‹ De l'AngleterreChapitre 9 sur 60 · CORIOLAN · texte numérisé non relu

CORIOLAN

Ceci est la femme de Goriolan, une timide colombe qui n'ose pas même roucouler en présence de son archifier époux. Quand, après une campagne d'où il revient vainqueur, tout le monde l'accueille par des cris de joie, elle, baisse humblement la tête, et le héro3 souriant la nomme très-justement « mon cher silence ! > Dans ce silence est tout son caractère; elle se tait comme la rose rougissante, comme la chaste perle, comme la langoureuse étoile du berger, comme le cœur de l'homme lorsque la joie l'inonde... C'est un silence plein, précieux, brûlant; il en dit plus que toutes les grandes phrases d'une vaine rhétorique, il est pUis éloquent que l'éloquence même. Virgilie est une femme douce et li-

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mide, et ses grâces délicates forment le plus vif contraste avec la nature de sa belle-mère Volumnie, cette louve romaine qui a jadis nourri de son lait de fer, le loup Gaïus Marcius. Oui,Volumnie est la vraie matrone, et à ses mamelles patriciennes sa jeune progéniture n'a sucé qu'un courage indomptable, une morgue hautaine et le mépris du peuple.

Gomment un héros qui a sucé, dès le sein de sa mère, de pareilles vertus et de pareils vices, gagne la couronne de laurier de la gloire, mais, par contre, perd celle de chêne, la couronne civique, la plus bellede toutes; comment, enfin, s'abaissant jusqu'au crime le plus horrible, la trahison envers sa patrie, il périt ignominieusement, voilà ce que nous montre Shakspeare dans te drame tragique intitulé Coriolan.

Après Troïlus et Cressida^ dont notre poète a emprunté le sujet aux temps héroïques de l'ancienne Grèce, je passe à Coriolan parce que nous y voyons

comment Shakspeare s'entendait à traiter les sujets romains. Il peint dans ce drame la lutte entre les patriciens et les plébéiens, de l'ancienne Rome.

Je ne veux pas précisément prétendre que cette peinture s'accorde dans tous ses détails avec les

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annales del'histoire romaine ; mais î\otPe poëte a compris et représenté de la façon la plus profonde le caractère de ciette lutte. Nous pouvons d'autant mieux en juger que notre époque présente plusieurs traits qui rappellent l'affligeante division qui régnait dans l'ancienne Rome, entre les patriciens privilégiés et les plébéiens rabaissés. On serait parfois tenté de croire que Shakspeare est un poëte d'aujourd'tiuî, vivant dans le Londres actuel, et qui a voulu peindre, sous des masques romains, les torys et les radicaux de nos jours. Ce qui pourrait nous confirmer encore dans cette opinion, c'est la grande ressemblance qui existe entre les anciens Romains et les Anglais d'à présent, ainsi qu'entre les hommes d'État des deux peuples. En effet, une certaine' dureté sans poésie, l'avidité, des instincts sanguinaires, une énergie infatigable et la fermeté du caractère sont des traits qui distinguent aussi bien les Anglais d'aujourd'hui que les anciens Romains; seulement, ces derniers étaient plutôt des rats de terre que des rats d'eau ; quant au manque absolu d'amabilité, il existe chez les uns et chez les autres au plus haut degré, et, sous ce rapport, ils n'ont rien à s'envier. Mais c'est dans la noblesse des deux

peuples qu'on remarque les plus étonnantes affinités. Le gentilhomme anglais, comme l'ancien noble romain, est patriote ; malgré toutes les dififéTences de droit politique, son patriotisme le maintient dans l'union la plus intime avec les plébéiens, et ce lien sympathique fait que les aristocrates et les démocrates anglais, comme jadis ceux de Rome, forment un tout, un peuple uni. Dans d'autres pays où la noblesse est moins attachée au sol, mais plus à la personne du prince, ou bien où elle se dévoue exclusivement aux intérêts particuliers de sa caste, les choses ne se passent point ainsi. Nous voyons encore la noblesse anglaise, ainsi que jadis la noblesse romaine, rechercher l'autorité comme la chose la plus haute, la plus glorieuse, et aussi, par voie indirecte, la plus lucrative. Je dis par voie indirecte, car, de môme que dans l'ancienne Rome, aujourd'hui aussi, en Angleterre, les plus hautes fonctions publiques ne sont payées que par des abus d'influence et des concussions traditionnelles, par conséquent indirectement. C'est en vue de ces fonctions qu'est dirigée l'éducation de la jeunesse dans les grandes familles anglaises, absolument comme chez les Romains, et, chez les deux peuples, l'art de

la guerre et l'éloquence sont regardés comme les plus puissants auxiliaires de l'autorité future. Chez les Anglais comme chez les Romains, la tradition du gouvernement et de l'administration est l'héritage des familles nobles ; et c est peut-être là ce qui rendra les torys anglais aussi longtemps indispensables, ce qui leur fera conserver le pouvoir aussi longtemps que les familles sénatoriales de l'ancienne Rome.

Mais rien ne ressemble autant à l'Angleterre actuelle que cette brigue de suffrages que nous trouvons décrite dans Coriolan, Avec quel dépit mal dissimulé, avec quelle dédaigneuse ironie le tory romain mendie les voix de ces bons bourgeois qu'au fond de l'âme il méprise si fort, niais dont le suffrage lui est si nécessaire pour devenir consul! La seule différence, c'est que la plupart des lords anglais, qui ont reçu leurs blessures , non sur les champs de bataille, mais à la chasse au renard, et ont été mieux instruits par leur mère dans l'art de feindre, laissent moins percer, lors des élections pour le Parlement, leur humeur et leur ironie que le trop roide Goriolan.

Comme toujours, Shakspeare a montre dans ce

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drame la plus haute impartialité. L'aristocrate à raison dans son mépris pour les plébéiens maîtres du vote, car il sent qu'il a été plus vaillant qu'eux à la guerre, ce qui passait chez les Romains pour la plus haute vertu. Cependant, les pauvres votants, le peuple, ont également raison de lui résister malgré cette vertu, car il a déclaré d'une façon non équivoque que, s'il était consul, il abolirait les distributions de pain. « Or, le pain est le premier droit du peuple. »

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