LA DETTE
Lorsque j étais encore lrès-jeune> il y avait trois choses qui m'intéressaient tout particulièrement, en lisant les gazettes. Avant tout, à Tarticle Grande- Bretagne, je regardais tout de suite si Richard Martin n'avait pas présenté au Parlement quelque nouvelle pétition contre les mauvais traitements des pauvres chevaux, chiens et ânes. Puis, sous la rubrique Francfort^ je voulais voir si le docteur Schreiber n'avait pas présenté un nouveau recours à la Diète pour les acquéreurs des domaines nationaux du grand-duché deHesse. Là-dessus, je passais immédiatement à la Turquie, et je lisais d'un bout
à l'autre le long article Constantinople^ seulement
pour voir si de nouveau quelque grand vizir n'avait pas eu les honneurs du cordon de soie.
C'est ce dernier point qui me donnait toujours le plus matière à réflexion. Qu'un despote fît étrangler sans façon son ministre, je trouvais cela tout naturel. J'avais vu une fois, dans une ménagerie, le roi des animaux tomber dans une si majestueuse colère, qu'il aurait à coup sûr déchiré plus d'un spectateur innocent, s'il n'avait pas été enfermé dans une constitution solide, composée de barres de fer. Mais ce qui m'étonnait toujours au plus haut point, c'est qu'après l'étranglement du grand vizir ancien, il se trouvât toujours quelqu'un qui eût envie de devenir grand vizir.
Maintenant que je suis un peu plus vieux, et que je m'occupe plus des Anglais que de leurs amis les Turcs, je suis pris du même étonnement en voyant qu'après la retraite d'un premier ministre anglais, il s'en présente immédiatement un autre pour solliciter sa place, et que cet autre est toujours un homme qui, sans cet emploi, avait de quoi vivre, et, d'ailleurs (à l'exception de Wellington), n'était rien moins qu'un imbécile. Car les ministres
anglais qui ont occupé plus de six mois ce poste
difficile, finissent tous d'une manière plus terrible que par le cordon de soie, et c'est surtout le cas depuis la révolution française; les succès et les labeui^s se sont bien augmentés dans Downingstreet, et le fardeau des affaires est presque impossible à porter.
Autrefois, les choses de ce monde étaient bien plus simples, et les poètes comparaient ingénieusement l'État à un navire, et le ministre à son pilote. Maintenant, tout est plus compliqué et enchevêtré ; le vaisseau de l'État est devenu un navire à vapeur, et le ministre n'a plus à s'occuper simplement du gouvernail; mais, comme mécanicien responsable, sa place est plus bas, au milieu de l'énorme machine, et il est là, examinant avec anxiété chaque petit ressort d'acier, chaque rouage qui pourrait causer un arrêt, regardant nuit et jour dans la fournaise ardente, et suant de chaleur et d'angoisse; car, à la moindre méprise de sa part, la grande chaudière pourrait sauter, et, à cette occasion, le navire et l'équipage couler à fond. Pendant ce temps, le capitaine et les passagers se promènent tranquillement sur le pont, le pavillon flotte au mât, et celui qui voit flotter ainsi paisiblement le
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navire ne se doute pas de la dangereuse machine, et des soucis et des alarmes cachés dans ses flancs.
Aussi succombent-ils à une niort prématurée, les pauvres mécaniciens responsables du navire anglais de l'État. Touchante est la mort du grand Pitt, plus touchante encore celle d'un plus^rand que lui, Fox. Perceval serait mort de l'ordinaire maladie ministérielle, si un coup de poignard ne Tavait expédié plus vite. C'est aussi cette maladie ministérielle, qui a si bien mis lord Gastlereagh au désespoir, qu'il s'est coupé la gorge à North-Gray, dans le comté de Kent. Lord Liverpool tomba aussi de- la même manière dans la mort de l'imbécillité. Canning, ce Canning divinisé, nous l'avons vu, empoisonné par les calomnies des hauts tories, succomber comme un Atlas malade, sous le poids d'un monde. Les uns après les autres, ils sont inhumés à Westminster, ces pauvres ministres qui, nuit et jour, ont à penser pour les rois d'Angleterre, tandis que ceuxci, le teint fleuri et ne pensant à rien, prolongent leur vie jusqu'à rextrême vieillesse.
Mais quel est le nom de cette grande inquiétude, qui mine nuit et jour le cerveau des ministres anglais et qui les tue? Elle s'appelle the debt^ la dette.
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Les dettes, aussi bien que le patriotisme, la religion, l'honneur, etc., sont l'un des privilèges de rhomme (car les bêtes n'ont pas de dettes), mais en même temps l'un des tourments par excellence de l'humanité, et, de même qu'elles ruinent les individus, elles perdent aussi des générations entières, et semblent remplacer le fatum antique dans les tragédies nationales de notre temps, L'Angleterre ne peut échapper à ce fatum, ses ministres voient s'approcher la catastrophe, et meurent dans le désespoir de l'impuissance.
Si j'étais employé comptable des finances royales de Prusse, ou membre du corps du génie; je voudrais supputer, selon l'usage ordinaire, toute la somme de la dette anglaise en gros d'argent, et indiquer exactement combien de fois on pourrait couvrir, avec ces gros d'argent, la rue Frédéric, à Berlin, ou même le globe entier. Mais le calcul n'a jamais été mon fort, et je préfère laisser à quelque Anglais la sinistre occupation de compter ses dettes, et de calculer les détresses ministérielles qui en résultent. Personne pour cela ne vaut mieux que le vieux Cobbett, et j'emprunte au dernier numéro de
son Regisier les éclaircissements qui suivent :
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« L état des choses est celui-ci :
1. — Ce gouvernement, ou bien plutôt cette arisfocratie et Église, ou, si vous le préférez, ce gouvernement, a emprunté une grande somme d'argent, avec laquelle ila acheté beaucoup de victoires, aussi bien sur terre que sur mer, •*** une foule de victoires de toute espèce et de toute grandeur.
2. —Toutefois, je dois faire remarquer avant tout à quelle occasion et dans quel but on a acheté ces victoires; l'occasion a été la révolution française, qui avait mis à bas tous « les privilèges aristocratiques et les dîmes ecclésiaf^tiques, » et le but était d'empêcher en Angleterre une réforme parlementaire, qui aurait eu vraisemblablement pour résultat une semblable démolition de tout privilège aristocratique, et de toutç dîme ecclésiastique.
3. — Mais, pour empêcher que l'exemple des Français ne fût suivi par les Anglais, il était nécessaire d'attaquer les Français, de les entraver dans leurs progrès, de mettre en danger leur liberté récemment conquise, de les pousser à des actes désespérés, et enfin de faire de la Révolution un tel épouvantail, un tel monstre pour les peuples^ qu'on
ne pût ?e représeoter soua ie nom de liberté autre chose qu'un agrégat de bassesse, d'abominations et de sang, et que le peuple anglais, dans Tenthousiasme de sa terreur, pût être amené jusqu'à s'éprendre d'amour pour ce gouvernement abominable et despotique qui florissait autrefois en France, et que tout Anglais^ depuis les jours d'Alfred le Grand, en descendant jusqu'à ceux de ûeorges III, avait toujours détesté.
4. — Pour exécuter ce plan., il fallait le concours de diverses nations étrangères; ces nations furent donc assistées (subsidized) avec l'argent anglais; des émigrés français furent entretenus avec l'argent anglais; bref, on fit une guerre de vingt-deux ans pour écraser un peuple qui s'était soulevé contre les (( privilèges aristocratiques et les dîmes ecclésiastiques. »
5.— Notre gouvernement remporta de la sorte « d'innombrables victoires » sur les Français, qui, à ce qu'il pemble, furent toujours battus; mais ces innombrables victoires étaient achetées, c'est-à-dire remportées par des mercenaires que nous avions achetés pour de l'argent, et nous eûmes à notre solde, dans un seul et même temps, des troupes
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entières de Français, Hollandais, Suisses, Italiens, Russes, Autrichiens, Bavarois, Hessois, Hanovriens, Prussiens, Espagnols, Portugais, Napolitains, Maltais, et Dieu sait qui encore !
6. — En louant ainsi les services étrangers, et utilisant notre propre flotte et nos forces de terre, nous achetâmes tant de victoires sur les Français, pauvres diables qui manquaient d'argent pour faire un semblable trafic, que nous parvînmes enfin à dompter leur révolution, à rétablir chez eux, jusqu'à un certain degré, l'aristocratie, sans pouvoir toutefois restaurer de même les dîmes ecclésiastiques.
7.*— Il y eut pendant près de deux longues années, chez cette nation, alors si heureuse, une joie immense qui allait jusqu'à l'ivresse; pour célébrer ces victoires, on vit se succéder coup sur coup fêtes, jeux populaires, , arcs de triomphe, carrousels, combats simulés, et autres divertissements qui coûtèrent plus d'un quact de million de livres sterling^ et la chambre des communes vota à l'unanimité une somme énorme (trois millions de livres sterling, si je ne me trompe), pour élever des arcs de triomphe, statues commémoratives et autres
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monuments, destinés à éterniser les « glorieux événements de la guerre. »
8. — Constamment, depuis ce temps, nous avons eu le bonheur de vivre sous le gouvernement de ces mêmes personnages qui avaient conduit nos affaires dans lesdites glorieuses guerres.
9. T- Constamment, depuis ce temps, nous avons vécu dans une paix profonde avec le monde entier; on peut admettre que c'est encore le cas aujourd'hui, malgré le petit intermède de notre chamaille avec les Turcs; aussi l'on pourrait croire qu'il n'y pas de raison au monde pour que nous ne soyons pas maintenant heureux; nous avons la paix, notre sol produit des fruits abondants, et,, comme l'avouent les sages et les législateurs de notre temps, nous sommes la nation la plus éclairée de toute la terre. Partout, en effet, nous avons des écoles pour instruire les générations nouvelles.; dans chaque paroisse du royaume, nous n'avons pas seulement un recteur, ou un vicaire, ou un curé , mais peutêtre encore six maîtres de religion, dont chacun est d'une autre couleur que ses quatre collègues, de sorte que notre pays est suffisamment pourvu d'enseignements de toute espèce, qu'aucun homme de
ce bienheureux pays ne peut vivre dans îétat d'ignorance, et que, pour cela, nous nous demandons, avec une surprise d'autant plus grande, comment il se peut faire que quelqu'un qui doit devenir le premier ministre de ce fortuné pays, envisage cet emploi comme une charge si lourde et si difficile.
10. — Hélas ! nous avons un seul malheur, mais c'est un vrai malheur; nous avons, en effet, acheté quelques victoires, — elles étaient magnifiques, — ce fut une bonne affaire, — elles valaient trois ou quatre fois ce» que nous en avons donné, comme mistress*Tweazl<8 a coutume de dire à son mari quand elle revient du marché, — l'offre et la demande de victoires était considérable; — bref, nous ne pouvions mieux agir que de faire une grande provision de victoires à des prix si favorables.
11. — Mais, — je l'avoue avec tristesse, — comme bien d'autres gens, nous avons emprunté l'argent avec lequel nous avons acheté ces victoires, lorsque nous avions besoin de ces victoires, dont nous ne pouvons maintenant nous défaire en aucune façon, tout aussi peu qu'un homme ne peut se défaire de
sa femme, quand une fois il a eu le bonheur de se mettre sur les épaules ce gracieux fardeau.
12. — Il arrive ainsi que chaque ministre qui se met à la tête de nos affaires doit s'occuper aussi du payement de ces victoires, pour lesquelles on n'a pas encore livré un penny,
13.— 'Il n.'est pas question pour lui. sans doute, de rembourser en une fois, capital et intérêts, tout Targent que nous avons emprunté pour en acheter des victoires; mais il faut absolument, hélas! qu'il veille de très-près au payement régulier des intérêts; et ces intérêts, en y ajoutant la solde de l'armée, et d'autres dépenses qui proviennent de nos victoires, sont si considérables, qu'un homme doit avoir des nerfs assez solides quand il veut entreprendre la bagatelle de pourvoir au payement de cette somme.
14. — Antérieurement, avant que nous nous fussions avisés de faire des acquisitions de victoires et de$ approvisionnements par trop riches de gloire, nous portions déjà une dette d'un peu plus de deux cents millions, tandis que la taxe des pauvres, pour l'Angleterre et le pays de Galles, ne s'élevait pas à plus de deux millions par an, et que nous n'avions
rien encore de ce fardeau qui nous est imposé aujourd'hui sous le nom de dead iveight, et qui est tout entier un résultat de notre soif de gloire.
15. — Outre cet argent emprunté à des créanciers qui le fournirent volontairement, notre gouvernement, dans sa soif de gloire, fit encore un grand emprunt indirect chez les pauvres, c'est-à-dire qu'il augmenta les taxes ordinaires à un degré tel, que les pauvres" furent beaucoup plus écrasés que jamais, et que le chiftVe des pauvres et de la taxe des pauvres s'augmenta prodigieusement.
16. — Lia taxe des pauvres monta de deux millions à huit millions; les pauvres ont une espèce de gage, une hypothèque sur le sol ; il s'établit ainsi une nouvelle dette de six millions qu'il faut ajouter à toutes les autres dettes qu'à causées notre passion pour la gloire, et l'achat de nos victoires.
17. — The dead weig ht consiste en rentes viagères que nous servons, sous le nom de pensions, à une foule d'hommes, de femmes et d'enfants, comme récompenses des services que ces hommes nous ont rendus, ou doivent nous avoir rendus, pour obtenir nos victoires.