‹ De L'Anemie des Mineurs dite D'AnzinChapitre 43 sur 46 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

I (1). — La maladie généralement connue sous le nom d'anémie des mineurs, loin d'être, comme on le croit, une espèce rare qui se serait exclusivement manifestée chez les mineurs d'une fosse de houille de ia Compagnie d'Anzin, pendant l'épidémie de 1803, signalée par Halle, a au contraire constamment régné depuis lors, au moins sporadiquement, et parfois à l'état endémique et même épidémique, dans plusieurs autres exploitations de la même Compagnie; on y observait encore, en 1876, des cas sporadiques bien caractérisés dans une seule fosse, et en 1877, des cas légers dans quelques autres.

Depuis son apparition jusqu'à nos jours, cette maladie a successivement affecté, aux mines d'Anzin, des formes de moins en moins graves, en rapport avec les

(1) Chap. I, Art. I, p. 11-77, et note de la page 150.

améliorations apportées aux travaux d'exploitation. Tandis que, de 1803 à 1830, prédominèrent des formes abdominales, d*abord aiguës et à invasion brusque, puis chroniques et à début insidieux, la maladie revêt, depuis 1830, une forme cachectique, chronique d'emblée, caractérisée par des symptômes d'anémie avec peu ou pas de troubles digestifs. Cette dernière avait d'ailleurs déjà été signalée, dès 1803, comme forme incomplète rare.

II (1). — L'anémie des mineurs n'est pas spéciale aux mines de houille de la Compagnie d'Anzin ; elle a également sévi sur un assez grand nombre de houillères, dans le même bassin du Nord Franco-lîelge : mines de Fresnes-midi, d'Aniche, de l'Escarpelle, deBilly, de Lens, charbonnages de Mons, Charleroi, Liège, et dans d'autres bassins, en France: mines de l'Allier, de la Loire, de Decize (Nièvre), de Graissessac (Hérault), et en Suède.

Dans ces diverses mines, la maladie a subi la même transformation graduelle qu'à la Compagnie d'Anzin. La forme abdominale a régné épidémiquement à la houillère des Vanneaux, à Wasmes (Belgique), peu de temps après l'épidémie d'Anzin de 1803 ; aux mines d'Aniche (Nord) de 1827 à 1834, à l'Escarpelle (Nord) 1871-72, et jusqu'à nos jours à Graissessac (Hérault). La forme cachectique a été observée à Aniche (Nord) de 1834 à 1866, à Lens (Pas-de-Calais) vers 1871 et à Fresnes-Midi (Nord), et elle s'observe encore dans les charbonnages de Mons, Charleroi et Liège, dans l'Allier, dans la Loire et à Decize (Nièvre).

(1) Chap I, Art. II et III, p, 78-114.

III (1) — Les symptômes de l'anémie des mineurs ne se sont jamais manifestés que chez les ouvriers des mines de houille, et non des mines de métaux ou d'autres substances. La maladie qui, d'après Hoffinger, sévit épidémiquement, de 1777 à 1778, et de 1785 à 1792, parmi les ouvriers des mines de plomb et d'argent aurifère, à Schemnitz (Hongrie), et qu'Ozanam, en 1835, crut pouvoir rapprocher de l'épidémie d'Anzin,et grouper sous le même titre d'anémie des mineurs, était, en réalité, due à une intoxication saturnine chronique avec anémie cachectique consécutive. Cette regrettable confusion fut certainement la cause principale de l'obscurité dans laquelle est depuis si longtemps restée cette importante question. Certains auteurs modernes avaient même cru et avancé que les mineurs de Schemnitz étaient des bouilleurs.

D'une manière générale, la cachexie anémique observée chez les mineurs de certains métaux : argent, cuivre, étain, plomb et mercure, ne relève pas des conditions générales dans lesquelles se trouvent tous les mineurs, mais elle résulte d'une intoxication par les métaux qu'ils exploitent, puisqu'on ne la retrouve pas chez les ouvriers travaillant aux mines de métaux ou de substances non toxiques : fer, zinc, soufre et sel gemme.

IV. — L'anémie des mineurs, ayant régné dans un grandnombre de mines de houille, et dans des mines de houille seulement, doit être plus justement nommée anémie des houilleurs.

(1) Chap. I, art. IV, p. 115124.

V (1). — L'étude des conditions hygiéniques des houillères, qui ont présidé au développement de Fanémie : friabilité du charbon, température élevée de Tatmosphère des galeries, rapidité de Textraction, insuffisance ou vices de la ventilation, etc., nous a, amené à considérer cette maladie comme une intoxication par absorption pulmonaire, cutanée et gastrointestinale des vapeurs de divers dérivés de la houille : amylène, hexylène, benzine, phénol, aniline, etc., produits de distillation et de combustion lentes de la houille exposée au contact de Tair, qui se dégagent dans Tatmosphère confinée des mines pendant Textraction. Parmi ces dérivés, les hydrocarbures les plus volatils (amylène, hexylène, etc.) et l'aniline paraissent jouer le rôle principal dans la production de la maladie.

Cette opinion, d'accord avec les données de la géologie et de la chimie, se trouve confirmée par la comparaison établie entre la pathogénie, la symptomatologie et l'anatomie-pathologique de l'anémie des bouilleurs, et celle des intoxications par les dérivés de la houille, telles que les montrent l'observation des malades et l'expérimentation sur les animaux.

VI. (2). — Les diverses formes affectées par l'intoxication houillère, différant entre elles par la marche de la maladie et par l'intensité et le groupement des symptômes, paraissent dépendre des variations dans la quantité, le mode d'absorption des dérivés de la houille, et peut-être aussi dans la prédominance relative de certains d'entre eux.

(1) Chap. II, Art. III, § 1, 2, 3, 4, 5 et C ; p. 142-176.

(2) Chap. II, Art. I, p. 125-137.

Ces variétés cliniques sont : 1^ la forme abdominale, type aigu, à invasion brusque, et type chronique, à début insidieux ; 2'' la forme cachectique, essentiellement chronique, avec peu ou pas de troubles digestifs.

A côté do ces formes complètes, existent des formes incomplètes, caractérisées seulement par des battements de cœur et la teinte jaune de la peau.

La forme cachectique, la forme complète presque uniquement observée de nos jours, se manifeste par les symptômes suivants :

Peau anémiée, d'une teinte jaune-blafard toute spéciale, sans trace de vaisseaux, demi-transparente et amincie, légèrement œdématiée et fraîche, surtout aux extrémités ; sudorèse facile et abondante, sans jamais frisson ni chaleur. Muqueuses également anémiées, blanches et affaissées. Diminution de la sensibilité tactile, et augmentation des sensibilités au froid et au chatouillement.

Céphalalgie avec étourdissements, demi-syncopes et tintements d'oreille ; mydrlase et parfois amblyopie. A rophthalmoscope, décoloration de la choroïde, œdème et anémie papillaires. Dyspnée ; palpitations de cœur, avec bruits de souffle anémiques cardiaques et vasculaires et parfois frémissement cataire ; pouls dépressible et fréquent.

Soif ; appétit capricieux et diminué, nausées, douleurs épigastriques, borborygmes ; hypertrophie et plus tard atrophie du foie. Urines d'une couleur vert-pré remarquable. Excitation ou impuissance génésique chez Thomme ; chez la femme, troubles des fonctions génitales, comme dans la chlorose.

Douleurs des membres abdominaux. Crampes dans

les mollets. Faiblesse, somnolence, irascibilité, nonchalance et tristesse.

Sif^nalons de plus, des éruptions cutanées spéciales aux fosses à anémie, eczéma et urticaire tubéreuse, par action locale et directe des dérivés de la houille sur la peau, avec retentissement fréquent sur les voies respiratoires (bronchite catarrhale).

Les enfants d*anémiqucs héritent d*une prédisposition à Tanémie, qui peut se manifester dans le cours de leurs difTérentes maladies.

VII (1). — Les caractères anatomo-pathologiques de la maladie sont : r une anémie absolue et générale, avec lésions atrophiques de presque tous les viscères ; 2*" une dégénérescence graisseuse du foie, due à l'accumulation du poison dans cet organe.

VIII (2). — Les vapeurs des dérivés de la houille, lors même qu'elles ne sont pas en quantité suffisante pour donner naissance à Tanémie, modifient néanmoins profondément la constitution du bouilleur, et impriment à sa pathologie un cachet tout particulier, qu'il peut même transmettre à ses enfants.

IX (3). — La prophylaxie la seule efficace, consistera à établir dans les fosses infectées danémie une ventilation assez éna^gique pour pouvoir remonter au jour, par le puits d'appel, la totalité des vapeurs des dérivés de la houille, qui, beaucoup plus lourdes que l'air, tendent, contrairement au grisou, à s'accumuler et à stagner dans les bas-fonds.

(1) Chap. II, Art. II, p. 138-141 .

(2) Chap. II, Art. III, § 7, p. 176-180.

(3) Chap.. II, Art, IV, g 1, p. 181-184.

La ventilation devra, d'ailleurs, être d'autant plus active, que l'extraction de la houille sera plus considérable en un temps donné ; enfin, il faudra éviter que le courant d'air en retour des tailles en exploitation, remonte par le puits servant à la descente et à l'ascension des ouvriers.

D'une manière générale, on préférera l'aérage par aspiration à celui par refoulement, et en particulier, l'aspiration par des ventilateurs (système Guibal) ot non par des foyers.

X (i). — Dès l'apparition des premiers symptômes, on interdira au mineur le travail du fond dans la fosse où il aura contracté sa maladie, pour l'employer au jour ; et désormais il ne devra descendre que dans des fosses où l'anémie ne règne pas.

La pratique, d'accord avec la théorie, indique le fer pour remédier à la profonde anémie, principal effet de l'intoxication houillère.

L'élimination du poison accumulé dans les organes, notamment dans le foie, sera favorisée par les agents mécaniques (purgatifs) et dissolvants (alcool, éther, huileux, lait et alcalins).

(1) Chap. II, Art. IV, §2, p. 184-190.

Page 1