‹ De l'animalité et de son droitChapitre 2 sur 9 · ET DB · texte numérisé non relu

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8 PREMIERE PAHTIK

rôle et de sa destinée terrestres^ en légitimant à ses yeux la conviction qu'il était un être absolument exceptionnel mis non seulement au-dessus, mais en dehors des espèces animales, une sorte de demi-dieu (i) et que le reste de la nature avait uniquement pour fin de pourvoir à ses besoins et de le servir.

La science moderne a porté un coup mortel à cette seconde présomption en assignant à l'homme son vrai rang dans la série des organismes vivants et en démontrant les affinités essentielles qui dans l'ordre des phénomènes d'activité physique et même intellectuelle le rattachent au monde de l'animalité.

Ces révélations naturelles (est-il besoin qu'on s'en explique ?) n'ont rien de dégradant pour la dignité humaine. « Les Gieux ont-ils cessé de raconter la gloire de Dieu, le jour où New^ton a prouvé que les forces qui font mouvoir les astres sont les mêmes que celles qui produisent ce fait insignifiant, la chute d'un fruit ? » (2)

L'homme depuis qu'il est arrivé à une connaissance

(i) Qui se ipsam nôrit primum aliquid sentiet se habere divinum (Gic. ad Fralr. III, 6.)

« L'âme raisonnable de chacun est un Dieu, un dérivé de TEtre Suprême. » (Pensées de Marc Aurèle)

« C'est pour la vanité de cette même imagination, dit Montaigne, que rhomme s'égale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions divines, qu'il se treyesoy-mêmeet sépare de la presse des aultres créatures, taille les parts auxanimaulx, ses confrères et compaignons et leur distribue telle portion de facultés et de forces que bon luy semble » (Essaisy L. II, ch. XII).

(2) Ed. Perrien, Revue scient ijlqae, 1880.

plus complète de ses rapports avec les autres types animés ne doit-il pas concevoir d'autant plus de fierté de sa haute prééminence qu'il a une conscience plus claire des luttes incessantes et des victoires dont elle est le prix ?

Est-ce réellement le grandir que de le faire régner sur des sujets dépourvus d'esprrt et de sentiments ?

« L'orgueil qui est un des traits caractéristiques de notre personnalité, c'est le savant anthropologiste Broca qui parle, l'orgueil a prévalu longtemps sur le témoignage tranquille de la raison. Comme cesempereurs romains qui, enivrés de leur toute puissance, finissaient par renier leur qualité d'hommes, le roi de notre planète se persuade que le vil animal soumis à ses caprices, ne saurait avoir rien de commun avec lui. Le voisinage du singe l'incommode ; il ne lui suffit plus d'être le maître des animaux ; il veut qu'un abtme immense, insondable, le sépare de ceux-ci et parfois tournant le dos à la terre, il va réfugier sa majesté menacée dans la sphère nébuleuse du règne humain. Mais l'anatomie, semblable à Tesclave qui suivait le char funèbre du triomphateur en répétant : mémento te essehominem^ l'anatomie vient le troubler dans cette naïve admiration de soi-même et lui rappeler que là réalité visible et tangible ne l'isole pas des animaux. »

Les affinités animales^ tel sera le thème de la première partie de cet écrit. J'estime que celte entrée en matière est indispensable sinon pour l'intelligence, du moins pour la confirmation des arguments que je me propose

Au cours de cette seconde moitié de siècle la psychologie comparée a déjà amplement répondu à ce très juste desideratum et de profonds sillons ont été tracés dans les zones spéciales que vise l'auteur de Louis Lambert et de la Recherche de l'absolu. L'on a une vue plus pénétrante des périodes psychiques et des stades de la civilisation humaine, si limitée que soit la durée de Thistoire connue des organismes terrestres (i).

Mais les autres sciences biologiques ont marché de pair dans cette période merveilleusement féconde, mettant de plus en plus en évidence les ressemblances qui existent entre l'homme et les bêtes au double point de vue matériel et immatériel, projetant, si Ton peut dire, leurs rayons convergents sur ce fait qu'à des degrés divers la capacité de sentir dans son acception générique appartient à l'un et aux autres et s'accuse par des signes de plus en plus apparents à mesure que l'on remonte l'échelle des êtres.

Considéré en effet dans sa constitution biostatique ou, pour préciser^ dans ses caractères de composition intime, de forme, de progression génésique, de manifestation vitale, l'homme ne se distingue des animaux que par des différences quantitatives ; il n'est pas sous ces multiples aspects une créature ex se et s'il

(i) V. lettre de M. Berthelot du i8 août 1877 (Reiy. scient,). « Il semble, dit le savant observateur, que les races humaÎDes dans leur évolution obéissent à une loi fatale que nous révèlent les fourmis ».

Le? affinités ANIMALI^S 13

représenle le type le plus accompli des séries douées de sensibilité, sa supériorité est toute relative ; elle n'établit pas entre lui et les autres membres du reçue une disparité de nature.

Dans les diverses phases de son développement embriogénique l'homme se range parmi les vertébrés comme l'oiseau ou le reptile, puis parmi les mammifèrescommelesracesovines, canines ou comme les cétacés, puis enfin parmi les primates ou sujets les plus parfaits par leur conformation générale (i).

L'homme fait difîére à peine du singe dans ses matériaux organiques, sinon dans ses proportions (2). L'un et l'autre ont mêmes os, mêmes muscles, mêmes nerfs, mêmes tissus et c'est par les mêmes procédés physiques et chimiques que s'opèrent chez eux l'alimentation, la digestion, la circulation du sang, la respiration. Leurs modes de reproduction sont identi-

(1) L'on sait que l'homme À son enlrée dans même processas que tout organisme animal; il provi ovule, vrai microcosme composé d'éléments divers en puissance [outes les propriétés corporelles dont l'enfant de ses parents. Ce germe initial dans ses stades successif* graduetlementles formes du poisson, de l'amphibie, du saui enfin celles des mammifères. Arrivé à ce (crme, il ress longtemps au fœtus simien, surtout à celui des singes pri qui comprennent les genres orang, chimpanzé, gorille et gi

(2) Il s'en sépare notamment par les proportions de sa f de son cerveau. L'angle facial est en moyenne de jS" chezl'h civilisé el de 67" chez le nègre.

Le jeune orang a un angle facial de 60 à K.'jOc'est-àdireq cerveau a une capacité presque humaine. H y a même des céphales humains dont la circonférence du crâne est infé à celle du chimpanzé.

sens météréologique, un sens dont Thomineesl privé, celui de Forientalion, c'est-à-dire la faculté de retrouver sûrement leur demeure (nid, tannière, terrier, etc.) soit pour y chercher leur nourriture, soit pour fuir un ennemi, soit pour les besoins sexuels (i).

Un pigeon conduit en cage au delà des mers regagne après des mois de captivité son colombier (2). Le saumon^ après des mois et des années de pérégrinations, apparaît à travers les méandres compliqués des rivières, dans le ruisseau qui Ta vu naître (3).

Ajoutons à cette catégorie de rapprochements que rhomme dans les premières années qui suivent sa naissance, reste plus longtemps que les bêtes dans la dépendance des êtres qui Tentourent. Les bêtes en général croissent plus vite que l'enfant et se suffisent plus tôt à elles-mêmes, avantage, il est vrai, qui n'est que momentané (4).

Une conclusion très simple, mais de haute importance pour nos déductions ultérieures ressort de ces considérations sommaires: par suite de l'identité relative de leur constitution physique, Témotivité senso-

(i) Ce sixième sens, d'après M. G. Raynaud, aurait son siège dans les canaux semi-circulaires de Toreille ; il agirait indépendamment des impressions du dehors et serait proprement un org-ane objectif.

(2) Voir l'exemple cité par le journal Le Temps du 19 août 1898.

(3) Voir l'exemple du faucon du duc de Lerne rapporté par la Revue scient ijiq ne de 1889 et celui de la chienne du villajçe de Vachères dans le Journal des chasseurs ^ du ler février 1899.

(4) Chez les gallinacés les poussins dès leur éclosion cherchent leur nourriture; il en est de même des petits lézards, de Talevin de poisson, etc., etc.

rielle est commune à tous les animaux. C'est-à-dire que les bêtes sont susceptibles comme l'homme, et la plupart autant quel'homme, d'éprouver de la douleur et du plaisir et c'est indubitablement cette similitude de caractère affectif qui nous rend plus compatissants aux souffrances des bêtes supérieures qu'à celles des individus moins avancés (i).

Il n'est pas inutile de noter d'ailleurs que cette impressionabilité se manifeste par des signes extérieurs de même nature, tels que sons inarticulés, cris, gémissements, contorsions et larmes. Il y a des bêtes qui pleurent comme le chien égaré, le cerf aux abois ou blessé, les phoques traqués et impitoyablement poursuivis sur les côtes rocheuses où ils nourrissent leur progéniture.

(i) Voir la relalioD de M. de Malouet assistaot k la Guyanae à une chasse aox singes et exprimant l'émotioD dont il a été saiat en eateDdaot les plaintes des femelles blessées qui semblaient par leurs g-estes de supplication vouloir détourner les coups qui menaçaient leurs petits.

Chez certains peuples de l'Afrique orientale tuer un singe anthropoïde est un crime puni de mort.

Une ordonnance du ministre des cultes de Prusse du 2 février i885, porte en son | 5 : la vivisection qui pourra sans nuire au résultat de la démonstration être pratiquée sur des animaux inférieurs devra se restreindre à ceux-ci et épargner les animaux saper ieurt.

Remarquons aussi avec M. Roultier (Nos oictimes, p. i j6], que les animaux ressentent la douleur bien plus longtemps aue l'homme, puisque l'homme s'évaaouït et que l'animal expir milieu des tourments.

Il y a cependant des naturalistes qui prétendent que la dou est en raison de la dose d'intellig-ence el qu'une grenouil laquelle on coupe la palte souffre moins que l'homme auquc ampute une jambe.

Contrairement à Tassertion de Juvénal, la nature quœ lacrymas humano generi dedif, n'a pas refusé ce don (( au troupeau des muets » (i). Elle ne leur a pas non plus refusé le rire et le sourire qui, selon Rabelain, seraient « le propre de l'homme » (2).

Dans l'ensemble des phénomènes que résume cette première monographie, il semble que les faits parlent d'eux-mêmes et y insister serait aussi vain que de vouloir enfoncer une porte ouverte.

(1) Juvénal, Sal. XV.

(a) Cette particularité se remarque surtout chez le mandril, le dril, Toransp-outang. V. la Physiologie du rire, de H. Spencer.

Les Romains, on lésait, n'avaient point hérité de la bienveillance dont les religions anciennes imposaient le devoir envers les animaux. De tous les peuples civilisés ce sont eux qui ont montré le plus de mépris pour la bête, une plus froide cruauté, et il n'est pas étonnant que le moraliste, plus ou moins esclave du préjugé contemporain, ait refusé à celle-ci les qualités psychiques dont l'espèce humaine est éminemment pourvue.

Non seulement des mœurs plus douces ont prévalu au cours des siècles, mais on a aujourd'hui une connaissance plus certaine, plus générale des réalités naturelles et la science indépendante, éclairée par une rigoureuse analyse, proclame que les deux attributs dont Fauteur des Lois revendique le privilège ne constituent pour l'homme qu'une excellence, c'est-à-dire une différence du plus au moins.

A des degrés divers et par les mêmes procédés que l'esprit humain, la bête pense, réfléchit, délibère, comprend, raisonne et l'on se demande ce qu'aurait pu opposer ringénieux dialecticien de Tusculum à ce simple dilemme qui lui emprunte sa formule familière (i) : « lorsque nous voyons chez les animaux les plus proches de nous le cœur, les poumons, les reins, le foie, les autres organes présenter avec les nôtres des analogies, des ressemblances, nous ne sommes nullement surpris, nous trouvons tout naturel que ces organes fonctionnent chez eux comme chez nous.

(i) Cumvidimus,,,. TuscuL,i» 28. 29 — deNaturâ deor. II, 87,88.

Pourquoi donc, par quelle contradiction étrange, lorsque nous sommes en présence d'un cerveau d'orang-outang, de chien, de chèvre, d'éléphant, certains philosophes qui se croient plus forts et mieux renseignés que les physiologistes, refusent obstinément d'admettre quelçs cerveaux semblables au nôtre quant aux parties essentielles sont comme lui les instruments matériels, les outils indispensables à Texercice d'une intelligence bornée, très bornée sans doute, mais émanant comme celle dont nous sommes si fiers de la Suprême Intelligence » (i) ?

Ce que vous qualifiez dlntelligence, aurait peutêtre objecté le philosophe romain, n'est que Tinstinct et ce qui caractérise précisément ce phénomène, c'est l'irréflexion ou la spontanéité.

Remarquons a priori^ puisqu'il s'agit ici des affinités animales, que l'instinct existe chez Thomme comme chez les bêtes et que, suivant l'expression du psychologue dont on a dit qu'il avait le génie de l'observation (2), la majorité des hommes « habite la sphère de l'instinctivité », ce qui revient à énoncer que les faits les plus ordinaires de l'homme, ceux qui composent la plus grande partie de la trame de sa vie se rattachent à des déterminations auxquelles l'analyse et le raisonnement sont plus ou moins étrangers.

Si mystérieux que soit encore resté le rapport entre rintelligence et l'instinct, l'opinion prédominante

(i) Henri Joly, dans V Homme et V animal, 1886. (2) Balzac.

veut que ces deux modes d'activité psychique procèdent de deux facultés distinctes, encore qu'il soit souvent difficile de démêler dans un seul et même acte ce qui appartient à l'un ou à Tautre ou aux deux à la fois(i). L'instinct toutefois, aptitude non apprise^ force en quelque sorte irrésistible qui se perpétue dans les individus de chaque espèce et les sollicite invariablement vers les fins convenables et opportunes, n'est pas par lui-même, il est permis de le soutenir, exclusif de réflexion et c'est par un exemple que je voudrais tout d'abord éclairer, s'il se peut, ce ppint encore obscur de la psychologie comparée.

' La lophie-baudroie ou diable de mer est un poisson de forme plate et ovale, à la mâchoire énorme armée de deux rangées de dents, qui atteint jusqu'à près de deux mètres de long (2). Sans élasticité dans ses mouvements, elle doit employer la ruse pour se nourrir et elle dispose à cet effet d'une sorte de trompe flexible terminée par des filaments qu'elle agite de façon à leur donner l'apparence de vers vivants. Elle a soin d'ailleurs de dissimuler son corps dans le sable ou sous les herbes marines. Les poissons s'approchent des appâts simulés, et la trompe s'infléchit lentement jusque vers la gueule qui les dévore.

(1) Partout, suivant M. Blanchard, rinlelli^ence se trouve unie à rinstinct. L'instinct, d'après Darwin, enveloppe toujours une part d'intelligence. Pour Th. Ribot, l'instinct et l'intelligence sont une seule et même chose {ï Hérédité psychologique, p. 16).

(2) La faune si riche du détroit de Messine en fournit de curieux spécimens.

LKS AFFINITÉS ANIMALES 23

Ce manège qui dénote des dispositions naturelles héréditaires, ne trahit^il pas en même temps la pensée qui délibère et la volonté qui exécute ?

« La pensée, dit Fauteur que je citais à Tinstant (i) est évidemment un acte complexe enveloppant des actes plus simples. On appellera ces derniers conditions, moyens, matières de connaissances ; mais on ne saurait guère contester que ces actes ne se retrouvent chez les animaux même dans les limites de ce que Ton est convenu d'appeler l'instinct ».

L'animal franchit d'ailleurs ces vagues limites et Ton peut marquer parfois, comme dans le cas du poisson pécheur que je viens de décrire, la transition de l'instinctivité dans le domaine propre de l'intelligence. Dirai-je avec de nombreux naturalistes (2) que l'édification de la hutte du castor, celle de la fourmilière sont des œuvres d'instinct, que le choix, l'incision, le transport au milieu de maints obstacles des pièces et des matériaux que cette construction nécessite sont œuvre d'intelligence?

N'en est-il pas de même de l'araignée que l'instinct seul guide dans le tissage de sa toile? N'y a-t-il pas plus que de l'instinct dans le fait qu'elle répare sans toucher au reste les endroits de cette toile qu'on a intentionnellement détériorés (3)?

(i) Henri Joly, loc. cit.

(2) Tels que G. Ponchet, Espinas, Zimmermann, Herzen.

(3) Elles font certainement preuve d'intelligence les abeilles observées par le Dr Dzierzon qui rétablissent leurs cellules et leurs rayons avariés, élèvent des piliers pour soutenir les portions

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Ne constate-t-on pas tous les jours que les animaux supérieurs adaptent d'une manière rationnelle leur conduite et leurs mouvements à des circonstances insolites, accidentelles ou expérimentales à peu près comme nous le ferions nous-mêmes ?

Ces phénomènes, on le concède, sont consécutifs de l'instinct; mais n'en peut-on dire autant de l'intelligence humaine dans son activité élémentaire ?

Sans doute Tintelligence de l'animal est une forme inférieure de compréhension ; elle n'est pas proprement analytique ; le syllogisme dépasse sa portée comme il dépasse celle de l'enfant qui agit sans idées abstraites et générales (i). Mais comme je le notais tout à Theure, le mode de penser de l'homme luimême est bien loin d'être toujours syllogistique et l'on peut rapporter la plupart de ses actes à une opération psychique qui représente un intermédiaire entre le mécanisme inconscient et la haute, la claire intelligence.

qu*un accident a fait se détacher, les rivent pour ainsi dire, construisent des ponts suspendus, fabriquent chaînes et échelles, etc.

D'après Michelet, « l'observation moderne a constaté qu'en variant les circonstances, en leur opposant des obstacles, des difficultés imprévues les insectes y font face avec la vigueur, le sens froid, les ressources d'un libre ingegno » {y Insecte, p. 372).

Voir aussi, Th. Ribot, loc. cit., p. 20.

(i)M.Th. Ribot dans Y Évolution des idées générales soutient cependant que les bêtes, comme les enfants, sont capables d'abstraction rudimentaire, qu'ils ont des images de plusieurs objets à la fois, c'est-à-dire des. images génériques. — D'après M. Ch. Féré, les animaux ont des gestes métaphoriques qui par leur caractère même indiquent une certaine faculté de généralisation.

LKS APPINITRS *WIM*LES !5

C'est cet attribut moyen que l'on reconnaît à l'animal et qui implique une certaine raison, une certaine réflexion.

Aujourd'hui, disait récemment un explorateur français dans une conférence sur la protection des éléphants, on est généralement convaincu que quel que soit l'abîme qu'il paraisse y avoir entre l'instinct de l'humble polype et l'intelligence humaine, ils sont de même essence. Il n'y a dans la série des êtres qu'une sorte d'esprit plus ou moins développé et les animaux inférieurs sontdans leur succession comme des ébauches oà ont été essayés les éléments mentaux qui ont trouvé dansl'homme leur complet épanouissement (i).

Aux yeux déplus d'un évolutionniste l'intelligence humaine ne serait que l'instinct graduellementagrandi, c'est-à-dire qu'il ne faudrait voir dans l'instinct et dans l'intelligence que les deux formes extrêmes d'une seule et même énergie psychique.

Envisagée dans la sphère spéciale qui nous occupe, la nature psychique de l'animal se révèle sous les aspects les plus variés et les observations qui s'y rapportent rempliraient des volumes.

(i| M. Bourdarie, 1898. — Voir aussi sur ce point Anatoinie et physiologie animales AtE. Ferrier, p. aoi, 294 ei Vlntelliger'des animaux de Romanes, p. ti de l'inlroductïon.

vent plutôt de Testhétique que de rintelligence (i), je mentionne, simplement pour mémoire, qu'un savant anglais qui les a récemment étudiées chez les animaux a remarqué que très souvent certains d'entre eux sont péniblement affectés par des dissonnances. « Il y a beaucoup d'hommes, dit-il à ce propos, et peut-être des races erUières incapables de saisir une note discordante et qui sont indifférents aussi bien à l'harmonie qu'à son contraire. Les histoires d'Orphée et de son luth ont ainsi leur base dans les faits de la vie animale ».

Le gibbon chanteur parcourt toute la gamme avec tons et demi-tons.

On pourrait suivre tous les degrés de Tharmonie, à partir du grésillement du criquet jusqu'au chant du rossignol (2).

Qui n'a remarqué que l'activité cérébrale des bêtes persiste comme celle de l'homme même dans le sommeil ? Le chien qui rêve, qui s'agite et aboie sourdement, n'éprouve-t-il pas en imagination les émotions d'une scène cynégétique récente (3)?

Certaines espèces auxquelles on n'attribue commu-

(i) Il y a cependant, un rapport entre la musique et le langage (V. Origine et fonction de la musique^ par H. Spencer).

(2) Voir le pigeon mélomane raconté par M. J. Troubai dans le Petit Temps du 22 juin 1898, Taraignée musicienne dans Vinsecte de Michelet, p. 224.

(3) D*après Margrave les perroquets « parlent quelquefois dans leur sommeil, ce qui indiquerait comme procédé intellectuel une grande analogie avec les opérations de la mémoire de l'homme ».

némen t que de très médiocres facultés psychiques, telles que les poissons et les reptiles, sent capables d'acquérir et d'associer des expériences pour s'en servir ensuite en vue de fins déterminées.

Les poissons ont de la mémoire et peuvent être apprivoisés. Ceux qui sont élevés dans les étangs, connaissent très bien les personnes chargées de leur distribuer la nourriture et arrivent précipitamment à leur coup de sifflet. Le docteur Warw^ick rapporte qu'un brochet qu'il avait guéri venait à son appel manger dans sa main (i).

Il y a des mammifèresaquatiques, comme le phoque commun, dressés pour la pêche du saumon et de la truite de mer et qui suivent leur maître comme un chien (2).

Quant aux reptiles, voici le cas singulier cité par M. Galien Mingaud : une couleuvre est mise dans une cage à grillon ; elle cherche à se glisser au dehors par les interstices de sa prison. La tête et le cou passent à travers quelques barreaux, mais le corps ne peut suivre la tête. Après quelques instants d'immobilité et sans doute de réflexion, on la voit se livrer à des contorsions

(i) Voir Étangs et rivières ^ par le Df Warwick, 1897.

La question de la mémoire des poissons a été jugée intéressante au point de vue de la psychologie comparée. Etant résolue par l'affirmative, Ton devrait abandonner la doctrine reçue suivant laquelle l'écorce cérébrale est seule apte à fixer et à élaborer le souvenir.

(2) Article de H. de Varigny dans le Temps du 24 juin 1899.

ââ PREMIÉhb: t^ARTIE

qu'ils sont rapprochés, ne se comprennent pas dii tout et il leur faut plusieurs années pour devenirintelligibles entre eux.

Le langage simien, paraît-il, ne se compose que de voyelles comme celui de Tienfant dans les premiers mois de sa naissance.

Le cheval a cinq sortes de hennissements.

Le coq de bruyère, à l'époque de Tamour, lance une vingtaine de notes en fermant les yeux et en se livrant à une sorte de danse de saint-Guy.

Le geai particulièrement attentif aux bruits suspects, a un cri d'alarme dont les animaux du voisinage saisissent parfaitement lasignification; lorsqu'il pousse ce cri, le chasseur à l'affût n'a plus qu'à mettre son fusil en bandoulière.

La canne domestique, dressée comme appel pour la chasse au canard sauvage, fait entendre sa voix métallique aune grandedistance. Quand les canards sauvages se sont avancés, elle sait par ses cancannements à demi-voix les faire s'avancer davantage.

N'éprouvons-nous pas en écoutant le chant des oiseaux musiciens une illusion analogue à celle que produit la lecture à haute voix d'une langue qui nous est absolument inconnue et qui nous paraît être la répétition des mêmes sons (i)?

(i) Il en est de même de certaines ressemblances physiques. Aux yeux de Tobservateur superficiel tous les Japonais ont la même figure.

Les anciens Grecs appelaient les barbares qu'ils ne comprenaient pas o.y).a}(7<70£, sans langue.

Que d'intonations, de nuances infinitésimales nous échappent qui doivent avoir leur sens pour les initiés, surtout lorsqu'elles sont accompagnées de poses, d'attitudes qui en décuplent la suggestivité ! (i)

Quant aux bêtes qui n'ont pas de voix « elles ne laissent pas, dit Montaigne, d'avoir pratique et communication mutuelles ». Elles se servent de certaines parties de leur corps comme les timbalistes ou les violonistes de leur instrument.

C'est notamment le cas de la fourmi qui remue ses antennes (2), du porc épie qui agite ses piquants, de la cigogne qui fait claquer son bec (3).

Les pics choisissent une branche sèche et sonore et la frappent de leur bec pour appeler la femelle. Celleci est-elle présente, ils frappent encore pour la charmer. Cette opération est si bien liée dans leur esprit à l'idée de possession qu'ils entrent en fureur dès qu'un autre mâle les imite (4).

(i) Voirie langage des oiseaux dans le Chasseur français du i5 août 1897, p. 6.

(2) Voir Langage des fourmis^ par Romanes, Revue scient, de 1887. Quelques naturalistes affirment que les fourmis peuvent aussi communiquer par la voie acoustique. Selon eux on distingue au milieu du bruissement des fourmilières un certain nombre de stridulations très nettes qui permettent aux fourmis de s'avertir des événements intéressant la colonie.

(3j Plusieurs auteurs rapportent le fait du mâle de la cigogne qui a surpris sa compagne en flagrant délit d*adultère et qui va quérir d'autres mâles pour la tuer.

Certaines espèces d'araignées produisent un son stridulent que les femelles entendent et comprennent (Darwin, Origine des espèces).

(4) V. Espinas, loc. cit.

Il n'est pas jusqu'aux poissons qui ne produisent des bruits intentionnels à Tépoque du frai.

Qu'elles soient aphones ou non, les bêtes ont donc leur langage, c'est-à-dire qu'ejles exercent elles aussi, par des moyens assurément très imparfaits, la faculté démonstrative qui a les signes pour expression.

La parole qui leur manque a-t-elle d'ailleurs toujours été, suivant le mot de Cicéron, « le lien de la société humaine » et en nous représentant nos ancêtres aux âges de fer, de bronze et de pierre, ne peut-on supposer que leur langue primitive se composait, comme celle des autres animaux, d'interjections et de sons onomatopéiques, qu'elle était d'abord monosyllabique pour devenir progressivement composée, puis flexionnelle, puis de forme analytique (i) ?

Est-il vrai, nous demanderons-nous avant de clore ce second exposé, qu'au point de vue intellectuel l'animal soit stationnaire, qu'éternellement enfermée dans des bornes infranchissables, chaque espèce se montre exactement aujourd'hui ce qu'elle était aux temps historiques les plus reculés ?

(i) D'après M. Th. Ribot (loc. cit.), il y a des peuplades barbares quin*ont pas une langue vraimeat humaine, quoiqu'elle soit articulée. Le mot chez elles est un cri qui est la simple représentation d'une image et cette image n'est que le signe d'une sensation et non d'une idée.

Examinons la valeur de cette assertion quir^^pourrait nous être opposée dans nos discussions ultérieures.

Je citais en note dans ce chapitre même le cas du « vieux cerf » qui, poursuivi par une meute, se livre à maints stratagèmes « pour conserver ses jours ». Or, ce que décrivait Lafontaine, Martial le représente en parlant du daim qui « serré de près par des chiens agiles, cherche à les dépister à force de ruses et de détours • (i).

Il est sans doute difficile, si non impossible de savoir si, il y a di^^-neuf siècles, les daims déployaient la même habileté qu'aujourd^hui dans leur lutte pour Texistence. L'on doit croire cependant que leurs moyens de défense ont plus ou moins suivi la progression des moyens d'attaque et que « leur raisonnement » (2) s'est perfectionné comme Tart de la vénerie (3).

L'instinct des bêtes en effet, nous l'avons vu, n'est pas immuable et bien des faits démontrent qu'il varie et s'affine dans une même espèce suivant les circonstances et les milieux. Si par exemple toute donnée

(i) Martial sur les Spectacles, XXXII.

(2) Expression de Lafontaine.

(3) Il est constant que « les habitudes de plus en plus fuyardes» des perdreaux n'ont pas d'autre cause que la perfection croissante de l'arquebuserie moderne. Le g^ibier est devenu plus vigilant^plus prudent et moins abordable à mesure que le fusil a gagné en portée.

D'après Knight {on the hereditary propensenties of animais p. 363), les mœurs de la bécasse ont éprouvé de grands chan gements en Angleterre par la même raison.

. certaine^nous échappe quant aux fauves mis en scène par nos deux poètes, il n'en est pas de même du chien, leur agresseur, dont les allures nous sont plus connues.

Ainsi on a remarqué que des chiens d'Europe envoyés à Santa-Fé de Bogota, se lançaient de front sur le cerf et étaient vite culbutés, tandis que les chiens créoles lui sautaient au ventre et étaient rarement blessés ; l'expérience leur avait servi.

Jusqu'à la révolution française, dit M. P. Megnien, le chien de berger est resté le défenseur des troupeaux contre les loups; mais après la création de la petite propriété, il a dû changer de rôle ; il est devenu surtout le guide, le conducteur des troupeaux, le protecteur des récoltes contre la dent des moutons. Dans cette nouvelle fonction, il à perdu un peu de son humeur batailleuse ; mais il a dû déployer une plus forte dose de patience et d'intelligence sous la direction du berger (i).

Dans cet ordre d'observations, Ton doit évidemment distinguer les animaux sauvages des animaux domestiques. Les uns, livrés à eux-mêmes, se trouvent dans des conditions moins favorables d'avancement que ceux dont la vie est plus ou moins intimement liée à celle de Thomme. Ainsi pour ne parler que du chien que l'on a qualifié de candidat à la dignité d'homme,

(i) Voir le Chien de berger, par M. P. Megnien, iSgS, le castor, Tabeille, les hirondelles dans Hérédité psychologique de Ribot,

il n'est pas douteux que ses capacités cérébrales se sont développées parallèlement à celles de son maître et associé et qui voudrait contester qu'à défaut de toute éducation individuelle le « pointer » anglais^ le limier du haut Poitou et de Saintonge ou le braque bleu d'Auvergne ne soient par simple lignage très supérieurs en intelligence au canis palustris de l'âge de pierre ?

Il est notoire que le cheval acquiert par le dressage des qualités qu'il transmet à sa descendance.

Si les singes, dit Hoeckel, et principalement les anthropoïdes avaient été comme le chien en communication étroite avec l'homme depuis des siècles, ils se seraient assurément rapprochés des formes humaines d'activité psychique d'une manière beaucoup plus frappante.

L'intelligence est une fonction qui ne peut se manifester qu'en relation avec son organe et le cerveau des bêtes n'a pas les proportions de celui de l'homme. Indépendamment de cette différence anatomique, les bêtes ne disposent pas de la parole et des symboles ou signes graphiques qui assurent la continuité et la perpétuité de l'œuvre humaine en livrant à l'avenir les connaissances acquises dans le passé.

Mais ce n'est point à dire qu'elles soient condamnées à l'immobilité dans l'espèce et que pour elles rhérédité se réduise à la transmission des propriétés physiques. Au témoignage des observateurs les plus autorisés^ les animaux depuis les plus bas degrés de

la série jusqu'aux plus.hauls varient, c'est-à-dire progressent d'une façon constante si non très sensible, aussi bien dans le domaine des facultés mentales que dans leur conformation corporelle et ces métamorphoses s^accumulent de génération en génération (i).

Il y a certaines races d'hommes qui n'avancent pas ainsi, qui sont plus ou moins réfractaires à tout changement ou qui même persistent dans leur vie nomade et misérable et dans leur ignorance au sein des peuples les plus policés (2). On en a vu périr sur lesquelles la civilisation n'avait aucune prise, tels les Australiens ichthyophages, les Carabecas des frontières du Grand Chaco, les Yuracarès et quelques tribus nègres du Nil supérieur.

Il n'est donc pas juste d'affirmer que les animaux sont absolument et fatalement imperfectibles et

(i) L*hypothèse darwinienne ne reposait àTorig^ine que sur les données de la g^éologie, de l'anatomie et de la physiolog'ie ; elle Vest étendue plus tard à Tétude et à la démonstration du transformisme psycholojçique.

Quels qu'en soient les côtés faibles, ne justifie-t-elle pas, en ce qui concerne du moins les animaux domestiques, les doutes que soulève ce jugement de Pascal : « La nature instruit les animaux à mesure que la nécessité les presse ; mais cette science fragile se perd avec les besoins qu'ils en ont 4 comme ils la reçoivent sans étude, ils n'ont pas le bonheur de la conserver et toutes les fois qu'elle leur est donnée, elle leur est nouvelle, puisque la nature n'ayant pour objet que de les maintenir dans un ordre de perfection bornée, elle leur inspire celte science nécessaire toujours égale de peur qu'ils ne tombent dans le dépérissement et ne permet pas qu'ils y ajoutent de peur qu'ils ne passent les limites qu'elle leur a prescrites ? »

(2) Par exemple les Bohémiens.

LES AFFINITÉS ANLMALES 39

l'homme, conslatons-Ie, est le principal modificateur de leurs qualités naturelles.

Résumons en deux mots les données de ce long chapitre.

Les faculté^ de l'intelligence existent en germe dans toutes les formes de la vie animale. Chez les types supérieurs, les phénomènes de cognition se prêtent en général à une comparaison analogue à celle que comportent les phénomènes physiques.

Nous disions en effet, en terminant le second paragraphe de l'étude précédente, que sous les rapports anatomique et physiologique les primates simiens différaient moins de l'homme que des individus inférieurs de leur propre genre. Dans le domaine de Tesprit l'homme sauvage, à peu près inaccessible aux idées abstraites, confine plus aux primates anthropoïdes qu'à l'homme doué d'une haute puissance intellectuelle. En d'autres termes et c'est un professeur d'Outre-Manche qui donne cette formule, il y a plus d'écart entre l'intelligence d'un Newton et celle d'un Fuégien qu'entre l'intelligence de ce dernier et celle d'un Chimpanzé.

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