‹ De l'AngleterreChapitre 23 sur 60 · LE ROI LEAR · texte numérisé non relu

LE ROI LEAR

Il y a dans cette pièce, dit un écrivain anglais, des trappes et des pièges à loup pour le lecteur. Un autre fait observer que cette tragédie est un labyrinthe dans lequel le commentateur risque de s'égarer et d'être, à la fin dévoré par le Minotaure qui l'habite , et qu'il ne peut ici se servir du scalpel de la critique que pour sa propre défense. En effet, si c'est, dans tous les cas, chose épineuse que de critiquer Shakspeare, lui dont toutes les paroles renferment une critique si vive de nos propres pensées, de nos propres actions, il est presque impossible de juger cette tragédie, où son génie s'est élevé aux plus vertigineuses hauteurs.

Je ne me risquerai que jusqu'à la porte de ce

merveilleux édifice, c'est-à-dire jusqu'à Texposition qui, dès le début, excite notre étonnement. Les expositions sont généralement admirables dans les tragédies de Shakspeare.

Dès les premières scènes, nous sommes arrachés à nos sentiments de tous lès jours, aux pensées de notre état, et nous nous trouvons transportés au milieu des terribles événements par lesquels le poëte veut ébranler et purifier nos âmes. Ainsi la tragédie de Macbeth s'ouvre par la rencontre des sorcières, et leur prédiction ne subjugue pas seulement le cœur du capitaine écossais que nous voyons s'avancer enivré de sa victoire : elle subjugue aussi notre propre cœur de spectateur qui, dès ce moment, ne peut plus se détacher de la scène jusqu'à ce que tout soit accompli.

De même que dans Macbeth nous sommes, dès le début, saisis et mis hors de nous par la terreur que nous inspire le monde sanglant de la magie, de même, dès les premières scènes dHiamlet, nous sommes glacés d'effroi en nous trouvant dans le pâle empire des esprits, et nous ne pouvons plus nous soustraire à ces terreurs nocturnes que causent les fantômes, à l'oppression delà plus pénible angoisse,

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jusqu'à ce que tout soit fini, jusqu'à ce que l'air du Danemark, vicié par l'odeur des cadavres humains, soit entièrement purifié.

Dans les premières scènes du Roi Lear, nous sommes de même immédiatement intéressés aux destinées étrangères qui s'exposent, se déroulent et s'achèvent sous nos yeux. Le poëte nous donne ici un spectacle bien plus effrayant encore que toutes les terreurs du monde magique et de Tempire des esprits; il nous montre la passion humaine qui, rompant toutes les digues de la raison, se déchaîne dans la terrible majesté d'une folie royale, et lutte avec les plus violents bouleversements de la nature en courroux. Mais ici finit, je crois, la puissance extraordinaire grâce à laquelle Shakspeare pouvait toujours maîtriser son sujet et le conduire au gré de

son caprice; ici, son génie le domine beaucoup plus que dans les tragédies de Macbeth et d'Bamlet^ où, avec un calhie tout artistique, il a pu peindre, à côté des ombres les plus épaisses de là nuit intellectuelle, les lumières les plus rosées de l'esprit, à côté des actions les pli^s sauvages, la vie la plus tranquille et la plus sereine. Oui, dans la tragédie de Macbeth, nous voyons nous sourire une douce et

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calme nature; aux fenùlrcs du château dans lejuel s'accomplit le plus sanglant forfait, sont suspendus de paisibles nids d'hirondelle; à travers toute la pièce, on sent circuler l'air d'un de ces délicieux étés d'Ecosse, ni trop chauds ni trop frais; ce ne sont partout que beaux arbres et verts feuillages^ et même, à la fin, c'est une forêt tout entière qui se met en marche, la forêt de Birnam qui vient à Dunsinan. Dans flamlet, une gracieuse nature contraste aussi avec ce que l'action a de pénible; bien qu'il continue à faire nuit dans le cœur du héros, l'aurore n'en est pas moins rose ; Polonius est un fou amusant; on joue tranquillement la comédie, el, assise sous les arbres verts, la pauvre Ophélia tresse ses couronnes avec de belles fleurs de toutes couleurs. Mais, dans le Roi Lear, il n'y a pas de contraste pareil entre l'action et la nature, et les éléments déchaînés hurlent et grondent à l'envi avec le roi en démence. Un événement moral d'espèce tout à fait extraordinaire agirait-il aussi sur ce qu'on nomme la nature inanimée? Peut-être notre poète avait-il reconnu quelque chose de semblable, et a-t-il voulu le représenter.

Dès les premières scènes de la tragédie, nous som-

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mes introduits, comme je l'ai dit, au milieu des événements, et, quelque pur que soit le ciel, des yeux tant soit peu clairvoyants peuvent déjà prévoir l'orage qui va venir. Il y a dans la raison du roi Lear un petit nuage qui deviendra bientôt assez épais pour y produire la nuit intellectuelle la plus noire. Il a déjà Tesprit dérangé, celui qui donne de cette manière. En même temps qu'elle nous révèle le cœur du héros, la scène d'exposition nous fait connaître le caractère de ses filles, et nous sommes tout d'abord touchés de la silencieuse tendrejse de Cordélia, cette moderne Antigone, qui surpasse encore l'Antigone antique par la profondeur des sentiments. Oui, c'est un esprit pur, comme son père ne s'en aperçoit que lorsqu'il 'a perdu la raison. Tout à fait pur? Je crois qu'elle est parfois un peu obstinée, et ce petit défaut lui vient de son père. Mais le véritable amour est très-timide et a horreur de toutes les grandes phrases; il ne peut que pleurer et saigner. La douloureuse amertume avec laquelle Cordélia fait allusion à l'hypocrisie de ses sœure est de la nature la plus délicate, et a tout à fait le caractère de cette* ironie dont se servait parfois le maître de (oui amour, le héros de l'Evangile. Son

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âme se soulage de la plus légitime indignation, et, en même temps, elle révèle toute sa noblesse dans ces mots :

Sûrement je ne me marierai jamais comme mes sœurs, pour n*!aimer au monde que mon père. »

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