapidité de la perte sanguine. La brusque déplétion du système circulatoire amène bientôt tous les symptômes de l’anémie traumatique, allant souvent jusqu’à la syncope mortelle. C’est à ce point de vue surtout que les hémorrhagies artérielles ont une gravité plus grande que celles qui se font par les veines.

Pour certains auteurs, cependant, la raison de cette sévérité plus grande dans le pronostic serait dans les qualités différentes que présentent le sang artériel et le sang veineux. Sanson, entre autres, adopte cette manière de voir. Mais déjà les expériences de Piorry l’avaient conduit à une conclusion opposée; Zimmermann n’a pas vu non plus qu’il y eût entre les hémorrhagies veineuses et artérielles de différences tenantaux qualités particulières du sang (1).

2° Influence des hémorrhagies successives. — Si la quantité de sang perdue est importante au point de vue de la production de l’anémie aiguë, la répétition du phénomène a surtout de l’importance au point de vue de l’anémie lente avec tendance à passer à l’état chronique.

Tous les auteurs ont noté le fait, mais Piorry en a surtout bien exposé le mode d’action. « Quand, dit-il l’écoulement de sang se fait d’une manière lente et que la quantité perdue chaque jour dépasse la proportion de chyle qu’élabore la digestion, les liquides ne se réparent qu’avec une extrême lenteur. La raison de ce

(1) Zimmermann. Ueber die quantitativen Veranderungen im Blute bei seinern Ausflusse aus Arterien, loco citato, p. 38b.

dernier fait est évidente; c’est qu’ici les organes ont longtemps souffert d’anémie, c’est qu’ils ont été altérés dans leur structure, de sorte que leurs fonctions nutritives s’exécutent désormais avec peine (1). »

Une de nos expériences nous fournit des renseignements intéressants sur la gravité comparative d’une hémorrhagie forte, mais unique, et des pertes sanguines faibles, mais souvent répétées.

Sur deux chiens, nous avons pratiqué la désarticulation de la cuisse ; à l’un, nous avons fait perdre 800 grammes de sang, représentant 1/29 environ du poids du corps; l’autre n’a perdu que IbO grammes de sang, soit 1/110 environ de son poids. Or, chez ce dernier, des hémorrhagies secondaires sont survenues et ont amené la mort au bout de 7 jours, tandis que le premier animal, qui avait subi une perte de sang beaucoup plus considérable, a guéri de son opération.

On comprend, du reste, l’influence fâcheuse que doivent avoir des pertes sanguines enlevant sans cesse à l’économie ses matériaux de réparation, au moment où elle en a le plus besoin pour combler le déficit résultant d’une première hémorrhagie.

3° Influence des complications. — Lorsqu’aux effets de l’hémorrhagie viennent s’ajouter d’autres complications résultant du traumatisme, on conçoit qu’il en résulte une aggravation considérable de l’anémie traumatique.

Ainsi, dans cet ébranlement du système nerveux succédant aux blessures] graves, et décrit sous le nom

(I) Piorrv. Traité des altérations du sang, déjà cité.

de choc, il est certain que la perte sanguine a souvent une grande part. Les effets du choc, dit Savory (1), sont aggravés par la perte de sang. De là, une blessure relativement légère, si elle est accompagnée d’une hémorrhagie considérable, produira une impression bien plus marquée sur l’économie que s’il existe seulement une blessure, fût-elle même beaucoup plus grave, mais sans cette importante complication.

Parlant des hémorrhagies opératoires, Blandin se préoccupe également des causes qui pourront venir en augmenter la gravité. « Il faut toujours, dit-il, faire entrer en ligne de compte dans cette estimation, la force particulière de chaque individu, et surtout 1-’ affaiblissement spécial qui résulte pour les opérés de la longueur de l’opération, des douleurs qu’ils ont supportées avant le moment où l’écoulement sanguin a commencé à se montrer. La perte de 400 ou bOO grammes de sang artériel suffira pour faire périr un malade déjà débilité par les longueurs et les douleurs inséparables de certaines opérations minutieuses, tandis qu’en toute autre circonstance, il eût fallu une perte de sang infiniment supérieure, pour amener le même résultat chez le même individu (2). »

Dans l’hypothermie qu’on observe soit à la suite des opérations, soit après les grands traumatismes, si l’a

(1) W. S. Savory. Collapse and th6 general efTectsof schock upon the System, in System of surgery by Holmes, t. I, p. 772.

(2) Blandin. Des accidents qui peuvent survenir pendant les opéra- • lions chirurgicales et des moyens d’y remédier, thèse de concours pour le professorat, 1841.

bassement de température est dû en partie à l’ébranlement nerveux, il est bien certain qu’une part revient aussi à la perte sanguine.

Ainsi, par exemple, de deux chiens auxquels nous avions fait subir l’amputation de la cuisse, l’un, qui n’avait pas eu d’hémorrhagie appréciable, présenta, après l’opération, une très légère ascension de la température ; l’autre, auquel nous avions fait une perte de sang de 5b0 grammes, eut au contraire un abaissement de 2 degrés.

Dans le but d’étudier l’influence réciproque du choc et de l’hémorrhagie, nous avons entrepris avec notre ami Charles Richet quelques expériences sur des lapins. Les résultats obtenus ont toujours été négatifs, et la terminaison s’est constamment montrée en rapport exact avec l’abondance de la perte de sang fl).

Nous avons également cherché à produire l’arrêt du cœur par une violente excitation du pneumogastrique chez un chien profondément anémié (perte de sang égale à lp22 du poids du corps). Nous n’avons pu y parvenir. Cette expérience n’a d’ailleurs qu’une portée très restreinte, vu la difficulté considérable qu’on éprouve à produire chez le chien l’arrêt définitif du cœur ; et il est permis de croire, en face des faits cliniques, que la perte de sang vient toujours ajouter à la gravité de l’épuisement nerveux.

(i) Nous nous sommes servis pour reproduire le phénomène du choc traumatique du procédé de MM. Reynier et Ch. Richet : injection de t gr. de perchlorure de fer dans le péritoine. — Voyez sur ce sujet la note des auteurs présentée à l’Académie des sciences dans la séance di> 24 mai 1 880.

Kirrnisson .

Dans le même ordre d’idées, on peut se demander quelle est l’influence de la chloroformisation sur un sujet anémié. Dans ce but, nous avons fait l’expérience suivante (1) :

Nous avons fait subir à un lapin du poids de 1712 grammes une perte de sang de SO grammes par l’artère fémorale (environ lj34 du poids du corps), ce qui constitue une hémorrhagie grave, mais non suffisante pour entraîner immédiatement la mort (2). Nous l’avons ensuite soumis à la chloroformisation ; la résolution complète a pu être obtenue, mais l’animal s’est affaibli graduellement, et il a succombé 3/4 d’heure après le début de l’expérience.

Il semble donc que le chloroforme ait ici causé la mort, ou tout au moins qu’il en ait singulièrement accéléré le moment.

Les choses se passent quelquefois ainsi dans la pratique chirurgicale. Nous en citerons comme preuve l’observation suivante qui nous a été communiquée par M. Ghantemesse, interne des hôpitaux.

Obs. — Un homme de 5o ans, ayant eu la jambe broyée par une roue de wagon, à dix heures du matin, est apporté à la Pitié vers deux heures, et placé dans le service de M. Polaillon.

Malgré sa constitution forte et son apparence très robuste, il est

(1) Expérience faite en collaboralion avec M. Ch. Richet.

(2) Des lapins qui avaient subi des pertes sanguines dans le môme rapport avec le poids du corps ont survécu ; nous nous sommes assuré par plusieurs expériences que, pour entraîner immédiatement une issue j^tale, l'hémorrhagie, chez le lapin, doit atteindre et môme dépasser 1/30 du poids du corps.

pâle et extrêmement aflaibli. Depuis le moment de l’accident, l’hémorrhagie n’a pas cessé d’être abondante.

En l’absence de M. Polaillon, M. le Dr Bouilly, appelé près du malade, propose l’amputation, qui est aussitôt acceptée. On donne le chloroforme en très petite quantité, et cependant à plusieurs reprises, pendant le cours de l’opération, le malade tombe en défaillance ; les mouvements du cœur et du thorax sont très faibles et lents ; à chaque instant, il y a menace de syncope.

L’amputation est pratiquée au tiers supérieur de la jambe; on app'ique la bande d'Esmarch, et le malade ne perd qu’une minime quantité de sang. L’opération terminée, on éprouve une assez grande difficulté à réveiller complètement le malade ; il répond avec justesse aux questions qu’on lui pose; mais il semble très engourdi par la petite quantité de chloroforme qu’il a absorbée. Reporté dans son lit, l’opéré continue à être très pâle ; son pouls est faible et lent.

A sept heures du soir, le malade est toujours calme; il répond très bien aux questions , mais sa pâleur et sa faiblesse sont extrêmes. La température axillaire est à 36°, 2.

A 3 heures du matin, l’affaiblissement du malade a encore beaucoup augmenté. IL dit à l’infirmier qu’il n’éprouve rien qu’une grande faiblesse, mais qu’il sent bien qu’il va mourir.

A 4 heures du matin, il s’éteint lentement et sans secousse.

Notre ami, le Dr Bouilly, qui a bien voulu nous communiquer ses réflexions personnelles sur cetfe observation, ne met pas en doute que le chloroforme ait aggravé l’état du blessé, et joué un rôle important dans la terminaison funeste.

4° Influence de l'âge. — C’est aux deux périodes extrêmes de la vie que les hémorrhagies sont le plus mal supportées. En ce qui concerne les enfants, tous les auteurs signalent le fait. Voici ce que dit à ce sujet Du-

pnytren (1) : « On croit généralement que chez les enfants le sang se répare plus vite; nous admettons le fait, mais nous remarquerons aussi, que, toute proportion gardée entre leur âge, leur développement, et ceux des adultes, les enfants ne peuvent pas supporter des pertes aussi grandes que ces derniers. Des hémorrhagies par suite d’application de sangsues déterminent souvent chez eux un grand affaissement, et des convulsions qui sont souvent le prélude de la mort. »

Quant aux vieiLlards, Paget (2) signale, dans ses leçons cliniques, qu’ils supportent mal les pertes de sang. Les mêmes remarques ont été faites chez les animaux. Trasbot (3) signale la persistance de l’état anémique à la suite des hémorrhagies chez les jeunes et les vieux animaux.

On comprend ces dispositions particulières inhérentes à l’âge des sujets, si l’on admet avec Welker que l’homme a moins de sang dans l’enfance et la vieillesse que dans l’âge adulte (4).

5° Influence du sexe , — Ici encore nous ne pouvons mieux faire que de rapporter à cet égard les paroles de Dupuytren : « Il est, dit-il, d’observation que les femmes peuvent supporter de plus grandes pertes de sang

(1) Dupuytren. Leçons orales de clinique chirurgicale, t. VI. — De l’hémorrhagie traumatique co nsidérée d’une manière générale, p. 7.

(2) Paget. Clinique chirurgicale, chap.I, Risques variables des opérations.

(3) Trasbot. Dict. de l’art, vétérinaire, t. IX, art. Hémorrhagie.

(4) Brozeit. Bestimmung der absoluten Blutmenge im Thierkorper, Archives de Pfluger, 1870, p. 366.

que les hommes, comme si la nature en les assujettissant à des flux de sang périodiques, et à des pertes plus grandes encore lors de la parturition, avait mis en elles une force de reproduction plus forte (1). »

6° Influence de l'état de la nutrition. — La première condition pour que l’économie puisse réparer ses pertes, c’est que la nutrition lui fournisse les éléments de cette réparation. Quand cette condition est remplie, on observe ce fait que nous avons déjà noté, savoir que le poids du corps varie peu. Au contraire, pendant l’inanition, la résistance aux pertes sanguines est beaucoup moindre. Piorry (2) a très bien analysé à cet égard toutes les circonstances du phénomène : On peut porter immédiatement, dit-il, sur presque tous les chiens, la saignée veineuse au vingt-cinquième et même au vingtième du poids total du corps, et cela indépendamment de l’âge, du sexe, de l’espèce. Si, le lendemain, on réitère la saignée, l’animal étant à la diète, on peut encore obtenir, sans qu’il meure, 10 ou 12 onces de sang.

Si on tire du sang le troisième ou le quatrième jour, le chien n’ayant pas mangé, 6 ou 7 onces de sang suffisent pour déterminer la mort.

Des saignées égalant le trentième ou le quarantième du poids total peuvent être réitérées un très grand nombre de fois, quoique l’animal soit à la diète. Si l’on donne quelques aliments, les saignées peuvent être portées beaucoup plus loin.

(t) Dupuytren. Loco citato, p. 8.

(2) Piorry. Note sur les évacuations sanguines, Arch. de méd., 1826, t. X, p. 138.

Les recherches faites sur le sang dans l’inanition, nous permettent de comprendre l’influence désastreuse des hémorrhagies en pareil cas.

Collard de Martiguy (1) a prouvé que le sang diminue singulièrement de volume par l’abstinence prolongée. Wundt (2) estime que, dans l’inanition, la diminution dans la quantité du sang est à peu près la moitié de la perte totale du poids des organes. Enfin, dans ces dernières années, les recherches de M. Mal assez (3) lui ont montré que, dans l’inanition, on constate une diminution de la capacité globulaire (nombre des globules compris dans chaque gramme d’animal), de la richesse globulaire et du volume du sang. De sorte que, comme le dit l’auteur, le sang paraît avoir été atteint plus que tout autre tissu de l’organisme.

Un autre résultat intéressant obtenu par l’auteur, c’est celui qui a trait à l’engraissement. Chez un animal que l’on engraisse, pendant que la richesse globulaire augmente, la capacité globulaire diminue, et par conséquent le volume du sang. En d’autres termes, la graisse s’est développée plus rapidement que le sang.

D’après cela, il semble que l’obésité doive diminuer la résistance aux pertes sanguines.

Piorry paraît avoir eu conscience de ce résultat, car il recommande, dans l’estimation de la pesanteur du corps

(1) Collard de Martigny. Recherches expérimentales sur les effets de l'abstinence, in Journal de physiologie de Magendie, 1828, t. VIII, p. 152.

(2) Wundt. Physiologie humaine, 1872.

(3) Malassez. Recherches sur quelques variations que présente la masse totale du sang, Arch. de physiologie, 1875, n°* 2 et 3.

des chiens très gras, de faire déduction du poids de la graisse, quand il s’agit d’établir le rapport du poids de sang perdu à celui de l'animal.

Nous savons d’ailleurs que les personnes grasses supportent assez mal, en général, les opérations.

7° Influence des états constitutionnels. — Il ne suffit pas, pour la réparation du sang, que la digestion fournisse les matériaux nécessaires, il faut encore que l’économie soit en état de les utiliser. En d’autres termes, il faut que les viscères soient en bon état. Quels que soient •les doutes qui planent encore sur le rôle des organes dans la formation du sang, il faut surtout que ceux d’entre eux qui sont supposés prendre la plus grande part à cette fonction, le foie, la rate, les ganglions lymphatiques, soient dans un état parfait d’intégrité. On comprend par là, le rôle que joueront certaines diathèses, certaines maladies générales, pour entraver la guérison de l’anémie traumatique et favoriser son passage à l’état chronique. De ce nombre sont la chlorose, la leucocythémie, les dégénérescences graisseuses qui accompagnent si souvent les suppurations chroniques, ou qui surviennent dans le cours de l’alcoolisme.

Auprès de ces causes qui agissent en s’opposant au travail réparateur, il faut citer celles qui ont pour effet de produire de nouvelles pertes, en un mot toutes les causes capables de donner naissance à de nouvelles hémorrhagies. Parmi elles, nous mentionnerons surtout l’hémophilie, le scorbut, la cachexie palustre qui peut

produire une suite d’hémorrhagies caractérisées par l’intermittence du phénomène. Ajoutons que trop souvent ces deux ordres de causes se trouvent réunies chez un même individu, et ajoutent leurs effets l’une à l’autre, de façon à conduire l’anémique à une mort rapide.

8° Influence du milieu où se trouve le blessé. — Nous en aurons fini avec l’exposé des conditions pouvant modifier la marche de l’anémie traumatique, quand nous aurons signalé l’influence qu’exerce le milieu occupé par le blessé; mais cette influence se faisant surtout sentirpar l’intermédiaire de la plaie, nous ne pourrions entrer dans quelques détails sur ce sujet sans empiéter sur le chapitre suivant, où nous devons nous occuper de V influence de l'anémie traumatique Sïir la marche des blessures ; nous nous contentons donc pour le moment de la signaler.

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