‹ De L'Anemie des Mineurs dite D'AnzinChapitre 33 sur 46 · CAUSES INVOQUÉES JUSQUE CE JOUR · texte numérisé non relu

CAUSES INVOQUÉES JUSQUE CE JOUR

Avant d*exposer la pathogënie de l'anémie des bouilleurs, telle que nous la concevons, nous examinerons les diverses causes invoquées jusqu'à ce jour par les auteurs.

IMPURETÉ DE l'AIR ; OBSCURITÉ ET HUMIDITÉ. —

Cette maladie doit-elle être attribuée à la privation d'air pur, de lumière et de soleil et à Ibumidité (Tanquerel des Planches, Riembault, Boens-Boissau, Micbel Lévy) ?

Mais alors, tous les mineurs pourraient en être atteints, et non pas exclusivement ceux de houille, qui plus est, ceux de certaines fosses seulement.

Nous avons vu que la cachexie anémique observée chez les mineurs de certains métaux : argent, cuivre, étain, plomb et mercure, ne relève pas des conditions générales dans lesquelles se trouvent tous les mineurs, mais qu'elle résulte d'une intoxication par les métaux qu'ils exploitent, puisqu'on ne la retrouve pas chez les ouvriers travaillant aux mines de métaux ou de substances non toxiques : fer, zinc, soufre et sel gemme. D'ailleurs, l'anémie essentielle et celle des mineurs,

analogues il est vrai, pour ce qui est des troubles circulatoires et respiratoires, différent complètement entre elles par les troubles digestifs, toujours peu marqués dans l'une, souvent très accentués et caractéristiques, au moins dans certaines formes de l'autre. Bœns-Boissau et Riembault avaient si bien saisi cette différence, qu'ils séparaient de l'anémie des mineurs l'épidémie de Fresnes de 1803, causée, d'après eux, par une intoxication sulfhydrique chronique, et qui n'est en réalité qu'une des formes de la même maladie.

ACIDE CARBONIQUE. — L'acide carbonique peut-il contribuer pour une large part à la production de l'anémie des bouilleurs (Fossion et Bourguet) ? — Bien qu'on en ait constaté une assez forte proportion dans l'air de la fosse du Vivier en 1803, nous pensons que c'est là une assertion avancée sans aucun fondement ; elle n'est en effet basée sur aucune analogie de symptômes ou de lésions anatomiques.

HYDROGÈNE SULFURÉ. — L'opiniou la plus généralement admise, bien que mollement soutenue par ses promoteurs eux-mêmes, est celle qui consiste à regarder cette affection comme une intoxication lente par l'hydrogène sulfuré (Gravis et de Saint- Moulin, et François), ou, tout au moins, comme analogue au méphitisme chronique des fosses d'aisance (Chaussier, Halle et Pinel).

Sans doute, l'air et l'eau de la fosse du Vivier contenaient de l'acide sulfhydrique; mais Boëns-Boissau a fréquemment vu la maladie se développer dans des endroits où ce gaz n'existait pas; la présence n'en a pas non plus été signalée à la fosse des Rameaux en 1820, ni à la Grosse-fosse (1810-1830) ; et, de nos

jours, les ouvriers ne perçoivent pas la moindre odeur sulfureuse dans la fosse Bonnepart, à Fresnes. D'un autre côté, la fosse Pont-Péry, à Château-F Abbaye (Société de Vicoigne), que Ton dut abandonner à cause de ses abondantes émanations sulfureuses, ne fut jamais infectée d'anémie (i).

Sans vouloir nier l'analogie que présente Tanémie avec certaines formes d'intoxication, sulfliydrique lente, nous ne pouvons admettre l'identité des deux affections. Dans la dernière, en effet, on n'a jamais rencontré la dégénérescence graisseuse du foie, constamment observée dans les nécropsies de bouilleurs anémiques. L'anémie des mineurs, avec son cortège obligé de manifestations cutanées, à retentissement général sur les voies respiratoires, avec sa marche et ses allures spéciales, ne ressemble qu'à elle même ; la clinique ordinaire ne nous offre rien de semblable.

INCERTITUDE DE l'ÉTIOLOGIE DE l' ANÉMIE. — De

fait, ces diverses explications n'ont convaincu personne, pas même ceux qui les ont timidement avancées, faute de mieux; et la nature de cette maladie est restée jusqu'ici encore complètement ignorée. Aussi notre regretté maître, le professeur Lorain, a-t-il fidèlement retracé cette insuffisance scientifique, à la fin «le son article sur l'épidémie de 1803. « Il est facile de voir — disait-il — qu'ici, il y a eu épidémie rare, dont la cause véritable a été méconnue, et où l'anémie est survenue consécutivement. S'a-

(1) Communication orale de M. Pantlgnies, ancien directeur du fond aux mines de Vicoigne.

gissait-il d'un empoisonnement par des gaz délétères ? Est-ce l'acide sulfhydrique, est-ce lacide carbonique qui a produit cette intoxication ? Il serait téméraire de se prononcer à cet égard, »

§ 2. CAUSES DE l'anémie.

A quelle cause faut-il rapporter l'anémie ?

GRISOU. — Nous ne pouvions songer au grisou, car certaines fosses à anémie n'étaient pas sujettes au grisou, et d'autres fosses, infectées de ce gaz, ne furent jamais atteintes. Il semblerait presque y avoir antagonisme entre le grisou et l'anémie.

INFECTION PALUDÉENNE. — Un iustaut, UOUS UOUS

étions demandé si nous n'avions pas affaire aune infection paludéenne par les miasmes des grands végétaux de la période houillère, mis en liberté dans les mines. Car, si la cachexie paludéenne s annonce ordinairement par des accès intermittents, il n'est pas rare non plus qu'elle s'établisse d'emblée. En outre, la malaria peut engendrer des états morbides à type continu, dont la nature est souvent très-difflcile à reconnaître. Enfin, la constante altération du foie permettait de s'arrêter à cette hypothèse. Mais l'absence d'hypertrophie de la rate, et surtout l'insuccès des préparations de quinquina administrées par Gravis et de Saint- Moulin, et du sulfate de quinine chez le malade de Tanquerel et chez les houilleurs anémiques de Riembault, prouvent d'une façon irrécusable que le poison paludéen ne doit point être ici mis en cause.

RARÉFACTION DE l'air. — Contrairement à ce qu'on croirait à priori, la pression barométrique est plus faible au fond des fosses qu'à la surface. Cette raréfaction de rair peut-elle exercer sur le développement de l'anémie des mineurs une influence analogue à celle invoquée pour la pathogénie de l'anémie des altitudes? Nous répondrons négativement, sachant qu'à la fosse Bonnepart, où s'observait la maladie, la dépression barométrique était moitié moindre (2 ou 3^^ d'eau) que dans les autres fosses indemnes et mieux ventilées (4 à 6<îm d'eau).

Ce rapport inverse entre la pression barométrique et la ventilation, s'explique facilement si l'on admet que la raréfaction de l'air résulte de l'aspiration au moyjen de laquelle les mines sont généralement ventilées ; et il paraît en être ainsi, car dans les rares fosses où l'aérage a été pratiqué par refoulement de l'air, on a noté une augmentation de pression.

INTOXICATION PAR LES DÉRIVÉS DE lA HOUILLE, RÉSULTANT DE SA DISTILLATION ET DE SA COMBUS- TION LENTES. — L'exclusion des autres causes, d une part, et, d'autre part, l'étude approfondie des conditions pathogéniques de l'anémie des bouilleurs, nous ont forcément amené à considérer cette maladie comme résultant d'une intoxication chronique par les dérivés de la houille, mis en liberté au moment de l'extraction, et provenant de sa distillation et de sa combustion lentes. Cette opinion, d'accord avec les données de la géologie et de la chimie, s'est trouvée confirmée par la comparaison que nous avons établie entre la pathogénie, la symptomatologie et l'anatomie-pathologique de l'anémie des bouilleurs et celles

des intoxications par les dérivés de la houille, telles que nous les montrent l'observation des malades et Texpérimentation sur les animaux.

FORMATION DE LA HOUILLE. — Pour bien Comprendre le dégagement des dérivés de la houille dans les mines au moment de l'extraction, il est indispensable de demander à la géologie comment s'est accomplie la fossilisation des abondants végétaux herbacés, qui couvrirent les plaines marécageuses de l'ancien monde, pendant la longue série de siècles de la période houillère.

Les plantes submergées par suite d'affaissements de la mince couche terrestre, durent présenter d'abord une masse légère et spongieuse, analogue à la tourbe de nos marais. Sous l'eau, cette masse végétale subit une fermentation, une décomposition partielle, dont les diverses phases chimiques, difficiles à définir, s'accompagnèrent de la production de nombreux carbures d'hydrogène gazeux ou liquides. Les couches superposées de tourbe en voie de décomposition, s'agrégèrent fortement et acquirent la densité propre à la houille, par la pression des terrains de nouvelle formation sous lesquels el^es furent enfouies plus tard. La chaleur émanée du foyer central du globe, qui se faisait encore sentir à la surface, dût aussi exercer une infiuence considérable sur le résultat final.

C'est surtout à ces deux causes réunies, c'est-à-dire à une pression plus ou moins forte et au plus ou moins grand échauffement par le foyer terrestre central, que les savants attribuent les différences qui existent dans la nature minéralogique des différentes

houilles, à mesure qu'elles s'élèvent de la base du terrain houiller vers les dépôts supérieurs. Le charbon gras ou bitumineux occupe en effet les régions supérieures du bassin ; les couches les plus inférieures sont les plus sèches, parce que leur minéralisation a été complétée sous l'influence d'une température plus élevée, et tout à la fois d'une pression plus forte. L'action de ces deux causes puissantes est encore prouvée par ce fait d'observation, que certaines couches, maigres en tel point, deviennent grasses en arrivant à tel autre où elles sont plus superficielles.

DISTILLATION LENTE DE LA HOUILLE, DÉG-AGEMENT DE SES PRODUITS PAR SON EXPOSITION A L'aIR. -^

La houille a donc été soumise, la maigre surtout, à une sorte de distillation partielle en vase clos, dans laquelle la chaleur élevée sollicitait le dédoublement de ses principes constituants, tandis que la haute pression limitait cette décomposition, et, maintenant en présence les produits de dédoublement qui, à la pression ordinaire, auraient été volatilisés ou même décomposés, favorisait ainsi de nouvelles combinaisons imprévues, en rapport avec les conditions exceptionnelles de ce milieu.

Par la taille de la veine de charbon, ces conditions se trouvent subitement changées ; la diminution de pression permet le dégagement des gaz emmagasinés et des vapeurs condensées jusqu'alors.

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