LA REINE MARGUERITE
— LE ROI HENRI VI — (2m« et 3me partie)
Ce portrait nous représente la môme Marguerite devenue reine et épouse du roi Henri VI. Le bouton s'est développé; c*est maintenant une rose épanouie, mais dans cette rose se cache un affreux ver. Marguerite est devenue une femme dure et méchante. IL n'est rien de plus cruel dans la réalité ni dans la fiction que la scène où elle présente à York, qui pleure, l'horrible mouchoir trempé dans le sang de son fils, et lui dit, en le raillant, qu'il peut s'en servir pour essuyer ses larmes. Ses paroles sont épouvantables :
4 Voyez, York, j'ai teint ce mouchoir dans le sang que le brave Clifford a fait sortir avec la pointe de
son ëpée du sein de cet enfant; et, si vos yeux peuvent pleurer sa mort, tenez, je vous le présente, pour en essuyer vos larmes. Hélas I pauvre York ! si je ne vous haïssais pas mortellement, je plaindrais rétat misérable où je vous vois I Je t'en prie, York, afflige-toi pour me réjouir. Frappe du pied, enrage, désespère-toi, que je puisse chanter et danser. »
Si l'artiste qui a dessiné la belle Marguerite pour cette galerie l'avait représentée avec les lèvres encore plus ouvertes, nous pourrions remarquer qu'elle a des dents pointues comme un carnassier.
Dans un drame suivant, dans Richard III^ elle paraît horrible aussi au physique ; car alors le temps a brisé ses dents pointues, elle ne peut plus mordre, elle ne peut que vomir des imprécations; celte vieille femme erre comme un fantôme à travers les appartements royaux, et sa méchante bouche édentée murmure des paroles de malédiction et de haine.
Par son amour pour SufFolk, le farouche Suffolk, Shakspeare sait encore jusqu'à un certain point nous intéresser à ce monstre. Quelque criminel que soit cet amour, nous sommes cependant obligés de reconnaître qu'il est vrai et profond. Quelle chose
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ravissante que les adieux des deux amants! quelle tendresse dans les paroles de Marguerite !
« Ah! ne me parle pas, va-t'en tout de suite. Oh ! ne t'en-va pas encore !... Ainsi deux amis condamnés à la mort, se pressent et se disent mille fois adieu, ayant bien plus de peine à se séparer qu'à, mourir... Et cependant, adieu enfin, et avec toi, adieu la vie ! » -^ '
Sufîolk lui répond : « Ainsi lé pauvre Sutfolk souffre dix exils, un par le roi, et'par toi trois fois un triple exil. Ce n'est pas mon pays que je regrette. Si tu en sortais avec moi ! Un désert serait assez peuplé pour Sulfolk, s'il y jouissait du charme céleste de ta présence; car où tu es, là est mon univers, avec tous les plaisirs qui le remplissent, et où tu n'es pas, il n'y a rien que désolation. *
Lorsque, plus tard, Marguerite, portant dans ses mains la tête sanglante de son amant, éclate en sanglots et se livre au plus violent désespoir, elle nous rappelle la terrible Ghriemhild des Niebelungen. Quelles douleurs cuirassées que ces douleurs sur lesquelles glissent impuissantes toutes les paroles de consolation !
J'ai déjà dit au début que, relativement aux dra-
mes de Shakspeare tirés de l'histoire d'Angleterre, je m'abstiendrais de toutes considérations historiques et philosophiques. Le thème de ces drames n'est pas encore entièrement épuisé, tant que se continue, avec toute sorte de transformations, la lutte entre les besoins de l'industrie moderne et les restes de la féodalité du moyen âge. Il n'est pas ici aussi facile que pour les drames romains de porter un jugement bien arrêté, et une trop grande franchise pourrait être mal accueillie. Je me bornerai donc à une simple remarque qu'il m'est impossible de ne pas faire. »
C'est pour moi quelque chose d'incompréhensible que certains commentateurs allemands prennent carrément parti pour les Anglais, lorsqu'ils parlent de ces guerres de France qui sont représentées dans les drames historiques de Shakspeare. En. vérité, dans ces guefres, ni le droit ni la poésie n'étaient du côté des Anglais ; d'une part, ils cachaient sous de vains prétextes de succession le plus brutal amour du pillage; de l'autre, ils ne se battaient qu'au pro fit de vulgaires intérêts mercantiles... absolument comme de nos jours. Seulement, au xix® siècle, il s'agit davantage de sucre et de café, tandis qu'arux
XIV* et XV* siècles, il s'agissait surtout de laine de mouton. Michelet, d^ns son Histoire de France , ce livre si éminemment original, fait cette remarque très- juste :
« Le secret des batailles de Grécy, de Poitiers, est au comptoir des marchandsdeLondres, de Bordeaux, de Bruges. La laine et la viande, c'est ce qui a fait primitivement l'Angleterre et la race anglaise. Avant d'être pour le monde la grande manufacture des fers et .des tissus, TAngleterre a été une manufacture de viande. C'est de temps imménioriaj un peuple éleveur et pasteur, une race nourrie de chair. De là cette fraîcheur de teint, cette force, cette beauté (au nez court et sans occiput). Leur plus grand homme, Shakspeare, fut d'abord un boucher. — Qu'on me permette à cette occasion, d'indiquer ici une impression personnelle.
» J'avais vu Londres et une grande partie de l'Angleterre et de l'Ecosse ; j'avais admiré plutôt que compris. Au retour seulement, comme j'allais d'York à Manchester, coupant Tile dans sa largeur, alors enfin, j'eus une véritable intuition de l'Angleterre. C'était au matin par un froid brouillard; elle m'apparaissait non plus seulement environnée, mais
couverte, noyée de l'Océan. Un pâle soleil colorait à peine moitié du paysage. Les maisons neuves en briques rouges auraient tranché durement sur le gazon vert, si la brume flottante n'eût pris soin d'harmoniser les teintes. Par-dessus les pâturages couverts de moutons, flambaient les rouges cheminées des usines. Pâturages, labourage, industrie, tout était là, dans un étroit espace, Tun sur l'autre^ nourri Tun par Tautre ; l'herbe vivant de brouillard, le mouton d'herbe, l'homme de sang.
» Sous ce climat absorbant, l'homme, toujours affamé, ne peut vivre que par le travail. La nature l'y contraint. Mais il le lui rend bien ; il la fait travailler elle-même; il la subjugue par le fer et le feu. Toute l'Angleterre halète de combat. L'homme en est comme efl'arouché. Voyez cette face rouge, cet air bizarre... On le croirait volontiers ivre. Mais sa tête et sa main sont fermes. Il n'est ivre que de sang et de force. Il se traite comme sa machine à vapeur, qu'il charge et nourrit à l'excès, pour en tirer tout ce qu'elle pqjit rendre d'action et de vitesse.
Au moyen âge, l'Anglais était à peu près ce qu'il est, trop nourri, poussé à l'action, et guerrier faute d'industrie.
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» L'Angleterre, déjà agricole, ne fabriquait pas encore. Elle donnait la matière, d'autres remployaient. La laine était d'un côté du détroit, Touvrier de l'autre. Le boucher anglais, le drapier flamand étaient unis, au milieu des querelles des princes, par une alliance indissoluble. La France voulut la rompre, et il lui en coûta cent ans de guerre. Il s'agissait pour le roi de la succession de France, pour le peuple de la liberté du commerce, du libre marché des laines anglaises. Assemblées autour du sac de laine, les communes marchandaient moins les demandes du roi, elles lui votaient volontiers des armées.
» Le mélange d'industrialisme et de chevalerie donne à toute cette histoire un aspect bizarre. Qe fier Edouard III, qui sur- la table ronde a juré le héron de conquérir la France, cette chevalerie gravement folle qui, par suite d'un vœu, garde un œil couvert de drap rouge, ils ne sont pas tellement fous qu'ils servent à leurs frais. La pieuse simplicité des croisades n'est point de cet âge. Ces chevaliers au fond sont les agents mercenaires, les commis voyageurs des marchands de Londres et de Gand. Il faut qu'Edouard s'humanise, qu'il mette bas l'orgueil,
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qu'il tâche de plaire aux drapiers et* aux tisserands, qu'il donne la main à 'son compère le brasseur Artevelde, qu'il harangue le populaire du haut du comptoir d'un boucher.
» Les nobles tragédies du xiv*' siècle ont leur partie comique. Dans les plus fiers chevaliers, il y a du Falstaff. En France, en Italie, en Espagne, dans les beaux climats du Midi, les Anglais se montrent non moins gloutons que vaillants. C'est l'Hercule Bouphage. Ils viennent, à la lettre, manger le pays. Mais, en représailles, ils sont vaincus par les fruits et le vin. Leurs princes meurent d'indigestion, leurs armées de dyssenterie. »
Que l'on compare avec ces héros mercenaires et voraces les Français, le peuple le plus modéré, qui s'enivre moins de ses vins que de son enthousiasme inné. Cet enthousiasme fut toujours la cause de ses désastres, et nous voyons, dès le milieu du xiv'' siècle, que, dans sa lutte avec les Anglais, il succomba par excès de chevalerie. Ce fut à Crécy gue les Français parurent plus glorieux dans leur défaite que les Anglais dans leur victoire remportée de la façon la moins chevaleresque par de l'infanterie... Jusqu'alors, la guerre était un grand tournoi entre che-
valiers de même naissance; mais, à Grécy, cette cavalerie romantique, cette poésie fut ignominieusement abattue par les mousquets de l'infanterie moderne, par cette prose en ordre de bataille d'un style rigoureux ; on y vit même paraître des canons. . . Le vieux roi de Bohême, qui, aveugle et en cheveux blancs, assistait à cette bataille comme vassal de la France, vit bien qu'une ère nouvelle commençait, que c'en était fait de la chevalerie, que désormais l'homme à pied aurait raison de l'homme à cheval, et il dit à ses chevaliers :
(( Je vous en prie instamment , conduisez-moi assez loin dans la mêlée pour que je puisse encore donner un bon coup d'épée! »
Ils lui obéirent, lièrent leurs chevaux au sien et s'élancèrent avec lui au plus fort de la bataille. Le lendemain, on les trouva tous morts sur le dos de leurs chevaux morts, qui étaient encore liés ensemble. Les Français sont tombés à Crécy et à Poitiers, comme ce roi de Bohême et ses chevaliers ; ils sont morts, mais à cheval. L'Angleterre eut la victoire, la gloire fut pour la France. Oui, même par leurs défaites, les Français savent éclipser leurs ennemis. Les triomphes des Anglais sont toujours une honte
pour rhumanité, depuis Crécy et Poitiers jusqu'à Waterloo. Clio est toujours femme ;1halgré son impartiale froideur, elle est sensible à la chevalerie et à riiéroïsme, et je suis convaincu que ce n'est qu'à contre-cœur qu'elle inscrit sur ses tablettes les victoires des Anglais.