‹ De l'AngleterreChapitre 15 sur 60 · MARGUERITE · texte numérisé non relu

MARGUERITE

— LE ROI HENRI VI — (Première partie)

Nous voyons ici la belle fille du comte René, encore adolescente. Suffolk l'amène prisonnière; mais, avant qu'il ait eu le temps de s'en apercevoir, elle l'a lui-même enchaîné. Il nous rappelle tout à fait ce conscrit qui, de l'endroit où on l'avait placé en sentinelle^criait à son capitaine : « J'ai fait un prisonnier. — Eh bien, amène-le-moi, disait le' capitaine. — Je ne peux pas, répondait alors le pauvre conscrit ; il ne veut pas me lâcher. »

Suffqlk dit : « Merveille de la nature, ne t'offense point du sort qui t'a fait ma captive; c'est ainsi que le cygne sauve ses petits du danger en les tenant emprisonnés sous ses aileg. Mais, si ce droit

de la guerre t'offense, va, sois libre comme l'amie ae Suftblk. (Marguerite va pour s éloigner,) — AJiî reste. — Je ne me sens pas le pouvoir de la laisser partir; ma main voudrait la laisser libre, mais mon cœur dit non. Telle que l'image du soleil dont les rayons se jouent dans l'onde pure, telle paraît à mes yeux cette beauté ravissante. — Je voudrais lui faire ma cour, mais je n'ose lui parler. Je vais demander une plume et de l'encre, et lui écrire ma pensée. — Allons donc, Suffolk, aie plus de confiance en toi. N'as-tu pas une langue? n'est-elle pas ta captive? scras-tu dompté par la vue d'une femme? — Ohî la majesté de la beauté est si souveraine, qu'elle enchaîne la langue et confond tous les sens.

Margueuïte. — Dis, comte de Suffolk, si tel est (on nom, quelle rançon faudra-t-il que je paye pour obtenir ma liberté? Car je vois que je suis ta prisonnière.

Suffolk, à pari, — Gomment peux-tu être sûr qu'elle dédaignera tes vœux avant d'avoir essayé de gagner son amour?

Marguerite.— Pourquoi ne parles-tu pas? Quelle rançon dois-je payer?

Suffolk, àpart.-^EWa est belle, et dès lors faite

pour être adorée; elle est femme, et dès lors faite pour être conquise. »

Il trouve enfin le meilleur moyen de garder sa prisonnière en la mariant à son roi, et il devient en même temps son sujet en public, son amant en secret.

Ces relations entre Marguerite et SufFolk ontelles un fondement historique? Je l'ignore; mais l'œil divinateur de Shakspeare voit souvent des choses dont la chronique ne dit rien, et qui sont pourtant vraies. 11 connaît môme des rêves fugitifs du passé que Clio a oublié de recueillir. Peut-être sur le théâtre des événements reste-t-.il de ces événements des images qui ne disparaissent pas, comme les ombres ordinaires, avec les phénomènes réels, mais qui s'attachent au sol comme dos espèces de fantômes; peut-être ces images sur lesquelles le vulgaire passe chaque jour sans en rien apercevoir, deviennent-elles parfois visibles avec la plus grande netteté de couleurs et de foi*mes pour l'œil voyant de ces privilégiée que nous appelons des poètes.

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