‹ De l'AngleterreChapitre 10 sur 60 · JULES CESAR · texte numérisé non relu

JULES CESAR

La principale cause de la popularité de César, ce fut la magnanimité et la générosité dont il fit preuve à l'égard du peuple. Le peuple pressentait en lui le fondateur de ces temps plus heureux qu'il devait connaître sous les empereurs ses successeurs ; car ceux-ci lui assurèrent son premier droit : ils lui donnèrent son pain de chaque jour. Nous pardonnons volontiers aux empereurs l'arbitraire sanglant avec • lequel ils , traitèrent quelques centaines de familles patriciennes dont ils foulèrent aux pieds les privilèges; nous leur savons gré d'avoir détruit la domination de cette noblesse qui n'accordait au peuple qu'un mince salaire en échange des plus pénibles services; nous les honorons comme des

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sauveurs temporels qui, abaissant les grands et élevant les petits, introduisirent dans le monde l'égalité civile. Que l'avocat du passé, le patricien Tacite répande tant qu'il voudra son venin le plus poétique sur les vices privés et les folies des Césars; nous savons, nous, quelque chose de mieux sur leur compte : ils ont nourri le peuple.

C'est César qui conduit l'aristocratie romaine à sa perte et prépare la victoire de la démocratie. Cependant, quelques vieux patriciens ont encore dans le cœur l'esprit républicain ; ils ne peuvent pas supporter la souveraineté d'un seul; ils ne peuvent pas vivre là où une seule tête s'élève au-dessus des leurs, fût-ce même la magnifique tête de Jules César ; ils aiguisent donc leurs poignards et tuent l'usurpateur,

La démocratie et la royauté ne sont pas hostiles l'une à l'autre comme on Ta faussement prétendu de nos jours. La meilleure démocratie sera toujours celle où un seul individu, incarnation de la volonté populaire, sera à la tête de l'État, comme Dieu esta la tête du gouvernement du monde ; c'est sous cet •homme, sous cette volonté incarnée du peuple, de même que sous la majesté de Dieu, que fleurit parmi

les hommes l'égalité la plus assurée, la démocratie la plus vraie. Aristocratie et république ne sont pas non plus hostiles lune à l'autre, et nous le voyons clairement dans ce drame, où c'est précisément chez les aristocrates les plus orgueilleux que se montre, avec ses traits les plus accusés et les plus caractéristiques, Tesprit républicain. Ces traits caractéristiques sont encore beaucoup plus frappants chez Cassius que chez Brutus. Depuis longtemps déjà, nous avons fait cette remarque que l'esprit républicain consiste dans une certaine jalousie étroite qui ne veut rien souffrir au-dessus d'elle, dans une * basse envie hostile à tout ce qui s'élève, et qui ne voudrait pas voir la vertu elle-même représentée par un homme, de peur que ce représentant de la vertu ne vînt à faire valoir sa supériorité.

En conséquence, les républicains d'aujourd'hui sont des déistes grands partisans de la modestie ; ils ne verraient volontiers dans les hommes que de misérables figures d'argile qui, pétries toutes égales par les mains du Créateur, doivent s'abstenir de tout désir orgueilleux de distinctions, de toute r^ cherche ambitieuse du faste. Les républicains an glais ont jadis sacrifié à un principe analogue, le

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puritanisme, et Ton peut en dire autant des anciens républicains romains : ils étaient stoïciens. Si l'on réfléchit à cela, on sera étonné de la perspicacité avec laquelle Sh^kspeare a peint Gassius, notamment dans sa conversation avec Brutus, lorsqu'il entend les acclamations par lesquelles le peuple salue César, qu'il voudrait proclamer roi :

« Je ne puis dire ce que, toi et d'autres hommes, vous pensez de cette vie ; ma'is, pour, moi, j'aimerais autant ne pas être que de vivre dans la crainte et le respect devant un être semblable à moi. Je suis né libre comme César, toi aussi ; nous avons été nourris aussi sainement que lui; tous deux nous pouvons aussi bien que lui soutenir le froid de l'hiver... Dans un jour sombre et orageux, où le Tibre agité s'irritait contre ses rivages, César me dit : <( Ose- » rais-tu,Cassius, t' élancer avec moi dans ce courant » furieux et nager jusque là-bas? » A ce seul mot, tout habillé comme j'étais, je plongeai dans le fleuve, en le sommant de me suiyré. En efl'et, il me suivit; le torrent rugissait ; nous le battions de nos muscles nerveux, rejetant ses eaux des deux côtés et coupant le courant d'un cœur animé par la lutte. Mais, avant que nous eussions atteint le but marqué, *

César â'écrie : « Seeours-moi, Gassius, pu je péris. » Moi, comme Énée, notre grand ancêtre, emporta sur son épaule le vieil Anchise hors des flammes de Troie, j'emportai hors des vagues du Tibre César épuisé... Et cet homme aujourd'hui est devenu un dieu, et, Gassius n'est qu'une chétive créature, et il faut que son corps se courbe si César daigne seulement le saluer d'un signe de tête négligent!... Quand il était en Espagne, il eut la fièvre, et, pendant l'accès, je fus frappé de voir comme il tremblait. Rien n'est plus vrai, je vis ce dieu trembler : ses lèvres couardes avaient fui leurs couleurs, et ce même œil, dont le regard seul impose au monde, avait perdu son éclat. Je l'entendis gémir, oui, en vérité; et cette langue, qui commande aux Romains de l'écouter et de déposer ses paroles dans leurs annales, criait : a Hélas! Titinius, donne-moi à boire, » comme l'aurait fait une petite fille malade. Dieu que j'atteste, je me sens confondu qu'un homme de tempérament^si débile prenne les devants sur ce monde majestueux, et seul remporte la palme ! »

César lui-même connaît très-bien son homme, et, dans une conversation avec Antoine, il laisse échapper ces mots profonds :

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« Que j'aie toujours autour de moi des hommes gras et à la face brillante, des gens qui dorment la nuit. Ce Cassius là-bas a un visage hâve et décharné; il pense trop. De tels hommes sont dangereux,

ï Je voudrais qu'il fût plus gras, mais je ne le crains pas; cependant, si quelque chose en moi pouvait être sujet à la crainte, je ne connaîtrais point d'homme que je voulusse éviter avec plus de soin que ce maigre Cassius. Il lit beaucoup, il est grand observateur, et pénètre jusqu'au fond des actions des hommes. Il n'a point comme toi le goût des jeux, Antoine ; il n'écoute pas de musique. Rarement il sourit, et il sourit alors de telle sorte, qu'il a Tair de se moquer de lui-même et de prendre en pitié son propre esprit, parce qu'il a pu se laisser aller à sourire de quelque chose. Ces hommes-là n'ont jamais le cœur à l'aise tant qu'ils en voient un autre plus élevé qu'eux ; et voilà ce qui les rend si dangereux. »

Cassius est républicain, et, comme nous le voyons souvent chez ces natures-là, il sent plus vivement la noble amitié de l'homme que le tendre amour de la femme. Brutus, au contraire, se sacrifie pour la Ré-

publique, non pas parce que, de sa nature, il est républicain, mais parce qu'il est un héros de vertu et qu'il voit dans ce sacrifice l'accomplissement du plus grand des devoirs. Il est accessible à tous les sentiments,, et il aime tendrement son épouse Porcia*

Porcia, fille de Caton, entièrement Romaine, est cependant aimable, et môme, dans ses plus grands élans d'héroïsme, elle se montre toujours très-femme et par l'esprit et par le cœur. Elle épie avec les yeux inquiets de l'amour chaque nuage qui passe sur le front de son époux et trahit ses soucis. Elle veut savoir ce qui le tourmente, elle veut partager avec lui le secret qui pèse sur son âme... Et, lorsque enfin elle le sait, ce secret, elle s'aperçoit qu'elle est femme, elle succombe presque à ses terribles inquiétudes, elle ne peut pas les cacher et l'avoue ■ elle-même :

« J'ai l'âme d'un homme, mais la faiblesse d'une femme.

» Oh I pour une femme, qu'un secret est loui'd à porter ! »

CLÉOPATKE

ANTOINE BT CLKOPATRE —

Voici la célèbre reine d'Egypte qui a causé la perte d'Antoine.

11 savait parfaitement bien que cette femme le perdrait, il veut s'arracher à ses charmes...

« Il faut que je parte sans délai de ces lieux. »

11 fuit..., mais ce n'est que pour revenir plus tôt ■ à ses oignons d'Egypte, à sa vieille couleuvre du Nil, comme il l'appelle... Bientôt il se sent de nouveau avec elle à Alexandrie dans cette boue splendide, et, là, dit Octave :

€c Là, dans la place publique, Cléopâtre et lui, assis sur des sièges d'or dans une tribune d'argent, ont été publiquement intronisés; à leurs pieds était placé le jeune Gésarion, qu'ils appellent le fils de

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mon père avec tous les enfants illégitimes issu^ depuis lors de leurs débauches. Antoine a fait don de l'Egypte à Gléopâtre ; il l'a proclamée reine absolue de la basse Syrie, de l'île de Chypre, de la Lydie... Au nfiilieu même de la grande place où se donnent les jeux publics, il a proclamé ses fils rois des rois; il a donné à Alexandre la vaste Médie, le pays des Parthes et l'Arménie; il a assigné à Ptolémée la Syrie, la Cilicie et la Phénicie. Cleopâtre, ce jour-là, a paru en public vêtue comme la déesse Isis, et souvent auparavant elle avait, dit-on, donné ses audiences dans cet appareil. »

La magicienne d'Egypte ne le tient pas seulement par le cœur, mais par la tête, et elle trouble même son talent de général. Au lieu de livrer la bataille sur terre où il est exercé à vaincre, il la livre sur la mer incertaine où il peut beaucoup moins déployer sa valeur; et, là, cette femme capricieuse, qui a voulu absolument le suivre, prend tout à coup la fuite avec tous ses vaisseaux, juste au moment décisif du combat. Et Antoine, « pareil à un canard en rut », se lance à sa poursuite, toutes voiles dehors, laissant là honneur et fortune. Et non-seulement, par un caprice de femme, l'infortuné héros subit la

plus honteuse défaite, mais, plus tard, Cléopâtre commet envers lui la trahison la plus noire, et, secrètement d'accord avec Octave, elle fait passer sa flotte à l'ennemi... Elle le trompe de la façon la plus infâme pour sauver, dans le naufrage de sa fortune, ses biens à elle, ou même pour attraper encore quelques plus grands avantages... Elle le pousse par la ruse et le mensonge au désespoir et à la mort... Et cependant, jusqu'au dernier moment, il l'aime de tout son cœur; et même, après chaque trahison dont elle s'est rendue coupable envers lui, il semble que son amour devienne plus ardent. Il l'accable, à la vérité, d'imprécations à chaque perfidie, il connaît tous ses crimes, et, revenu à lui-même, il déchaîne sa colère en lui prodiguant les vérités les plus cruelles :

(( Vous étiez à demi flétrie quand je vous ai connue. Eh quoi I je me suis abstenu à Rome de reposer ma tête sur l'oreiller conjugal, j'ai renoncé à être le père d'une postérité légitime, et par la perle des femmes, pour être trompé par une femme qui descend jusqu'à des valets !...

» Vous avez toujours été une hypocrite; mais, quand nous nous endurcissons dans nos penchants

dépravés, o malheur! les justes dieux ferment nos yeux, laissent perdre notre raison dans notre propre infam;e, nous font adorer nos erreurs, et rient de nous voir marcher fièrement à notre perte. ..

» Je vous ai trouvée comme un morceau refroidi sur la table de Jules César expiré, même vous étiez un reste de Cnéius Pompée ; sans compter toutes les heures souillées de vos débauches clandestines, et que la renommée n'a pas enregistrées. »

Mais, semblable à la lance d'Achille qui guérissait elle-même les blessures qu'elle avait faites, la bouche d'un amant peut guérir par ses baisers les blessures les plus mortelles que sa parole acérée a faites au cœur de celle qu'il aime... Aussi, après chaque infamie commise par la vipère du Nil envers le loup romain, après chaque bordée d'injures que cejui-ci lui lançait en hurlant, ils s'accablaient de caresses plus tendres et plus passionnées que jamais; au moment de mourir, il dépose encore sur ses lèvres « le dernier de tant de baisers. »

Mais elle aussi, la vipère égyptienne, comme elle aime son loup romain I Ses trahisons ne sont que les mouvements extérieurs delà mauvaise nature;

elle les commet pour ainsi dire machinalement, par méchanceté de naissance ou d'habitude... mais au fond de son âme réside l'amour le plus inaltérable pour Antoine. Elle ne connaît pas elle-même toute la force de cet amour; elle croit parfois pouvoir le dominer ou même s'en faire un jeu; mais elle se trompe et elle reconnaît clairement son erreur le jour où elle perd* à tout jamais son amant et où elle exhale sa douleur en ces termes sublimes: « J'ai rêvé qu'il y avait un empereur nommé Antoine. Oh ! que le ciel m'accorde encore un pareil sommeil, où je puisse revoir encore un pareil * mortel !

» Son visage était comm'e les cieux; on y voyait un soleil et une lune, qui, dans leur cours, éclairaient le petit qu'on appelle la terre.

» Ses jambes franchissaient l'Océan; son bras étendu servait de cimier au monde. Sa voix, quand il parlait à ses amis, avait la sublime harmonie des sphères; mais, quand il voulait menacer et ébranler le globe, elle ressemblait au roulement du tonnerre. Sa f^i'oérosité jie connaissait point d'hiver; c'était

un automne qui devenait plus riche à chaque récolte. Ses plaisirs étaient comme le dauphin, dont le dos se montre toujours au-dessus de l'élément dans lequel il vit. Des têtes couronnées de diadèmes portaient sa livrée; dôs royaumes et des îles tomtraient de sa poche comme des pièces d'argent. »

C'est une femme que cette Ciéopâtre. Elle aime et trahit en même temps. C'est une erreur de croire que les femmes, lorsqu'elles nous trahissent, ont pour cela cessé de ijous aimer. Elles ne font qu'^obéir à la nature, et, si elles ne veulent pas vider la coupe défendue, elles aimeraient cependant y goûter du bout des lèvres, en lécher seulement les bords pour savoir au moins quel goût a le poison. Après Shakspeare dans cette tragédie, personne n'a mieux décrit ce phénomène que notre vieil abbé Prévost dans son roman de Manon Lescaut, L'intuition du plus grand des poètes s'accorde ici parfaitement avec la froide observation du plus froid des prosateurs.

Oui, cette Ciéopâtre est une femme dans le sens le plds charmant et le plus terrible du mot! Elle me rappelle ce que disait Lessing: «Lorsque Dieu créa la femme, il prit une argile trop fine. » L'ex-

trême délrcatesse de son étoffe, s'accommode rarement aux exigences de la vie. Cette créature est trop bonne et trop mauvaise pour ce monde, et ses plus charmantes prérogatives y deviennent la cause" des vices les plus désolants. Dès l'entrée en scène de Cléopâtre, Shasfcepeare nous peint avec une ravissante vérité cet esprit capricieux, ondoyant et bizarre qui s'agite constamment dans la tète de la belle reine; il se traduit souvent par un débordeme*nt de questions et de fantaisies étranges , et peut-être doit-on le considérer comme la raison dernière de toute sa conduite. Rien de plus caractéristique que la cinquième scène du premier acte où elle demande à une de ses femmes de lui donner à boire de la mandragore, afin que cette potion la fasse dormir pendant tout le temps que son Antoine sera absent. Puis le diable la pousse à appeler son eunuque Mardian. Il demande d'un ton soumis ce que désire sa maîtresse. <( Je ne veux pas t'entendre chanter, lui répond-elle, car en ce moment, rien ne me plaît de ce qui vient d*un euniHfue. — Mais, dis-moi, as-tu aussi des passions?

Mardian. — Oui, gracieuse reine.

Cléopatre. — En vérité?

Mardian. — Pas en vérité; car je ne puis rien faire en vérité que ce qu'il est honnête de faire; mais j'ai de violentes passions, et je pense souvent à ce que Mars fit avec Vénus.

Clèopatre. — Charmion I où crois-tu qu'il soit à présent? Est-il debout ou assis? Se promène-t-il à pied ou est-il- à cheval? Heureux coursier, qui porte Antoine, conduis-toi bien, cheval; car sais-tu bien qui tu portes ? L'ifttlas qui soutient la moitié de ce globe, le bra» et le casque de l'humanité ! Il dit maintenant ou murmure tout bas : Où est ma couleuvre du vieux Nil ? car c'est le nom qu'il me donne. »

Faut-il, bravant le sourire méchant des diffamateurs, dire ici toute ma^ pensée? Eh bien, ces idées et ces sentiments déréglés de Gléopâtre, conséquence naturelle de sa vie désordonnée, oisive et inquiète, me rappellent une certaine classe de femmes prodigues- dont le train ruineux est entretenu par des libéralités extra-conjugales. Ces femmes-là font tout à la fois le bonheur et le supplice de leurs maris en titre, souvent par leur amour et leur fidélité, plus souvent encore par leur amour seul, mais

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toujours par l'extravagance de leurs caprices. Au fond était-elle donc autre chose, cette Cléopâtre qui ne put jamais, avec les revenus de la couronne d'Egypte, payer son luxe inouï, et qui recevait en cadeau d'Antoine, son entremetteiy romain, les trésors arrachés à des provinces entières? N'étaitce pas, dans le sens propre du mot, une reine entretenue?

Au milieu des- agitatiour et de l'inconstance de cet esprit de Cléopâtre, mélange de tous les extrêmes, à travers l'atmosphère étouffante de ses passions, nous voyons quelquefois passer, comme un éclair blafard, un trait d'esprit qui peint cette nature fougueuse et sensuelle et qui nous cause moins de plaisir que d'effroi. Plutarque nous donne un échantillon de cet esprit qyi se manifeste plus en actions qu'en paroles, et je me rappelle qu'étant écolier, je riais comme un fou de la mystification d'Antoine, qui, étant à la pêche avec sa royale maîtresse, ne ramenait jamais au bout de sa ligne que des poissons tout marines. La rusée Égyptienne avait posté en secret une masse de plongeurs qui, chaque fois, accrochaient un de ces poissons à l'hameçon de Famoureux Romain. En nous faisant tra-

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duire cette anecdote, notre professeur ne manquait jamais de prendre son air sévère et de blâmer énergiquement l'extravagance impie de cette reine qui, pour une plaisanterie, exposait la vie des plongeurs, ses pauvres sujets'. Du reste, il n'aimait pas Gléopâtre, et il nous faisait très-expressément observer qu'en se livrant à cette femme, Antoine ruina toute sa carrière publique, s'attira des désagréments pwvés, et finit par tomber dans le malheur.

Oui, mon vieux professeur avait raison; il est extrêmement dangereux de nouer des relations intimes avec une personne comme Cléopâtre. Cela peut entraîner un héros à sa perte, mais seulement un héros; car ici, comme partout, la bonne médiocrité ne court aucun danger.

De même que le caractère de Cléopâtre, sa position est aussi on ne peut plus spirituelle. Cette femme capricieuse, amie du plaisir, prodigue, fiévreusement coquette, cette Parisienne de l'antiquité, cette déesse de la vie, elle s'ébat et règne sur l'Egypte, la terre silencieuse des morts. Vous la connaissez bien, cette Egypte», cette mystérieuse Mizraïm, cette étroite vallée du Nil qui ressemble à un cercueil... Dans ses hauts roseaux pleure le crocodile

OU l'enfant exposé comme le fut Moïse... Vous voyez d'ici ses temples construits dans le roc, avec leurs piliers colossaux contre lesquels s'appuient les animaux sacrés, créations fantastiques peintes des plus, étranges couleurs... A la porte, le moine dlsis coiffé d'un bonnet couvert d'hiéroglyphes vous fait un signe de tête... Dans de luxuriantes villas, les momies font leur sieste, et leur masque doré les pro-^ tége contre les essaims de mouche qu'attire la'décomposition... Les sveltes obélisques et les lourdes pyramides se dressent comme des pensées muettes... Au fond, en Ethiopie, se profilent les montagnes de la Lune, qui cachent les sources du Nil... Partout la mort, la pierre et le mystère... Et c'est sur ce pays que dominait en reine fa belle Gléopâtre. Le bon Dieu a bien de l'esprit I

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