‹ De l'AngleterreChapitre 22 sur 60 · OPHELIA · texte numérisé non relu

OPHELIA

— PAMLET —

Ceci est la pauvre Ophélia qu'a aimée Hamlet le Danois, C'était une blonde et belle jeune fille; il y avait surtout dans son langage un charme qui me remuait déjà le cœur alors que, sur le point de partir, pour Wittemberg, j'allai faire mes adieux à son père. Le vieux sire fut assez bon pour me donner, en guise de viatique, toutes les excellentes intructions dont il faisait lui-même si peu d'usage, et enfin il appela Ophélia pour qu'elle nous servit le vin de rétrier. Lorsque je vis cette chère enfant s'avancer avec le plateau, et lever sur moi ses grands yeux rayonnants, je pris, dans ma distraction, un verre vide au lieu d'un plein. Ma méprise la fit sourire. Déjà, dans ce temps-là, son sourire illuminait mer-

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veilleusement son visage, déjà Ton voyait sur ses lèvres cet émail enivrant déposé là sans doute par les sylphes des baisers sournoisement cachés dans les coins de sa bouche.

Quand je revins de Wittemberg et que je revis le sourire radieux d'Ophélia, ce sourire me fit oublier toutes les subtilités de la scolastique, et mes savantes recherches ne portèrent plus que sur ces gracieuses questions : Que signifie ce sourire? Que signifie cette voix si flûtée, si mystérieusement languissante? Est-ce un reflet du ciel, ou bien le ciel ne fait-il que refléter l'éclat de ces yeux? Ce sourire ne se rattacherait-ii pas par quelque lien à la muette harmonie des sphères, ou bien n'est-il que le signe terrestre des plus transcendantes harmonies? Un jour que nous errions dans le jardin du château à Helsingôr, entremêlant de tendres badinages, une douce causerie, le cœur débordant de désirs... je me rappelle et n'oublierai jamais combien le chant du rossignol me parut misérable à côté de la voix céleste d'Ophélia, combien je trouvai les fleurs insignifiantes et bêtes avec leurs visages de toutes couleurs mais sans sourire, lorsque par hasard je les comparais à la bouche ravissante d'Ophélia t Cette

élégante créature, à la taille svelte, à la démarche aussi gracieuse que la grâce môme, s'avançait à côté de moi comme une apparition.

Hélas! c'est le malheur des hommes faibles que, chaque fois qu'ils éprouvent une grande injustice, ils s'en prennent tout d'abord à ce qu'ils ont de meilleur et de plus cher. Ainsi le pauvre Hamlet commença par troubler sa raison, ce précieux joyau! il se jeta par sa feinte folie dans l'effrayant abîme de la folie réelle, et tortura sa pauvre Ophélia par des propos mordants et railleurs... Pauvre enfant! Il ne lui manquait plus que de voir son amant pi-endre son père pour un rat et le percer de son épée. Elle aussi, elle sentit alors sa raison s'égarer! mais sa folie est moins noire, moins concentrée, moins sombre que celle d'Hamlet; elle se joue en quelque sorte autour de sa tête malade avec de douces chansons, comme pour la calmer... sa voix mélodieuse se répand tout en chansons, et à travers toutes ses pensées s'enroulent des fleurs et encore des fleurs. Elle chante, elle tresse des couronnes, elle en pare son front, et elle sourit de son radieux sourire. Pauvre enfant!...

(( 11 y a, au bord du ruisseau, un saule qui réflé-

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chit son feuillage blanchâtre dans le miroir du courant; elle était là, faisant de fantasques guirlandes de renoncules, d'orties, de marguerites, et de ces longues fleurs pourpres que nos bergers licencieux nomment d'un nom plus grossier, mais que nos chastes vierges appellent des doigts de mort. Et, là, comme elle grimpait pour attacher aux rameaux pendants sa couronne d'herbes sauvages, une branche ennemie se rompit; alors ses humbles trophées, et elle-même avec eux, tombèrent dans le ruisseau qui pleurait. Ses vêtements s'enflent et s'étalent; telle qu'une fée des eaux, ils la soutiennent un moment à la surface; pendant ce temps, elle chantait des lambeaux de vieilles ballades, comme désintéressée de sa propre détresse, ou comme une créature s née et douée pour cet élément. Mais cela ne pouvait durer longtemps; si bien qu'enfin, la pauvre malheureuse ! ses vêtements, lourds de l'eau qu'ils buvaient, l'ont entraînée de ses douces chansons à une fangeuse mort. »

Mais pourquoi vous raconter cette lamentable histoire? Vou^ la connaissez tous depuis votre tendre jeunesse, et vous avez assez souvent pleuré sur la vieille tragédie d'Hamlet le Danois qui aimait la

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pauvre Ophélia^ qui l'aimait beaucoup plus que n'eussent pu le faire mille frères avec tout leur amour; qui devint fou parce qu'il avait vu l'ombre de son père, parce que le monde était sorti de ses gonds, et qu'il se sentait trop faible pour l'y remettre; parce que, dans la Wittemberg allemande, à force de penser, il s'était déshabitué d'agir; parce qu'il ne lui restait plus d'autre alternative que de devenir fou ou d'agir promptement; parce qu'enfin, en sa qualité d'homme, il portait en lui de grandes dispositions à la folie.

Nous connaissons cet Hamiet comme notre propre visage, que nous regardons si souvent dans la glace, et qui, cependant, nous est moins connu qu'on ne devrait le croire; car, si nous rencontrions dans la rue quelqu'un ayant tout à fait le même aspect que nous, ce n'est qu'instinctivement et avec un secret effroi que nous ouvririons de grands yeux devant cette figure que nous serions surpris de si bien connaître, et nous ne nous douterions pas que ce sont nos propres traits que nous venons de con- .templer.

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