ANÉMIE A LA FOSSE SAINT-PIERRE (ANZIN), DE 1837 A
1841. — L'anémie a régné, de 1837 à 1841, parmi les mineurs et principalement les hercheurs employés dans des travaux en foncage de la Grsmde-Yeine à l'ancienne fosse Saint-Pierre, à Anzin. Les ampoules s'y observaient aussi chez les ouvriers. La fermeture de ces travaux peu aérés, et de température élevée entraîna la cessation du mal.
OBSERVATION d'uN MINEUR d'aNZÏN ATTEINT d'aNÉ- MIE (FORME CACHECTIQUE) DANS LE SERVICE d'aNDRAL ; GUÉRISON PAR LE FER (TANQUEREL DES PLANCHES), 1843.
— Dix ans plus tard, en 1843, Tanquerel des Planches, ayant eu l'occasion d'observer dans le service d'An-
(1) Dict. en 30 vol., Art. Anémie.
dral un cas d'anémie primitive chez un ouvrier des mines d'Anzin, le publia (i), dans l'espérance qu'il pourrait n'être pas inutile pour éclairer quelques points de l'histoire de cette variété d'anémie, « dont on ne s'est point occupé depuis Halle ».
L. M. âgé de 20 ans, né à Saulzoir (Nord), vint travailler, à peine âgé de 14 ans, aux mines de charbon de terre d'Anzin, et y resta jusqu'à 19 ans et 2 mois. A son entrée dans les mines, sa santé était excellente. Il fut employé d'abord dans l'intérieur des galeries, à l'extraction puis au transport dés charbonsi
« L. M. était mineur depuis 6 ans, lorsqu'il comndénçà à ressentir une faiblesse générale et quelques palpitations qui allèrent toujours en augmentant, mais d'une manière lente ; et cependant le travail n'était pas devenu plus fatigant ; il se nourrissait bien, ne faisait d'iaxcès d'aucun genre, n'avait pas de chagrin ; en outre il avait acquis une stature assez élevée et un embonpoint notable. Plus tard, des douleurs de tête se déclarèrent ; des désirs vénériens, coïncidant avec de fréquentes pollutions nocturnes, s'ajoutèrent aux accidents précédents.
« Alors cet homme quitta les mines d'Anzin pour aller travailler aux mines de charbon de terre du Borinage (Belgique) ; après un séjour de quelques mois dans cette houillère, voyant son mal s'aggraver, il partit et vint à Paris pour se faire traiter de son aflfec-
(1) Note sur rAnémie d'Anzin ; Journal de Médecine de Beau, Avril 1843.
tion, et pour prendre un autre état », car il attribuait ses soufDrances à sa profession.
Au bout de 2 mois d'un traitement infructueux : saignées générales et locales, sinapismes, purgatifs, vomiti&, antispasmodiques, pommades révulsives et sulfate de quinine, le malade se décida à entrer à la Charité, service d'Andral ; voici Tétat dans lequel on le trouva au moment de son arrivée à Thôpital.
« Taille de 5 pieds 4 pouces. Système musculaire largement développé ; toutefois les membres et le tronc sont recouverts d'une quantité assez notable de graisse ; aussi remarque-t-on que ces parties ont une forme arrondie comme chez les femmes replètes ; les organes génitaux n'ont pas acquis de développement considérable ; leur système pileux manque presque complètement. A peine existe-t-il un léger duvet incolore sur le menton et la lèvre supérieure, quoique la figure ait de larges proportions et des traits bien dessinés. Les cheveux sont noirs et abondants. Toute la surface cutanée présente une grande pâleur nuancée d'un léger reflet jaunâtre ; cette teinte ressemble toutà-fait à la couleur de la cire blanche, encore un peu jaune, lorsqu'elle n'est pas complètement épurée ; la peau paraît aussi comme demi-transparente.
« Les conjonctives ofli-ent une décoloration d'un blanc mat très-marqué, qui se marie avec une légère teinte bleuâtre. La muqueuse qui revôt les lèvres, les gencives, la langue, la voûte palatine, la fiace interne des joues, nous frappe par sa teinte pâle, sa blancheur extrême ; on n'y rencontre aucun vestige de vaisseaux. Nous recherchons avec le plus grand soin quelques traces d'œdème ; nous n'en trouvons nulle
part. Le pouls est dur, serré, très-facile à déprimer, régulier et fréquent. On compte 84 pulsations par minute.
« L'auscultation fait reconnaître un bruit de ronflement continu dans la carotide droite, tandis que, dans la carotide gauche, un bruit de souflle simple ou intermittent est seulement perçu. Un bruit de souflle s'entend pendant le V^ temps dans toute la région précordiale ; toutefois il est plus marqué au dessus et en dedans du mamelon que partout ailleurs ; le second bruit du cœur est un peu sourd. r> Matité précordiale physiologique à la percussion.
« L'application de la main ne fait reconnaître ni battements énergiques ni frémissement cataire. Le malade se plaint de palpitations très vives revenant par accès, qu'il a maintenant quelquefois spontanément, et qui le plus souvent sont dues à des émotions diverses telles que contrariété, surprise, etc....
« Les traits de la physionomie n'ont aucune animation, ils dénotent un état de langueur des plus marqués.
<< Le malade accuse une grande faiblesse générale ; il éprouve de la répugnance pour le moindre mouvement, etc ; il est couché nonchalamment dans son lit. Cet état contraste singulièrement avec le développement considérable des membres, l'ampleur des cavités thoraciqueet abdominale... Lorsqu'il veut se lever et faire quelques pas, il lui arrive le plus souvent de sentir tout-à-coup des étourdissements, des bourdonnements, des sifllements d'oreilles, de la dyspnée, des palpitations, des nausées, de perdre en partie connaissance, et d'être couvert de sueur.
« Le côté gauche de la tête est le siège d'une dou-
leur vive, opiniâtre, revenant sous la forme d'accès violents..., caractérisés par des battements très-énergiques dans la tempe, le front et le haut de la tête ; ils ont leur point de départ à Tangle interne de Fœil, d'où ils s'irradient dans les diverses parties. Au moment des accès, le décubitus dorsal, l'action de marcher, de parler, ajoutent encore à la violence de la douleur ; aussi le malade est-il obligé de se tenir assis, la tête entre les mains, et de rester dans cette position complètement immobile. La douleur n'a jamais suivi le trajet des cordons nerveux de la cinquième paire de nerfs encéphaliques ; actuellement elle n'entoure point l'orbite, ne descend pas vers le nez, les joues, et ne pénètre nullement dans l'oreille. »
Ces accès, au début de l'aflTection, se manifestaient dès le matin, étaient plus prononcés vers le midi et diminuaient considérablement vers la fin du jour pour cesser la nuit ; plus tard, ils se répétèrent brusquement dans l'après-midi, plusieurs fois et à intervalles inégaux, cessant de se reproduire à l'approche de la nuit. Chacun d'eux durait de quelques minutes à une heure.
« Pendant les moments de rémission, le malade perçoit un sentiment de constriction notable dans ces parties tout-à-l'heure si douloureuses
« Du reste il n'y a aucime coïncidence entre les accès de céphalée et ceux de palpitations ; le malade a conservé toute son intelligence, mais il est désespéré de souffrir depuis si longtemps. ?»
Les accès de dyspnée qui reviennent avec les palpitations, surtout lorsque le malade fait quelque mouvement ou veut marcher, sont le seul désordre que
Ton constate du côté de l'appareil respiratoire. « L'absence de toux et d'expectoration, la bonne conformation de la poitrine, la sonorité, la netteté du murmure vésiculaire perçu par l'auscultation ne nous laissait aucun doute à cet égard.
« Les urines dont la quantité ne surpasse pas celle des boissons ingérées dans l'estomac, sont limpides, transparentes , et offrent une teinte remarquable par un reflet vert-pré ; traitées par la chaleur et l'acide nitrique, elles ne donnent lieu à aucun précipité ; elles rougissent faiblement le papier de tournesol ; leur pesanteur spécifique est de 1010. Du reste leur émission s'accomplit avec facilité, et on ne constate pas le plus léger sentiment douloureux le long de l'appareil urinaire. Les organes génitaux ont acquis une excitation prononcée ; la nuit de fréquentes érections, suivies de pollutions, ont lieu ; elles fatiguent beaucoup le malade et troublent son sommeil. Ces évacuations nocturnes se répètent plusieurs fois chaque semaine.
« A tous les moments de la journée, mais surtout la nuit, des sueurs abondantes recouvrent la peau du tronc et des membres ; elles ne sont ni précédées, ni accompagnées, ni suivies, soit de frissons, soit de chaleur ; le thermomètre centigrade placé dans l'aisselle marque SS*", la température de la salle étant à 12^
« L'appétit est notablement diminué. Une soif assez vive, accompagnée d'un sentiment de sécheresse de la bouche, existe depuis quelque temps. Un enduit blanchâtre fort mince recouvre la base de la langue ; la digestion s'accomplit d'une manière régulière. Des gaz sortent souvent par l'anus ; quelquefois des borboryg-
mes 86 forment dans différentes parties de la cavité abdominale. Le yentre a acquis on Tolome nn peu plus considérable que celui de Tétat de santé, et il est très sonore ; chaque jour une évacuation alvine a lieu ; les matières sont moulées et jaunâtres.
« Rien d'anormal du côté du foie ni de la rate.
^ Pendant trois jours consécutifs, aucun traitement n*est prescrit, afin de pouvoir apprécier Tinfluence du repos et du régime d'hôpital sur Tétat du malade. Les accidents, au lieu de diminuer, vont en augmentant. Alors M. Ândral prescrit 4 décigr. de lactate de fer en pastilles, à prendre chaque jour, ainsi que 2 portions d*aUments et du vin.
« Dès le sixième jour de traitement, on remarque une amélioration notable, caractérisée principalement par un sentiment de force inusité, par moins de dyspnée, do palpitations, et plus d*appétit. Le bruit de diable et le bruit de souffle cardiaque diminuent, les veines se marquent un peu, la sécrétion sudorale devient moins abondante , le ventre s'affaisse et s'assouplit, les borborygmes et les excrétions gazeuses cessent.
« Le ?• et le 8* jour, on remarque une légère teinte rose pâle de la figure et un peu plus d'animation des traits du visage. Quelques vaisseaux se dessinent sur les conjonctives et sur la muqueuse buccale.
« Le 12® jour, l'appétit se prononçant de plus en plus, on donne 4 portions d'aliments, et on augmente de 2 décigrammes la dose de lactate de fer prise chaque jour.
« Le 15* jour, les forces reviennent rapidement ; de
nombreux vaisseaux se dessinent sur les muqueuses palpébrale et buccale ; les joues, la peau du tronc et des membres se colorent ; la figure prend un aspect plus animé ; l'appétit augmente toujours ; les urines deviennent plus foncées en couleur ; elles pèsent actuellement 1016 ; le pouls est plus ample, moins facile à déprimer, et ne bat que 68 fois par minute ; les bruits des artères perdent de plus en plus de leur éclat, le bruit de soufiie continu de la carotide gauche est transformé en bruit de souffle simple ou intermittent ; le bruit de souffle de la région précordiale est difficilement entendu ; les accès de dyspnée, de palpitation et de céphalée existent à peine ; le malade marche , se promène , travaille dans les salles ; les pollutions nocturnes deviennent fort rares, et les désirs vénériens se répètent moins souvent.
<^ Le 25® jour, le rétablissement de la santé est complet L. M. a recouvré ses forces ainsi que la
coloration normale de sa peau et de ses muqueuses. » Tous les symptômes morbides ont complètement disparu.
Ce malade n'avait jamais éprouvé de douleurs épigastriques, ni de coliques avec météorisme et diarrhée ou constipation, comme cela avait été généralement observé chez les bouilleurs anémiques en 1803-1804. A cette époque déjà, quelques malades avaient été atteints d'anémie sans ressentir aucun trouble digestif. Pendant le séjour de L. M. aux mines d'Anzin (i), plu-
(1) De 1837 à 1842.
sieurs de ses camarades étaient devenus comme lui u faibles et pâles >», sans se plaindre d'accidents graves du côté des voies digestives. Il assurait que Tanémie régnait aussi au Borinage.
Pour Tanquerel, c'était là une anémie idiopathique ou essentielle, primitive, c'est-à-dire non liée à une altération organique, absolument semblable à celle qui se développe chez la femme et qui porte le nom de chlorose. Elle serait due à la privation d'air parfaitement respirable, de soleil et de lumière et à l'humidité. Après avoir justement rejeté l'opinion qui consiste à considérer la maladie des bouilleurs d'Anzin comme une intoxication sulfhydrique lente, l'auteur dit ne pas penser que les émanations charbonneuses, en pénétrant dans l'économie par absorption, puissent déterminer l'anémie, puisque, à Paris, on ne la rencontre pas chez les charbonniers, qui sont en contact fréquent avec la poussière du charbon. Nous devions mentionner l'opinion de Tanquerel ; mais les professions de marchand de charbon et de mineur de charbon de terre ne nous paraissent nullement comparableâ.
En somme, le travail de Tanquerel nous prouve que l'anémie des mineurs régnait encore sporadiquement dans les mines de la Compagnie d'Anzin vers 1842, époque de laquelle date le début de l'affection chez le siyet de l'observation précédente.