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VI. Les Anglais ne perdront-ils pas un jour leur

liberté ? 84

Notes, 93

Exercises in Translation and Subjects eor Composition, 115

Les Français ne sont pas faits pour être libres, dit un certain parti parmi les Français, qui veut bien faire les honneurs de la nation, au point de la représenter comme la plus misérable des associations d'hommes. Qu'y a-t-il, en effet, de plus misérable que de n'être capable ni de respect pour la justice, ni d'amour pour la patrie, ni de force d'âme, vertus dont la réunion, dont une seule peut suffire pour être digne de la liberté ? Les étrangers ne manquent pas de s'emparer d'un tel propos et de s'en glorifier, lo comme s'ils étaient d'une plus noble race que les Français. Cette ridicule assertion ne signifie pourtant qu'une chose, c'est qu'il convient à de certains privilégiés d'être reconnus pour les seuls qui puissent gouverner sagement la France, et de considérer le reste de la nation comme des factieux.

C'est sous un point de vue plus philosophique et plus impartial que nous examinerons ce qu'on entend par un peuple fait pour être libre. Je répondrai simplement: c'est celui qui veut l'être. Car je ne 20 crois pas qu'il y ait dans l'histoire l'exemple d'une

volonté de nation qui n'ait pas été accomplie. Les institutions d'un pays, toutes les fois qu'elles sont au-dessous des lumières qui y sont répandues, tendent nécessairement à s'élever au même niveau. Or, depuis la vieillesse de Louis xiv. jusqu'à la Révolution française, l'esprit et la force ont été chez les particuliers, et le déclin dans le gouvernement.

Mais, dira-t-on, les Français, pendant la Révolu-

lo tion, n'ont pas cessé d'errer entre les folies et les forfaits. S'il en était ainsi, il faudrait s'en prendre, je ne saurais trop le répéter, à leurs anciennes institutions politiques ; car ce sont elles qui avaient formé la nation ; et, si elles étaient de nature à n'éclairer qu'une classe d'hommes et à dépraver la masse, elles ne valaient assurément rien. Mais le sophisme des ennemis de la raison humaine, c'est qu'ils veulent qu'un peuple possède les vertus de la liberté avant de l'avoir obtenue ; tandis qu'il ne peut acquérir ces

20 vertus qu'après avoir joui de la liberté, puisque l'effet ne saurait précéder la cause. La première qualité d'une nation qui commence à se lasser des gouvernements exclusifs et arbitraires, c'est l'énergie. Les autres vertus ne peuvent être que le résultat graduel d'institutions qui aient duré assez longtemps pour former l'esprit public.

Il y a eu des pays, comme l'ancienne Egypte, où la religion, s'étant identifiée avec la politique, a imprimé aux mœurs et aux habitudes des hommes un caractère

30 passif et stationnaire. Mais, en général, on voit les nations se perfectionner ou se détériorer suivant la nature de leur gouvernement. Rome n'a point changé

de climat, et cependant, depuis les Romains jusqu'aux Italiens de nos jours, on peut parcourir toute 1 échelle des modifications que les hommes subissent par la diversité des gouvernements. Sans doute, ce qui constitue la dignité d'un peuple, c'est de savoir se donner le régime qui lui convient ; mais cette œuvre peut rencontrer de grands obstacles, et l'un des plus grands est sans doute la coalition des vieux Etats européens pour arrêter le progrès des idées nouvelles.

Il faut donc juger avec impartialité les difficultés lo et les efforts, avant de prononcer qu'un peuple n'est pas fait pour être libre, ce qui, dans le fond, est une phrase vide de sens : car peut-il exister des hommes auxquels la sécurité, l'émulation, le développement paisible de leur industrie et la jouissance non troublée des fruits de leurs travaux, ne conviennent pas ? Et si une nation était condamnée, par une malédiction du ciel, à ne pratiquer jamais ni la justice ni la morale publique, pourquoi une partie de cette nation se croirait-elle exempte de la malédiction prononcée 20 sur la race ? Si tous sont également incapables d'aucune vertu, qu'elle partie contraindra l'autre à en avoir ?

Depuis vingt-cinq ans, dit-on encore, il n'y a pas eu un gouvernement fondé par la Révolution qui ne se soit montré fou ou méchant. Soit ; mais la nation a été sans cesse agitée par les troubles civils, et toutes les nations dans cet état se ressemblent. Il existe dans l'espèce humaine des dispositions qui se retrouvent toujours quand les mêmes circonstances les 30 produisent au dehors. Mais, s'il n'y a pas eu une époque de la Révolution à laquelle le crime n'ait eu

sa part, il n'y en a pas une aussi où de grandes vertus ne se soient dévelop]3ées. L'amour de la patrie, la volonté d'assurer son indépendance à tout prix, se sont manifestés constamment dans le parti patriote ; et, si Bonaparte n'avait pas énervé l'esprit public en introduisant le goût de l'argent et des honneurs, nous aurions vu sortir des miracles du caractère intrépide et persévérant de quelques-uns des hommes de la Révolution.

lo Les ennemis même des institutions nouvelles, les Vendéens, ont montré le caractère qui fait les hommes libres. Quand on leur offrira la liberté sous ses véritables traits, ils s'y rallieront. Une résolution vive et un esprit ardent existent et existeront toujours en France. Il y a des âmes puissantes parmi ceux qui veulent la liberté; il y en a parmi les jeunes gens qui s'avancent, les uns dégagés des prt'jugés de leurs pères, les autres innocents de leurs crimes. Quand tout se voit, quand tout se sait dans l'histoire d'une

20 révolution : quand les intérêts les plus actifs excitent les plus violentes passions, il semble aux contemporains que rien de pareil n'ait souillé la face de la terre. Mais, quand on se rappelle les guerres de religion en France et les troubles de l'Angleterre, on aperçoit sous d'autres formes le même esprit de parti, et les mêmes forfaits produits par les mêmes passions. Il me semble impossible de séparer le besoin d'un perfectionnement social du désir de s'améliorer soimême; et, pour me servir du titre de l'ouvrage de

30 Bossuet, dans un sens différent de celui qu'il lui donne, la politique est sacrée, parce qu'elle renferme tous les mobiles qui agissent sur les hommes en

masse, et les rapprochent ou les éloignent de la vertu.

Nous ne pouvons nous le dissimuler cependant, l'on n'a encore acquis en France que peu d'idées de la justice. On n'imagine pas qu'un ennemi puisse avoir droit à la protection des lois quand il est vaincu. Mais, dans un pays où pendant si longtemps la faveur et la disgrâce ont disposé de tout, comment saurait-on ce que c'est que des principes ? Le règne des cours n'a permis aux Français que le développe- lo ment des vertus militaires. Une classe très resserrée se mêlait seule des affaires civiles ; et la masse de la nation, n'ayant rien à faire, n'a rien appris et ne s'est point exercée aux vertus politiques. L'une des merveilles de la liberté anglaise, c'est la multitude d'hommes qui s'occupent des intérêts de chaque ville, de chaque province, et dont l'esprit et le caractère sont formés par les occupations et les devoirs de citoyen. En France, on n'avait l'occasion de s'exercer qu'à l'intrigue, et il faut longtemps avant d'oublier 20 cette malheureuse science.

L'amour de l'argent, des titres, enfin de toutes les jouissances et de toutes les vanités sociales, a reparu sous le règne de Bonaparte: c'est le cortège du despotisme. Dans les fureurs de la démagogie, au moins, la corruption n'était de rien ; et, sous Bonaparte lui-même, plusieurs guerriers sont restés dignes, par leur désintéressement, du respect que les étrangers ont pour leur courage.

Sans reprendre ici la malheureuse histoire de nos 30 désastres, disons-le donc hardiment, il y a dans la nation française de l'énergie, de la patience dans les

maux, de l'audace dans l'entreprise, en un mot, de la force; et les écarts en seront toujours à craindre, jusqu'à ce que des institutions libres fassent de cette force aussi de la vertu. De certaines idées communes, mises en circulation, sont souvent ce qui égare le plus le bon sens public, parce que la plupart des hommes les prennent pour des vérités. Il y a si peu de mérite à les trouver, qu'on est tenté de croire que la raison seule peut les faire adopter à tant de gens.

lo Mais, dans les temps de parti, les mêmes intérêts inspirent les mêmes discours, sans qu'ils acquièrent plus de vérité la centième fois qu'on les prononce.

Les Français, dit-on, sont frivoles, les Anglais sont sérieux ; les Français sont vifs, les Anglais sont graves; donc il faut que les premiers soient gouvernés despotiquement, et que les autres jouissent de la liberté. Il est vrai que, si les Anglais luttaient encore pour cette liberté, on leur trouverait mille défauts qui s'y opposeraient ; mais le fait chez eux a réfuté l'argu-

20 ment. Dans notre France les troubles sont apparents, tandis que les motifs de ces troubles ne peuvent être compris que par les hommes qui pensent. Les Français sont frivoles parce qu'ils ont été condamnés à un genre de gouvernement qui ne pouvait se soutenir qu'en encourageant la frivolité; et, quant à la vivacité, les Français en ont dans l'esprit bien plus (|ue dans le caractère. 11 y a chez les Anglais une impétuosité d'une nature beaucoup plus violente, et leur histoire en offre une foule de preuves. Qui

30 aurait pu croire, il y a moins de deux siècles, que jamais un gouvernement régulier pût s'établir chez ces factieux insulaires ? On ne cessait alors, sur le con-

tinent, de les en déclarer incapables. Ils ont déposé, tué, renversé plus de rois, plus de princes et plus de gouvernements que le reste de l'Europe ensemble ; et cependant ils ont enfin obtenu le plus noble, le plus brillant et le plus religieux ordre social qui soit dans l'ancien monde. Tous les pays, tous les peuples, tous les hommes sont propres à la liberté par leurs qualités différentes : tous y arrivent ou y arriveront à leur manière.

Mais, avant d'essayer de peindre l'admirable lo monument de la grandeur morale de l'homme que l'Angleterre nous présente, jetons un coup d'œil sur quelques époques de son histoire, semblables en tout à celles de la Révolution française. Peut-être se réconciliera- 1- on avec les Français quand on verra en eux les Anglais d'hier.

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