‹ De l'AngleterreChapitre 26 sur 60 · LE MARCHAND DE VENISE · texte numérisé non relu

LE MARCHAND DE VENISE

Lorsque je vis représenter cette pièce à Drury- Lane,il y avait derrière moi, dans la loge, une belle et pâle Anglaise qui^ à la fin du quatrième acte, se mit à pleurer à chaudes larmes, et s'écria à plusieurs reprises : The poor man is wronged (on est injuste envers ce pauvre homme) ! C'était un visage de la plus pure coupe grecque avec de grands yeux noirç. Je n'ai jamais pu les oublier, ces grands yeux noirs qui avaient pleuré pour Shylockl

Mais, quand je pense à ces larmes, je suis obligé de mettre le Marchand de Venise au nombre des ti^agédies, bien que le cadre de la pièce soit orné des masques les plus bouffons de satyres et d'amours, et que le poëte ait eu, réellement l'intention d'en

faire une comédie. Shakspeare voulut peut-être, pour divertir la multitude, lui présenter une sorte de loup-garou savant, une odieuse création fantastique, un être altéré de sang à qui sa cruauté fait perdre sa fille et ses ducats,. et que l'on raille pardessus le marché. Mais le génie du poëte, l'esprit universel qui domine en lui est toujours plus fort que sa volonté particulière, et il arriva que, dans Shylock, malgré le grotesque outré du personnage, i^ prononça la justification d'une malheureuse secte que la Providence, par des raisons mystérieuses, a chargée des haines de la haute et basse populace, et qui ne voulut pas toujours payer cette haine de son amour.

Mais que dis-je I le génie de Shakspeare plane bien au-dessus des mesquines querelles de deux partis religieux; il ne nous montre, à vrai dire, dans son drame, ni juifs ni chrétiens, mais des oppresseurs d'une part, et de l'autre des opprimés qui, fous de douleur, poussent des cris de joie sauvage lorsqu'ils peuvent rendre avec usure à leurs bourreaux le mal qu'ils en ont reçu. Il n'y a pas dans cette pièce la moindre trace de différence de religion, et Shakspeare ne nous fait voir en Shylock qu'un homme

auquel la nature ordonne de haïr son ennemi, de même que, dans Antonio et ses amis, il ne peint nullement les sectateurs de cette divine doctrine qui nous commande d'aimer nos ennemis. Quand Shylock dit à rhomme qui veut lui emprunter de l'argent :

« Seigneur Antonio , mainte et mainte fois vous m'avez fait des reproches au Rialto sur mes prêts et mes usances. Je n'y ai jamais répondif qu'en haussant patiemment les épaules, car la patience est le caractère distinctif de notre nation. Vous m'avez appelé mécréant, chien de coupe-gorge, et vous avez craché sur ma casaque de juif, et tout cela, parce que j'use à mon gré démon propre bien. Maintenant, il paraît que vous avez besoin de mon secours, c'est bon. Vous venez à moi alors, et vous dites : a Shylock, nous voudrions de l'argent. » Voilà ce que vous me dites, vous qui avez expectoré votre rhume sur ma barbe; qui m'avez repoussé du pied, comme vous chasseriez un chien étranger venu sur le seuil de votre porte. C'est de Targent que vous demandez ! Je devrais vous répondre, dites, ne devrais-je pas vous répondre ainsi : a Un chien a-t-il » de l'argent? Est-il possiblequ'un roquet prête trois

» ducats? » Ou bien irai-je vous saluer profondé- . ment, et, dans l'attitude d'un esclave, vous dire d*une voix basse et timide : a Mon beau monsieur, vous » avez craché sur moi mercredi dernier, vous m'avez » donné des coups de pied un tel jour, et, une autre » fois, vous m'avez appelé chien; en reconnaissance » de ces bons traitements, je vais vous prêter tant » d'argent? »

Lorsque Antonio lui répond :

(( Je suis tout prêt à l'appeler encore de même, à cracher encore sur toi, à te repousser encore de mon pied ! •

Où voit-on dans tout cela l'ombre de charité chrétienne? En vérité, Shakspeare aurait fait une satire du christianisme s'il lui donnait pour représentants ces personnages qui se posent en ennemis de Shylock, et qui pourtant sont à peine dignes de délier les cordons de ses souliers. Le banqueroutier Antonio est un caractère faible, sans aucune énergie, n'ayant pas pius la force d'aimer que de haïr; c'est un cœur de vermisseau, dont la chair n'est vraiment bonne à rien de rhieux que de « servir d'appât aux poissons )). Du reste, il ne rend nullement au juif, dont il fait sa dupe, les trois mille ducats qu'il lui a

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emprunU's, Bassanio ne le rembourse pas non plus, et celui-ci est un vrai fortune-hunter\ selon l'expression d'un critique anglais; il emprunte^de l'argent pour se parer magnifiquement, afin de faire un riche mariage et attraper une grasse dot, car il dit à son ami : «Vous n'ignorez pas, Antonio, dans quel délabrement j'ai mis mes affaires, en voulant faire une plus haute figure que ne pouvait me le permettre longtemps ma médiocre fortune. Je ne m'afflige pas maintenant d'être privé des moyens de soutenir ce noble état; mais mon premier souci est de me tirer avec honneur des dettes considérables que j'ai contractées par un peu trop de prodigalité... »

Quant à Lorenzo, il est le complice d'un des plus infâmes vols domestiques, et, d'après la loi prussienne, il serait condamné à quinze ans de détention, marqué et mis au pilori, bien qu'il ne soit pas seulement très-sensible aux ducats et aux joyaux volés, mais aussi aux beautés de la nature, aux paysages éclairés par la lune et à la musique. Pour ce qui concerne les autres nobles Vénitiens que nous voyons figurer comme les compagnons d'Antonio,

i. Un chasseur de riches p.arlis.

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ils paraissent également ne pas trop haïr l'argent; et, lorsque leur pauvre ami est tombé dans le malheur, ils n'ont pour lui rien de plus que des paroles, de l'air monnayé. Nôtre bon piétiste Franz Horn fait à ce sujet la remarque suivante, aussi juste que filandreuse : « On est ici en droit de se poser cette question : Comment est-il possible que le malheur d'Antonio ait été aussi loin? Tout Venise le connaissait et l'estimait; ses bons amis connaissaient parfaitement le terrible engagement qu'il avait pris, et ils savaient très-bien aussi que le juif l'exécuterait au pied de la lettre. Cependant ils laissent passer les jours, et enfin trois mois entiers, c'est-à-dire le terme fatal au delà duquel il n'y a plus d'espoir de le sauver. Il eût été pourtant assez facile à ces bons amis, dont le marchand-roi paraît avoir des troupes entières autour de lui, de ramasser la somme de trois mille ducats pour sauver la vie d'un homme, et de quel homme! Mais ces choses-là sont toujours un peu gênantes, et ces bons amis, qui ne sont que ce qu'on appelle des amis, ou, si l'on veut, des moitiés, des trois quarts d'amis, ne font rien, rien, absolument rien. Ils plaignent on ne peut plus l'excellent marchand qui leur a donné jadis de si belles

fêtes, mais ils se contentent d'accabler Shylock de toutes les injures imaginables, ce qui peut se faire aisément et sans aucun danger, et ils pensent sans doute avoir rempli ainsi tous les devoirs de Tamitié. Quelque haine que doive nous inspirer Shylock, nous ne pourrions cependant pas lui en vouloir s'il méprisait un peu ces gens-là, et il est bien possible qu'il les méprise; il semble même à la fin confondre avec eux et mettre dans le même sac Graziano, qui a l'absence pour excuse. En effet, à ses grandes phrases qui contrastent si fort avec son inaction antérieure, il fait cette réponse mor- .dante :

c( Tant que tu n'effaceras pas la signature de ce billet, tu n'offenseras que tes poumons à parler si haut. Remets ton esprit dans son assiette, jeune homme, ou tu vas le perdre sans ressources. J'attends ici justice. »

Serait-ce par hasard dans Lancelot Gobbo qu'il

faudrait voir le représentant du christianisme?

Chose assez bizarre, Shakspeare ne s'est nulle part

exprimé d'une façon aussi nette au sujet de celte

religion que dans une conversation de ce drôle avec

sa maîtresse. Jessica lui disant : « Je serai sauvée

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par mon mari qui m'a faite chrétienne, » Lancelot Gobbo répond :

« Vraiment, il n'en est que plus blâmable; nous ^ étions déjà bien assez de chrétiens; tout autant qu'il en fallait pour pouvoir bien vivre les uns avec les autres. Cette fureur de faire des chrétiens haussera le prix des porcs; si nous nous mettons tous à manger du porc, nous ne pourrons bientôt plus avoir une grillade sur les charbons pour notre argent. »

En vérité, à l'exception de Porcia, Shylock est le personnage le plus respectable de toute la pièce. Il aime l'argent et ne s'en cache pas, car il le crie sur^ les toits... Mais il y a quelque chose qu'il met encore au-dessus de l'argent, c'est la satisfaction pour son cœur offensé, les justes représailles d'indicibles outrages; bien qu'on lui offro le décuple de la somme prêtée, il le refuse; il ne regrette ni les trois mille ni les trente mille ducats, s'il peut acheter àce prix une livre de la chair du cœur de son ennemi. (( Que veux-tu faire de cette chair? » lui demande Salarino. Et il répond : c< Amorcer des poissons. Elle nourrira ma vengeance, si elle ne nourrit rien de mieux. 11 m'a diffamé; il m'a fait tort d'un demi-

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million; il a ri de mes pertes; il s'est moqué de mon gain ; il a insulté ma nation ; il a fait manquer mes marchés; il a refroidi mes amis, échauffé mes ennemis, et pour quelle raison? Parce que je suis un juif. Un juif n'a-t-ilpas des yeux? un juif n'a-t-il pas des mains, des organes, des proportions, des sens, des affections, des passions? n'est- il pas blessé des mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes, réchauffé par le même été et glacé par le même hiver qu'un chrétien? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas? si vous nous chatouillez, ne rions nous pas? si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas? et si vous nous outragez, ne nous vengerons-nous pas? Si nous sommes semblables à vous dans tout le reste, nous vous ressemblerons aussi en ce point. Si un juif outrage un chrétien, quelle est la modération de celui-ci? La vengeance. Si un chrétien outrage un juif, comment doit-il le supporter, d'après l'exemple du chrétien? En se vengeant. Je mettrai en pratique les scélératesses que vous m'apprenez; et il y aura malheur si je ne surpasse pas mes maîtres. » Oui certes., Shylock aime l'argent; mais il est des choses qu'il aime beaucoup plus encore, entre autres

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sa fille, a Jessicâ mon enfant. » Bien que, dans le paroxysme de la colère, il la maudisse et souhaite de la voir étendue à ses pieds avec les diamants à ses oreilles et les ducats dans son cercueil, il l'aime cependant plus que tous les diamants et tous les ducats. Repoussé de la vie publique, de la société chrétienne, confiné dans l'étroit enclos du bonheur domestique, il ne reste plus au pauvre juif que- les sentiments de famille, et nous les voyons se produire chez lui avec l'intensité la plus touchante. La turquoise, la bague qu'il avait reçue, étant encore garçon, de son épouse, sa Léah, il ne l'aurait pas donnée « pour une forêt pleine de singes » . Quand, dans la scène du jugement^ Bassanio adresse à Antonio les paroles suivantes :

« Antonio, j'ai épousé une femme qui m'est aussi chère que la vie; mais ma vie, ma femme et l'univers entier ne me sont pas plus précieux que vos jours. Je consentirais à tout perdre, oui, à tout sa* crifier à ce démon pour vous délivrer I a

Quand Gratiano ajoute également :

« J'ai une femme que j'aime, je vous le proteste. Je voudrais qu elle fût dans le ciel si elle y pouvait obtenir les moyens de changer le cœur de ce vilain

chien de juif! » alors, Shylock tremble pour le sort de sa fille, qui s'est mariée parmi des hommes capables de sacrifier leurs femmes pour leurs amis, et il dit non pas à haute voix, mais à part: « Voilà nos époux chrétiens! J'ai une fille! j'aurais mieux aimé qu'elle prît pour mari un rejeton de la race de Barrabas qu'un chrétien !»

Ce passage, ces mots dits ^voix basse justifient la condamnation que nous devons porter contre la belle Jessica. Ce n'était pas un père insensible qu'elle abandonnait, qu'elle dépouillait, qu'elle trahissait... Infâme trahison ! Elle fait même cause commune avec les ennemis de Shylock, et, lorsqu'à Belmpnt ceux-ci tiennent toute sorte de méchants propos sur son compte, non-seulement Jessica ne baisse pas les yeux, non-seulement ses lèvres ne blêmissent pas, mais c'est elle qui parle le plus mal de son père... Horrible méchanceté ! Elle n'a pas de cœur, mais un esprit aventureux. Elle s'ennuyait dans « l'honnête » maison étroitement fermée du juif dont le caractère était aigri, et cette maison avait fini par lui sembler un enfer. Son cœur léger était trop attiré par les sons joyeux du tambour et du fifre.

Est-ce une juive que Shakspeare a voulu peindre

ici? Vraiment non; il n'a peint qu'une fille d'Eve, un de ces beaux oiseaux qui, dès qu'ils ont des plumes, s'envolent du nid paternel vers le petit homme qu'ils aiment. Ainsi Desdémonâ suivit le More, et Imogène, Postumus. C'est la coutume des femmes. Ce qu'il y a de particulièrement remarquable chez Jessica, c'est une certaine tion te qu'elle ne peut pas vaincre et q^i la fait hésiter lorsqu'il luj faut revêtir un costume de garçon. Peut-être doiton reconnaître à ce trait la pudeur particulière aux filles de sa race et qui les rend si séduisantes. La pudeur des juifs est peut-ôtre aussi une conséquence d3 Topposition qu'ils ont faite de tout temps au sensualisme et au matérialisme oriental, qui était jadis à son apogée chez leurs voisins, Égyptiens, Phéniciens, Assyriens et Babyloniens, et qui, se transforn^ant sans cesse, s'est conservé jusqu'à nos jours. Les Juifs sont un peuple pudique, continent, je dirais presque abstrait, et, sous le rapport de la pureté des mœurs, c'est celui qui se rapproche le plus des races germaniques. La chasteté des femmes chez les Juifs et chez les Germains n'a peut-ôlrepas une valeur absolue ; mais, telle quelle est, elle produit l'impression la plus aimable, la plus gracieuse

et la plus touchante. On est ému jusqu'aux larmes lorsqu'on voit, par exemple, après la défaite des Cimbres et des Teutons, les femmes de ceux-ci supplier Marius de ne pas les donner pour esclaves à ses soldats, mais aux prêtresses de Vesta.

C'est en effet une chose surprenante que l'intime atiinité qui existe entre les deux peuples de la moralité, les Juifs et les Germaii^^. Cette affinité n'est pas née sur le terrain historique; elle ne vient pas de ce que la grande chronique de famille des Juifs, la Bible, a servi de livre d'éducation à tout le monde germanique; ou de ce qiie Juifs et Germains ayant été de bonne heure les ennemis les plus implacables des Romains, furent ainsi des alliés naturels; elle a un fondement plus profond, et les deux peuples sont originairement si semblables, qu'on pourrait regarder l'ancienne Palestine comme une Allemagne orientale, de même qu'on pourrait voir dans l'Allemagne actuelle la patrie de la sainte parole, la terre qui enfante les prophètes, la citadelle du pur spiritualisme.

Mais ce n'est pas seulement l'Allemagne qui a la physionomie^de la Palestine; tout le reste de l'Europe s'élève vers les Juifs. Je dis s'élève, car les Juifs

portent en eux, dès le début, le principe moderne qui aujourd'hui commence visiblement à se développer chez les peuples européens.

Les Grecs et les Romais s'attachaient avec enthousiasme au sol, à la patrie. Les peuples du Nord qui envahirent plus tard le monde romain et le monde grec s'attachaient à la personne de leurs chefs, et, à la place du patriotisme antique, on vit dans le moyen âge la fidélité du vassal, le dévouement aux princes. Mais, de tout temps, les Juifs ne s'attachèrent qu'à la \o\f à la pensée abstraite, de même que nos modernes républicains cosmopolites qui ne font cas ni du pays de naissance, ni de la personne du prince, et mettent les lois au-dessus de tout. Oui, le cosmopolitisme est né véritablement sur le sol de la Judée, et le Christ, qui, malgré le dépit de l'épicier de Hambourg dont j'ai parlé au début, était un vrai Juif, a fondé, en réalité, une propagande de la cité universelle. Quant au républicamisme des Juifs, je me rappelle avoir lu dans Josèphe qu'il y avait à Jérusalem des républicains qui s'opposaient aux royalistes partisans d'Hérode, qui se battaient trèsbravement, ne donnaient à personne le nom de seigneur et détestaient cordialement l'absolutisme

romain \ leur religion était liberté et égalité. Quelle folie!

Mais quel est au fond le motif de cette haine que nous voyons encore régner de nos jours, en Europe, entre les sectateurs de la loi de Moïse et ceux de la doctrine chrétienne, haine dont Shakspeare, montrant le général dans le particulier, nous a tracé un si effrayant tableau dans le Marchand de Venise? Est-ce la haine fraternelle que nous voyons éclater à l'origine, et presque dès la création du monde, pour une différence de culte, entre Gain et Abel ? Ou bien la religion n'est-elle qu'un prétexte, et les hommes se haïssent-ils pour se haïr, comme ils s'aiment pour s'aimer ?. De quel côté est le tort dans cette querelle? Je ne puis m'empêcher de citer, comme réponse à cette question, une lettre particulière qui justifie aussi les adversaires de Shylock :

a Je ne condamne pas la haine dont le commun peuple poursuit les juifs; je ne condamne que les funestes erreurs qui ont produit cette haine. En fait, le peuple a toujours raison ; dans sa haine comme dans son amour, il est toujours guidé païf un instinct très-juste; seulement, il ne sait pas bien

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formuler ses sentiments, et, au lieu de s'en prendre au fait, sa colère tombe ordinairement sur la personne, innocent bouc émissaire de mésintelligences produites par les temps ou par les lieux. Le peuple souffre et se priye, il lui manque les moyens de jouir de la vie, et, quoique les prêtres de la religion d'État lui assurent « qu'on est sur terre pour se priver, et x> obéir à l'autorité malgi:é la faim et la soif, » il a cependant un désir secret de se procurer les moyens de jouir, et il hait ceux dans les coffres desquels il voit ces. moyens entassés. Il hait les riches et il est content quand la religion lui permet de se livrer de tout son cœur à cette haine. Le bas peuple n'a jamais haï dans les juifs que les possesseurs d'argent, et c'est toujours le métal accumulé qui a attiré sur eux les foudres de sa colère. Chaque époque donnait à cette haine un nouveau mot d'ordre. Au moyen âge, ce mot d'ordre avait la sombre teinte de l'Église catholique, et l'on tuait les juifs, on pillait leurs maisons (( parce qu'ils avaient crucifié le Christ. » — C'était exactement la même logique que celle de quelques chrétiens noirs qui, lors des massacres de Saint-Domingue, couraient avec un crucifix et criaient avec fanatisme : « Les blancs l'ont tué, tuons

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» les blancs ! » Mon ami, vous riez de ces pauvres nègres ; je vous assure que les planteurs américains ne riaient pas alors, et ils furent massacrés en expiation de la mort du Christ, de même que, quelques sièctes auparavant, l'on massacra les juifs européens. Mais les chrétiens noirs de Saint-Domingue avaient aussi raison en fait I Les blancs vivaient dans l'oisiveté, au sein de toutes les jouissances, tandis que le nègre devait travailler pour eux à la sueur de son noir visagç, et recevait en récompense un peu de farine de riz et beaucoup de coups fouet ; les noirs étaient 1^ bas peuple.

» Nous ne vivons plus au moyen âge, le peuple est plus éclairé, il ne tue plus les juifs, et ne paré plus sa haine du manteau de la religion; notre époque n'a plus cette foi ardente et naïve; la rancune traditionnelle se revêt de formules modernes, et la populace, dans les brasseries comme dans les chambres de députés, déclame contre les juifs avec des arguments mercantiles, industriels, scientifiques ou même philosophiques. Il n'y a plusque d'habiles hypocrites qui donnent encore aujourd'hui à leur haine une couleur religieuse et persc^cutent les juifs pour l'amour du Christ; Ib grand nombre avoue

franchement qu'il s'agit ici d'intérêts matériels, et qu'il veut entraver les juifs par tous les moyens possibles dans l'exercice de leurs facultés industrielles. Ici, à Francfort, par exemple, il ne peut se marier chaque année que vingt-quatre sectateurs de la foi mosaïque, afin que leur population n'augmente pas et n'arrive pas à faire aux marchands chrétiens une trop forte concurrence. C'est ici que Ton voit, avec son vrai visage, le motif réel de la haine des juifs, et ce visage n'a pas une mine sombre de moine fanatique, mais les traits flasques et éclairés d'un marchand qui a peur d'être débordé dans le commerce et l'industrie par Je génie des affaires propre à la race israélite.

)> Mais, est-ce la faute des juifs si ce génie des affaires s'est développé chez eux d'une façon si menaçante? La faute en est tout entière à cette folie du moyen âge, qui méconnut l'importance de l'industrie, considéra le commerce comme quelque chose d'ignoble, les affaires d'argent comnle quelque chose d'infamant, et, pour ce jnotif, laissa aux mains des juifs la partie la plus lucrative de ces branches d'industrie, notamment le commerce de l'argent; de sorte que les juifs exclus de toutes les

autres industries durent nécessairement devenir les marchands et les banquiers les plus habiles. On les forçait à s'enrichir et on les haïssait ensuite à cause de leur richesse ; et, bien que maintenant la chrétienté ait renoncé à ses préjugés à Tendroit de Tindustrie, et que les chrétiens soient devenus, comme négociants et industriels, aussi fripons et aussi riches que les juifs, c'est à ces derniers qu'est restée attachée la haine traditionnelle du peuple; le peuple continue à voir en eux les représentants de la possession de Targent, et il les déteste. Voyez-vous, dans l'histoire, tout le nK)nde a raison, aussi bien l'enclume que le marteau. ))

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