OTHELLO
J'ai fait observer en passant qu'il y a dans le caractère de Roméo quelque chose de celui d'Hamlet. En effet, une gravite toute septentrionale projette ses ombres sur le cœur brûlant. Si Ton compare Juliette à Desdémona, on remarquera également dans celle-là un élément qui appartient au Nord ; malgré toute la violence de sa passion, elle conserve toujours conscience d'elle-même, et reste parfaitement maîtresse de ses actions. Juliette aime, pense et agit.
Desdémona aime, sent et obéit non à sa propre volonté, mais à un instinct plus fort qu elle ; son mérite consiste en ce que le mal n'exerce pas sur sa
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noble nature une contrainte aussi forte que celle du bien. Sans aucun doute elle serait toujours restée dans le palais de son père, se livrant, enfant timide, aux occupations domestiques , si la voix du More n'avait pénétré son oreille ; bien qu'elle baissât les yeux, elle voyait pourtant son visage dans ses paroles, dans ses récits, ou, comme elle dit, « dans son âme », et le visage de cette belle âme, blanche, souffrante et généreuse, exerça sur son cœur un charme irrésistible. Oui, il a raison, son père. Sa Sagesse monsieur le sénateur Brabantio! c'est une puissante magie qui fut cause que cette enfant délicate et timide se sentit attirée vers le More, et qu'elle n'eut pas peur de ce vilain masque noir que le plus grand nombre prenait pour le véritable visage d'Othello...
L'amour de Juliette est actif, celui de Desdémona est passif: c*est un tournesol qi*i ne sait pas luimême qu'il tourne constamment sa tête du côté de Tastredu jour. C'est la vraie fille du Midi, délicate, impressionnable^ patiente, comme ces femmes sveltes et aux grands yeux rêveurs qui, pareilles a des lumières, brillent dans les poésies sanscrites d'un éclat si charmant et si doux. Elle me
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rappelle toujours la Sacountala de Kalidasa , le Shakspeare indien.
Le graveur anglais à qui nous devons le présent portrait de Desdémona a peut-être donné à ses grands yeux une expression trop passionnée. Mais je crois avoir déjà indiqué que le contraste du visage et du caractère a toujours de l'intérêt et du charme. En tout cas, cette figure est très-belle, et elte doit plaire surtout à celui qui écrit ces pages, car elle lui rappelle la belle qui n'a jamais, Dieu merci, rien trouvé à redire à sa propre figure et ne Ta vue jusqu'ici que dans son âme...
Othello.— « Son père m* aimait; il m'invitait souvent : toujours il me questionnait sur l'histoire de ma vie, année par année, sur les batailles, les sièges où je me suis trouvé, les hasards que j'ai courus. Je repassais ma vie entière, depuis les jours de mon enfance jusqu'au moment où il me demandait de parler. Je parlais de beaucoup d'aventures désastreifses, d'accidents émouvants déterre et de mer; de périls imminents où, sur la brèche meurtrière, je n'échappais à la mort que de l'épaisseur d'un cheveu. Je dis comment j'avais été pris par l'insolent ennemi et vendu en esclavage; comment je fus ra-
cheté de mes fers, et ce qui se passa dans le cours de mes voyages, la profondeur des cavernes, et l'aridité des déserts, et les rudes carrières, et les rochers et les montagnes dont la tête touche aux cieux : on m'avait invité à parler; telle fut la marche de mon récit. Je parlais encore des cannibales qui se 'mangent les uns les autres, et des anthropophages et des hommes dont la tête est placée audessous de leurs épaules. Desdémona avait un goût très-vif pour toutes ces histoires ; mais sans cesse les affaires de la maison l'appelaient ailleurs; et toujours, dès qu'elle avait pu les expédier à la hâte, elle revenait, et, d'une oreille avide, elle dévorait mes discours. M'en étant aperçu, je saisis un jour, une heure favorable, et trouvai le moyen de l'amener à me faire du fond de son cœur la prière de lui raconter tout mon pèlerinage, dont elle avait bien entendu quelques fragments, mais jamais de suite et avec attention.
» J'y consentis, et souvent je lui surpris des larmes, quand je rappelais quelqu'un des coups désastreux qu'avait essuyés ma jeunesse. Mon récit achevé, elle me donna , pour ma peine , un torrent de soupirs; elle s'écria qu'en vérité, tout cela était
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étrange, mais bien étrange! que c'était digne de pitié, profondément digne de pitié! Elle eût voulu ne ravoir pas entendu ; et cependant, elle souhaitait que le ciel eût fait d'elle un pareil homme. — Elle me remercia, et me dit que, si j'avais un ami qui l'aimât, je n'avais qu'à lui apprendre à raconter mon histoire, et qiie cela gagnerait son amour. Sur cette ouverture, je parlai : elle m'aima pour les dangers que j'avais courus; je l'aimai parce qu'elle en avait pitié. »
Cette tragédie doit avoir été un des derniers travaux de Shakspeare, de même que Titus Andronieus est regardé comme sa première œuvre. Dans l'une comme dans l'autre, il traite avec amour la passion d'une belle femme pour un vilain More. L'homme mûr est revenu à un problème qui avait autrefois occupé sa jeunesse. Maintenant, en a-t-il vraiment trouvé la solution? Cette solution est-elle aussi vraie qu'elle est belle? Une sombré tristesse s'empare de moi chaque fois que je me laisse aller à cette pensée que l'honnête Yago, avec ses méchants commentaires sur l'amour de Desdémona pour le More, pourrait bien n'avoir pas tout à fait tort. Mais ce qui me fait éprouver l'impression la plus désa-
gréable, ce sont les observations d'Othello sur les mains moites de son épouse.
Un exemple d'amour pour un. More tout aussi bizarre et aussi significatif que ceux de Titus Andronicîis et d'Othello^ c'est celui qui se trouve dans les Mille et une Nuits^ où une belle princesse, qui est en même temps une magicienne, a rendu son époux roide comme une statue, et le bat chaque jour de verges parce qu'il a tué un affreux nègre dont elle avait fait son amant. Rien n'est plus déchirant que les lamentations de la princesse devant ce noir cadàvre auquel son art magique a su conserver une apparence de vie, qu'elle couvre de baisers désespérés, et que, par un charme plus grand encore^ par Tamour, elle voudrait rappeler de cette demi-mort à la complète réalité de la vie. Dès mon enfance, j'avais été frappé, en lisant les contes arabes, de cette peinture d'un amour aussi passionné qu'inconcevable.'