CATHERINE
— LA MÉCHlft^TE FEMME MISE A LA RAISON —
(Acte II, scène i")
Petruchio. — ...Mettons qu'elle m'injurie, je lui dirai tout simplement que son chant est aussi doux que la voix du rossignol. Mettons qu'elle fronce le sourcil, je lui dirai qu elle est aussi riante, aussi sereine que la rose du matin rafraîchie par la rosée nouvelle. Mettons qu'elle affecte de rester muette, et s'obstine à ne pas ouvrir la bouche, je vanterai la volubilité de son éloquence persuasive. Si elle me dit de déloger de sa présence, je lui rendrai mille grâces, comme si elle me priait de rester auprès d'elle pendant une semaine. Si elle refuse de m'épouser, je la supplierai de fixer le jour où je
ferai publier les bans, et celui de notre mariage. Mais la .voici. Allons, Petruchio, parle. {Entre Catherine.) Bonjour, Gatau, car c'est votre nom, m'at-ondit? '
Catherine. — Vous avez assez bien entendu, mais pourtant pas tout à fait juste : ceux qui parlent de moi me nomment Catherine.
Petruchio. — Vous en avez menti, sur ma parole! car on vous appelle Catau tout court, et la gentille Catau, et quelquefois aussi la maudite Catau...
Dans rintroduction qui précède cette galerie de portraits, j'ai exposé par quels moyens la popularité de Shakspeare s'est propagée en Angleterre et en Allemagne, et comment, dans ces deux pays, on s'est efforcé de répandre l'intelligence de ses œuvres. Malheureusement,'je n'ai pas d'aussi bons renseignements à donner sur les pays de langue romane. En Espagne, le nom de notre poète est demeuré jusqu'à ce jour complètement inconnu; l'Italie l'ignore peut-être à dessein, afin de protéger la gloire de ses poètes contre la rivalité transalpine; et, en France, le pays où se perpétuent les traditions du goût et du bon ton, l'on a cru pendant longtemps faire assez d'honneur au grand anglais en l'appelant un bar-
bare de génie, et en se moquant le moins possible de sa grossièreté. Cependant^ la révolution politique qui a eu lieu dans ce pays a entraîné aussi une vé^ volutîon littéraire, qui surpasse peut-être* en terrorisme Ja grande révolution, et, à cette occasion, Shakspeare a été élevé sur le pavois. Sans doute les Français, aussi bien dans leurs révolutions litté^ raires que dans leurs tentatives de révolutions politiques, sont rarement d'une entière bonne foi ; dans les unes comme dans les autres, ils célèbrent un héros quelconque, non pas pour sa valeur réelle, mais en vue de l'avantage que leur cause peut retirer des éloges qu'ils lui décernent; aussi leur arrive-t-il d'élever aujourd'hui ce qu'il leur faudra abaisser demain, et vice versa. Depuis dix ans, Shakspeare est, en France, pour le parti qui travaille à la révolution littéraire, l'objet de te plus aveu^e adoration. La grande question est de savoir si ces hommes du mouvement ont réellement une admiration consciencieuse pour ce beau génie, et même s'ils Font bien compris. Les Français sont tr^ les enfants de leurs mères, ils ont trop sucé avec le lait le mensonge sociaPpour bien goûter ou seulement comprendre un poëte, dont chaque parole respire
la vérité de la nature. Il est certain que, depuis quelque temps, on remarque chez leurs écrivains, une tendance effrénée à ce genre de naturel ; ils arrachent, pour ainsi dire, avec désespoir, leurs vêtements conventionnels, et se montrent dans la plus effrayante nudité; mais quelque lambeau à~ la mode qui reste pendu après eux témoigne du manque de naturel, qui est pour ce. peuple une tradition, et provoque chez l'observateur allemand < un ironique sourire. Ces écrivains me rappellent toujours les gravures de certains romans où sont représentées les amours immorales du xviu* siècle; bien que les messieurs et les dames y soient dans le costume de nature, tel qu'on le portait dans le paradis terrestre, les uns ont conservé leurs perruques à queue, les autres leurs frisures à triple étage et leurs souliers à hauts talons.
Ce n'est pas par une critique directe, mais indirectement par des œuvres dramatiques^ plus ou moins imitées de Shakspeare, que les Français parviennent à une certaine intelligence du grand poëte. Je dois faire tout spécialement l'éloge de Victor Hugo, comme intermédiaire de ce genre. Je n'entends pas dire par là qu'il faille le considérer comme un
simple imitateur de Shakspeare, dans le sens ordinaire du mot. Victor Hugo est un génie de premier ordre; il est admirable d'essor et de puissance créatrice; il a rimage et il a le mot; c'est le plus grand poète de la France. Mais son Pégase a une horreur maladive des torrents bruyants du présent, et il ne s'abreuve pas volontiers aux endroits où la lumière du jour se mire dans une onde fraîche ;. . . il va plutôt se désaltérer, parmi les ruines du passé, à ces sources oubliées où le grand coursier ailé de Shakspeare a jadis étanché sa soif immortelle. Est-ce parce que ces vieilles sources^ à moitié obstruées et devenues marécageuses, n'offrent plus un breuvage pur? Quoi qu'il en soit, les poésies dramatiques de Yictor Hugo contiennent plutôt le limon trouble que l'esprit vivifiant de la vieille Hippocrène anglaise, il leur manque la clarté sereine et la santé harmonieuse... Et je dois l'avouer, il me vient parfois l'affreuse idée que Victor Hugo est le spectre d'un poëte anglais du beau temps ,d'Élisabeth, un poëte mort qui, s'ennuyant dans son tombeau, en est sorti pour écrire quelques œuvres posthumes dans un autre pays et à une autre épOque, où il est garanti contre la concurrence du grand William. Victor
Hugo me rappelle, en effet, des gens tels que Marlowe, Decker, BBywood, etc., qai, par la langue et la naanière, resseiablaient parfaitement à * leur grand contemporain, et auxquels il ne manquait que son coQp d'œil profond, son sentiment du beau, sa grâce terrible et souriante, et la mission manifeste qu'il avait reçue de la nature... Mais, hélas! outre ce qui manquait à Marlowe, Decker et Heywood, il manque à Victor Hugo quelque chose d'autrement capital encore t il lui manque la vie. Les vieux poètes anglais que je viens de citer étaient pleins de foc^fue et d'exubérance, ils souffraient de pléthore; leurs créations poétiques étaient du souffle, des cris de joie et des sanglots écrits; mais Victor Hugo, je dois l'avouer, malgré tout le respect que j'ai pour luiy a quelque chose de mort, de sinistre; on dirait un reva^ant ou un vampire sorti du tombeau... Il n'éveilla pas l'enthousiasme dans nos coeurs, il l'en fait sortir en les suçant... Il n'apaise pas nos seû!timentspair la transfiguration poétique, il les fatigue, au contraiTe, par des caricatures affireuses et repoussantes... Il a la maladie de la mort et du laid.
Une jeune dame qui me touche de très-près, me disait dernièrement quelque chose de fort juste, à
{propos de cet amour caractéristique du laid. Voici ses propres paroles : « La muse de Yiclor Hugo me rappelle cette étrange princesse qui ne voulait épouser que le plus laid des hommes, et qui fit, à cet effet, publier dans tout le pays que tous les jeunes gei^d'une laideur distinguée eussent à se réunir un certain jour devant son château, comme candidats au mariage... Il se présenta un beau choix d'individus cootrefaits et grotesques ; on eût cru voir le 'personnel d'une œuvre de Victor Hugo... Mais ce fui Quasimodo qui obtint la main de la princesse. » Après Victor Httgo^ je dois citrar Alexandre Dumas. Lui aussi a préparé les esprits en France à Tintelligenee de Shakspeare. Si Hugo, par son extravaganee dans le laid, a accoutumé les Français à ne plus chercher uniquement dans le drame des passions bien drapées, Dumas a fait que ses eompa* triotes ont pris grand plaisir à l'expression naturelle de la passion. Mais, pour lui, la passion était le but suprénue, et elle usurpa dans ses œuvres la place de la poésie. Par là, sans doute, il exerça sur le théâtre une aÊtion d'autant plus grande. Il accoutuma le public,, dans cette sphère de la peinture des passioQs^ aux plus grandes hardiesses de Shakspeare ;
et quiconque avait une fois pris plaisir à Henri III et à Richard Darlingtoriy ne se plaignait plus du manque de goût dans Othello et Richard IIL Le reproche de plagiat dont on a voulu le charger était aussi insensé qu'injuste. Sans doute, Dumas, dans ses scènes de passion, a emprunté çà et là quelque chose à Shakspeare; mais notre Schiller a fait des emprunts bien autrement hardis sans que personne ait songé à l'en blâmer. Et Shakspeare lui-même, combien n'a-t-il pas emprunté à ses devanciers? Il arriva aussi à ce poète qu'un pamphlétaire morose l'accusa « d'avoir emprunté le meilleur de ses drames aux anciens écrivains. » Shakspeare, dans ce pamphlet ridicule, est traité de geai, qui s'est paré des plumes du paon. Le cygne de l'Avon garda le silence; il se dit peut-être dans son divin bon sens : « Je ne suis ni geai ni paon, x> et il se berça insoucieux sur les flots bleus de la poésie, souriant parfois aux étoiles, ces pensées d'or du ciel.
Je dois aussi mentionner ici le comte Alfred de Vigny. Cet écrivain, qui possède la langue anglaise, a étudié très à fond les œuvres de Shakspeare, il en a traduit quelques-unes avec une grande habileté, et cette étude a exercé sur ses travaux originaux
la plus heureuse influence. Avec le sentiment subtil et délicat de l'art que l'on doit reconnaître au comte de Vigny, on peut admettre qu'il a sondé plus profondément qu'aucun de ses compatriotes le génie de Shakspeare. Mais le talent de cet homme, ainsi que sa manière de penser et de sentir, sont portés au délicat et à la miniature, et ses œuvres valent surtout par la finesse et le fini du travail. Aussi m'est-il permis de croire qu'il s'est trouvé plus d'une fois déconcerté en présence de ces beautés puissantes que Shakspeare a, pour ainsi dire, teiillées dans les plus énormes blocs de granit de la poésie... Il les considérait sans doute avec une admiration inquiète, pareil à un orfèvre, s'extasiant devant ces portes colossales du baptistère de Florence, qui, bien que coulées d'un seul jet, sont cependant si délicates, si gracieuses, qu'on les croirait ciselées, et qu'elles ressemblent au plus fin travail de bijouterie.
S'il est déjà difficile aux Français de comprendre les tragédies de Shakspeare, il leur est tout à fait interdit de comprendre ses comédies. Ils sont accessibles à la poésie de la passion; ils peuvent aussi comprendre jusqu*à un certain point la vérité des
caractères; car leurs cœurs ont appris à brûler, le passionné est parfaitem^it leur affaire; et, aTec leur esprit analytique, ils savent décomposer chaque caractère donné en ses parties les plus subtiles, et calculer les phases par lesquelles il passera lorsqu'il se trouvera en contact avec des réalités déterminées de la vie. Mais, dans le jardin enchanté de la comédie shakspearienne, toute cette science expérimentale leur est de peu de secours. A peine sont-ils devant la porte, que leur raison se trouve en défaut, leur cœur est dérouté, et ils ne possèdent pas la baguette magique dont le seul attouchement fait sauter la serrure. Ils regardent d*un air stupéfait à travers la grille dorée ; ils voient se promener sous les grands arbres, les chevaliers et les nobles dames, les bergers et les bergères, les fous et les sages; ils voient Tamant et sa maîtresse qui, couchés sous l'ombre fraîche, échangent de tendres propos; de temps en temps, ilsaperçoiventquelqueanimalfabuleùx : par exemple, un cerf à ramure d'argent, ou une licorne effarouchée qui sort en bondissant de dessous un bosquet et vient poser sa tête sur le sein de la belle jeune fille... Ils voient encore sortir des ruisseaux les ondines avec leur chevelure verte
et leurs voiles brillants, et tout à coup la lune qui vi^it éclairer ce tableau... Ils entendent ensuite le chant du rossignol... Et ils secouent leurs petites têtes raisonneuses en présence dé toutes ces folies incompréfaensibles pour eux! G'estque les Français, qui comprennent le soleil, sont incapables de comprendre la lune, et encore bien moins les sanglots délicieux et les trilles du rossignol dans son ravissement mélancolique.
Oui, ni leur connaissance empirique des passions humaines, ni leur connaissance positive du monde n'est d'aucun secours aux Français lorsqu'ils veulent se rendre compte des phénomènes qui brillent à leurs yeux et des accords qui frappent leurs oreilles dans le jardin enchanté de la comédie shakspearienne... Bien souvent ils croient voir une figure humaine, et, en y regardant de plus près, ils s'aper* çoivent que c'est un paysage ; ce qu'ils prenaient pour les sourcils était un buisson de coudrier, le nez était un rocher et la bouche une petite source, exactement comme dans ces dessins d'attrape que tout le inonde connaît... Et au rebours, ce que les pauvres Français prenaient pour un arbre tortu et bizarre ou pour une pierre de forme étrange se
présente à un examen plus attentif comme une véritable figure humaine d'une effrayante expression. Si parfois ils réussissent, à force de prêter attentivement l'oreille, à Surprendre la conversation des amants qui sont couchés à l'ombre des arbres, ils se trouvent encore dans un plus grand embarras... Ils entendent des mots connus, mais ces mots ont un tout autre sens; ils prétendent alors que ces gens-là n'entendent rien à la passion ardente, à la grande passion, que c'est de l'esprit à la glace qu'ils se servent les uns aux autres, en guise de rafraîchissement, et non le breuvage brûlant de l'amour... Et ils ne s'aperçoivent pas que ces gens ne sont que des oiseaux déguisés qui conversent dans une langue à part, langue qu'on ne peut apprendre qu'en rêve ou dans sa plus tendre enfance... Mais le pire pour les Français qui sont devant les portes grillées de la comédie shakspearienne, c'est que parfois un doux vent d'ouest passe sur quelque parterre de fleurs de ce jardin enchanté et leur apporte les parfums les plus inouïs... « Qu'est-ce que cela? » disent-ils.
La justice exige que je fasse ici mention d'un écrivain français qui a imité avec un certain goût
les comédies de Shakspeare, et qui par le seul choix de ses modèles, a fait preuve d'un sentiment rare de la vraie poésie. C'est M. Alfred de Musset. 11 a écrit, il y a environ cinq ans, quelques petits drames qui, pour la charpente et la manière, sont tout à fait imités des comédies de Shakspeare. Il a su particulièrement s'approprier avec une aisance toute française, le caprice (je ne dis pas l'humour) qui règne dans ces comédies. Ces jolies bagatelles ne manquaient pas non plus d'une certaine poésie très-tenue assurément, mais pourtant de bon aloi. La seifle chose fâcheuse, c'est que l'auteur, jeune alors, outre la traduction française de Shakspeare, avait lu aussi celle de Byron, et que cette dernière lecture le fourvoya. Empruntant le costume du lord en proie au spleen, il affecta le dégoût et la satiété de la vie qui étaient de mode à cette époque parmi les jeunes gens de Paris. Les bambins les plus roses, les blancs-becs les mieux portants, prétendaient alors avoir épuisé toutes les jouissances ; ils feignaient d'avoir le cœur froid comme des vieillards et se donnaient un air défait et ennuyé.
Certes, depuis lors, notre pauvre M. de Musset est
revenu de son erreur; il ne fait plus le blasé dans
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ses poésies; mais, hélas! au Heu de ce feint délabre* ment, ses poésies portent l'empreinte beaucojup plus désolante d'un dépérissement veritalile de ses forces physiques et intellectuelles... Cet écrivain me rappelle ces ruines artificielles qu'on a:vait coutume de bâtir dans les jardins des châteaux au xvni* siècle; ces joujoux d'un caprice puéril nçus inspirent pourtant la plus douloureuse pitié lorsque, par la suite du temps, se délabrant pour tout de bon, ils se transforment en véritables rumes.
Les Français, comme je l'ai dit, sont peu propres à saisir l'esprit des comédies de Shakspeare, et, parmi leurs critiques, je n'ai trouvé personne, à l'exception d'un seul, qui eût seulement le moindre soupçon de cet esprit étrange. Qui est-ce? qui est cette exception? Gùtzkow dit que l'éléphant est le doctrinaire des animaux. Eh bien, c'est un de ces éléphants intelligents et très-lourds qui a le mieux pénétré la nature et l'essence de la comédie shakspearîenne. Oui, on aura peine à le croire, c'est M. Guîzot qui a écrit les meilleures choses sur ces gracieuses fantaisies, les plus capricieuses de la Muse moderne. Pour l'étonnement et l'instruction
du lecteur» je traduis ici un passage d'un écrit qui a paru en 1822 chez Ladvocat à Paris, et qui est intitulé « De Shakspeare et de la Poésie dramatique^ par F. Guizot. )^
« Les comédies de Shakspeare ne ressemblent ni à la comédie de Molière, ni à celle d'Aristophane ou des Latins. Chez les Grecs, et dans les temps modernes, en France, la comédie est née de l'observation libre mais attentive du monde réel, et s'est proposé de le traduire sur la scène. La distinction du genre comique et du genre tragique se rencontre presque dans le berceau de l'art, et leur séparation s'est marquée toujours plus nettement dans le cours de leurs progrès. £lle a son principe dans les choses mêmes. La destinée comme la nature de rhonome, ses passions et ses afiaires^ les caractères et les événements, tout en nous et autour de nous, a son côté sérieux et son côté plaisant, peut être considéré et représenté sous l'un ou l'autre de ces points de vue. Ce double aspect de l'homme et du monde a ouvert à la poésie dramatique deux carrières naturellement distinctes; mais,^ en se divisant pour les parcourir, l'art ne s'est poiat séparé des réalités, n'a point cessé de les observer et de les reproduire. Qu'Aris-
tophane attaque, avec la plus complète liberté d'imagination, les vices ou les folies des Athéniens; que Molière retrace les travers de la crédulité, de Tavarice, de la jalousie, de la pédanterie, delà frivolité des cours, de la vanité des bourgeois, et même ceux de la vertu ; peu importe la diversité des sujets sur lesquels se sont exercés les deux poètes; peu importe que Fun ait livré au théâtre la vie publique et le peuple entier, tandis que l'autre y a porté les incidents de la vie privée, l'intérieur des familles et les ridicules des caractères individuels : cette diffé rence de la matière comique provient de la différence des siècles, des lieux, des civilisations. Mais, pour Aristophane comme pour Molière, les réalités sont toujours le fond du tableau ; les mœurs et les idées de leur temps, les vices et les travers de leurs concitoyens, la nature et la vie de l'homme enfin, c'est toujours là ce qui provoque et alimente leur verve poétique. La comédie naît ainsi du monde qui entoure le poëte, et se lie bien plus étroitement que la tragédie aux faits extérieures et réels...
» Il n'en est pas de même pour Shakspeare. De son temps, la nature et la destinée de l'homme, matière de la poésie dramatique, ne s'étaient point di-
visées, ni classées, entre les mains de l'art. Quand Fart voulait les porter sur la scène, il les acceptait dans leur ensemble, avec les mélanges et les contrastes qui s'y rencontraient, et sans que le goût public fût tenté de s'en plaindre. Le comique, cette portion des réalités humaines, a^yait droit de prendre 5a place partout où la vérité demandait ou souffrait sa présence; et tel était le caractère de la civilisation, que la tragédie, en admettant le comique, ne dérogeait point à la vérité.
» En un tel état du théâtre et des esprits, que pouvait être la comédie proprement dite? Comment lui était-il permis de prétendre à porter un nom particulier, à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant hardiment de ces réalités où les limites de son domaine naturel n'étaient ni respectées ni même reconnues ; elle ne s'astreignit point à peindre des mœurs déterminées ni des caractères conséquents ; elle ne se proposa point de représenter les choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable : elle devint une œuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes invraisemblances que, dans sa paresse ou sa folie, l'imagination se plaît à
réunir par un fil léger, pour en former des combi-
naisons capables de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement de la raison. Des tableaux gracieux, des surprises, la curiosité qui s'attache au mouvement d'une intrigue, les mécomptes, les quiproquos, les jeux d'esprit que peut amener un travestissement, tel était le fond de ce divertissement sans conséquence. La contexture des pièces espagnoles, dont le goût commençait à s'introduire en Angleterre, fournissait à ces jeux de l'imagination, des cadres nombreux et de séduisants modèles: après les chroniques et les ballades, les recueils de nouvelles françaises ou italiennes étaient, avec les romans de chevalerie^ la lecture favorite du public. Est-il étrange que cette mine féconde et ce genre facile aient attiré d'abord les regards de Sakspeare? Doit-on s'étonner que cette imagination jeune et brillante se soit empressée d'errer à son plaisir dans de tels sujets, libre du joug des vraisemblances, dispensée de chercher des combinaisons sérieuses et fortes? Ce poète, dont l'esprit etlamainmarcbaient, dit-on, avec une égale rapidité, dont les manuscrits offraient à peine une rature, se livrait sans doute avec délices à ces jeux vagabonds où se déployaient sans travail ses vives et riches facultés.
•il pouvait tout mettre dans ses comédies, et il y a tout mis en effet, excepté ce que repoussait uq pareil système, c'est-à-dire l'ensemble qui, foisant concourir chaque partie à un même but, révèle à chaque pas et la profondeur du dessein et la grandeur de l'ouvrage. On trouverait difficilement, dans les tragédies de Shakspeare, une conception, une situatioo, un acte de passion, un de^ré de vice ou de vertu, qui ne se rencontrent également dans quelqu'une de ses comédies; niais ce qui, dans ses tragédies, est approfondi, fertile en conséquences, fortement lié à la série des causes et des eSets^ a'est dans ses comédies qu'à peine indiqué, et offert un instant à la vue pour la frapper d'un effet passagar, et disparaître bientôt dans une nouvelle combinaison. >
Effectivement l'éléphant a raison : le caractèi?e de la comédie de Shakspeare est précisément cette humeur capricieuse et papillonnante avec laquelle elle voltige îîe fleur en fleur, ^ posant rarement sur le terrain de la réalité. Ce n'est qu'en l'opposant à la comédie réaliste des anciens et des Français qu'on peut dire quelque chose de précis sur la com^diâ de Shakspeare.
iïS OEUVRES DE HENRI HEINE
J'ai longtemps cherché, la nuit dernière, si je ne pourrais pas donner une explication positive de ce genre infini et indéterminé qui s'appelle la comédie de Shakspeare. Après m'être bien cassé la tête, je m'endormis et je rêvai que, par une belle nuitétoilée, je me promenais dans une petite nacelle sur un grand et large lac où je voyais passer, tantôt près de moi, tantôt dans le lointain, toute sorte de barques harmonieuses et brillantes pleines de masques, de musiciens et de flambeaux. Il y avait là des costumes de tous les temps et de tous les pays : tuniques de l'ancienne Grèce, manteaux de chevalier du moyen âge, turbans orientaux, chapeaux de berger avec des rubans flottants, masques d'animaux sauvages et domestiques... Tantôt une figure bien connue me faisait un signe de tête... tantôt on jouait des airs qui me sont familiers... Mais tout cela passait rapidement, et, tandis que je cherchais à saisir les sons de la gaie mélodie qu'envoyait à mon oreille une barque glissant sur le miroir des eaux, ces sons s'éteignaient presque aussitôt,. et, au lieu des joyeux accords du violon, j'entendais soupirer à côté de moi les cors de chasse mélancoliques d'une autre barque... Parfois le vent de nuit appor-
tait en même temps les deux sons à mon oreille, et alors le mélange de ces sons produisait une délicieuse harmonie... Les eaux retentissaient d'accords ineffables, elles paraissaient comme embrasées par le reflet magique des flambeaux, et les barques de plaisance avec leurs banderoles de mille couleurs et leurs masques bizarres, nageaient dans la lumière et dans la musique... Une gracieuse figure de femme qui tenait le gouvernail d'une de ces barques me cria en passant : « N'est-ce pas, mon ami, ' que tu voudrais bien avoir une définition de la comédie de Shakspeare? » Je ne sais pas si je répondis oui ; mais, au même instant, la belle femme avait plongé sa main dans l'eau et m'en avait lancé au visage les étincelles sonores, ce qui provoqua un éclat de rire général et me réveilla. Quelle était cette gracieuse créature qui me lutinait ainsi dans mon rêve? Sur sa tête, d'une beauté idéale, était posée une marotte bariolée surmontée de cornes, une robe de satin blanc garnie der rubans flottants enfermait ses membres presque trop grêles, et son sein était orné d'une fleur rouge de chardon. C'était peut-être la déesse du caprice, cette muse fantasque qui assista à la naissance de Rosalinde, de Béatrice,
de Titania^ de Viola et de tous les autres gracieux enfants de la comédie shakspearienne, et qui les baisa au front. Par ce baiser, elle a bien fait entrer dans leurs jeunes petites têtes tous ses caprices, toutes ses fantaisies, tous ses dépits, et cela a agi aussi sur leurs cœurs. Chez les femmes comme chez les hommes, la passion, dans la comédie shakspearienne, n'a pas du tout ce caractère sérieux et terrible, cette nécessité fataliste avec lesquels elle se manifeste dans les tragédies. L'amour y a bien aussi un bandeau et un carquois avec des flèches; mais ces flèches garnies de plumes de mille couleurs ne font pas de blessures mortelles, et bien souvent le petit dieu jette un coup d'œil fripon pardessus son bandeau. Les flammes y brûlent aussi moins qu'elles ne brillent, mais ce sont toujours des flammes, et, dans les comédies de Shakspeare, de même que dans les tragédies, l'amour a tout à fait le caractère de la vérité. Oui, la vérité est toujours le caractère de l'amour shakspearien, sous quelque forme qu'il se produise, qu'il s'appelle Miranda, Juliette ou Cléopàtre.
Puisque j'ai cité en même temps ces trois noms plutôt par hasard qu'à dessein, j'en profiterai pour
faire observer qu'ils représentent aussi les trois types les plus importants de Tamour. Miranda représente un amour qui, sans influences historiqyas, comme la fleur d'un sol vierge que ne pourraient fouler que les pieds des esprits, a pu se développer dans sa plus haute idéalité. Les méMdies d'Ariel ont façonné son cœur, et la sensualité ne lui apparaît pas autrement que sous la laide et repoussante figure d*un Caliban. Aussi, l'amour que lui inspire Ferdinand n'est-il pas, à proprement parler^ un amour naïf; mais il est d'une fidélité angëlique, d*une pureté toute primitive et presque effrayante. L'amour de Juliette, de même que son temps et son entourage, a un caractère plus romantique, plus moyen âge ; il est éclatant de couleurs comme la cour des Scaliger, et en même temps fort comme ces nobles races de la Lombardie qui, rajeunies par le sang germanique, avaient des amours aussi vigoureuses que leurs haines. Juliette représente l'amour de cette période jeune, encore un peu grossière, mars pure, intacte et saine. Elle est entièrement pénétrée de l'ardeur sensuelle et de la fbi robuste de cette époque; rien, pas même le froid de la mort et les vers du cercueil, ne serait
capable d'ébranler sa confiance, ni d'éteindre sa flamme. Notre Cléopâtre^ hélas î représente T amour d^une civilisation déjà malade, d'une époque dont la beauté commence à se flétrir, dont les boucles, bien que frisées avec tout l'art imaginable et ointes de tous les parfums, sont cependant mélangées de plus d'un cheveu gris, d'une époque qui se hâte d'autant plus de vider la coupe qu'elle touche à sa fin. Cet amour est sans foi et sans fidélité, mais il n*en est pour cela ni moins ardent ni moins fougueux. Tristement convaincue que ce feu ne peut pas s'éteindre, la femme alors, dans son impatience, y verse encore de l'huile et se précipite comme une bacchante au milieu des flammes qu'elle soulève. Elle est lâche, et cependant elle est poussée par sa propre rage de destruction. L'amour est toujours une espèce plus ou moins belle de folie; mais, chez cette reine égyptienne, il va jusqu'à la plus effrayante frénésie... Cet amour est u,ne comète furieuse qui, avec sa queue enflammée, fait dans le ciel les évolutions les plus fantastiques, épouvante tous les astres qui se trouvent sur sa route, si même .elle ne les endommage pas, et, éclatant enfin d'une façon pitoyable, se dis-
sipe comme une fusée en milliers d'étinceïles...
Oui, lu ressemblais à une effrayante comète, belle Gléopâtre, et tu ne brûlais pas seulement pour ta propre ruine, tu étais aussi un présage de malheur pour tes contemporains... Avec Antoine finit misérablement la période héroïque de Tanciennc Rome. *
A quoi dois-je vous comparer, Juliette et Miranda? Je reporte mes regards vers le ciel et j'y
cherche vôtre image. Elle se trouve peut-être parmi
les astres qui se dérobent à ma vue. Si le soleil brûlant avait aussi la douceur de la lune, je pourrais te comparer à lui, Juliette! Si la douce lune avait en même temps l'ardeur du soleil, je te comparerais à elle, ô Miranda!