CHAPITRE III
Au fonds commun des facultés physiques et intellectuelles de Thomme et des animaux, la psychologie comparée ajoute le contingent des facultés morales qui se rencontrent dans des gradations diverses chez Tun et chez les autres.
Avant de produire quelques exemples à Tappui de cette troisième thèse, arrêtons-nous à un fait général qui ne permet pas de douter de l'existence chez les bêtes d'un principe immatériel identique à celui qui met l'homme si au-dessus de tous les êtres.
Dans les séries supérieures les sujets présentent à l'observateur le moins averti des caractères très disparates qui résultent de penchants innés, d'un tempérament passionnel particulier et forment ce que la langue latine exprime par le mot indoles.
Les fabulistes nous les montrent plus ou moins fidèlement sous les aspects propres à chacun d'eux en opposant les humbles aux fiers, les confiants aux
méfiants, les tristes aux gais, les curieux aux indifférents, les fourbes aux simples, les courageux aux timides, les doux aux méchants, les travailleurs aux paresseux, les intellectuels aux affectifs^ etc., etc.
Les naturalistes aussi font resortir chez les animaux certains attributs qui supposent un principe intérieur spirituel. Ainsi Buffon dit du lion : « il a la colère noble, le courage magnanime, le naturel sensible ; il méprise les insultes; il pardonne à de petits ennemis des libertés offensantes. Le tigre au contraire n'a que la basse méchanceté et la cruauté insatiable. ».
L*on relève même des différences de naturel chez des sujets de même espèce (i).
Ce sont en somme des individualités, disons même des personnalités {i), plus ou moins tranchées qui procèdent d'instincts spécifiques et de facultés prédominantes et dont l'aspect physique correspond d'ailleurs le plus souvent à leurs qualités internes. . Cette dernière remarque s'applique aussi à l'espèce humaine (3).
(i) V. G. de Cherville sur les lapias dans Le Temps du ic mai 1897 et aussi la psychologie du lézard par F. Delbœuf, dans la Revue scientifique de 1898, p. 494«
(2) M. Azam recherche dans une élude sur les altérations delà personnalité, « si les animaux possèdent la personnalité ». La chose est certaine, dit-il, ou probable, mais seulement pour quelques animaux dits supérieurs ou plutôt pour ceux dont l'homme fait ses compag^nons.
(3) On reconnaît universellement, fait observer H. Spencer, que la physionomie est l'image du moral.
Il y a des singes idiots qui ont la physionomie particulière des crétins (i).
Toute spontanée, la moralité des bêtes ne s'élève pas à la hauteur des principes abstraits et bien réduite assurément est la place qu'elle peut occuper dans la science d'Aristote ou de Kant.
Il faudrait cependant, dit Âgassiz, singulièrement exagérer la distance qui existe entre l'homme et les animaux Içs plus parfaits pour dénier à ceux-ci un certain sens de responsabilité et de conscience (2).
Le plus élémentaire des sentiments dont la nature ait posé le germe en tout être, si infime qu'il soit, est celui que définit cet ancien aphorisme: omne animaly simul ut ortum, se et ômnes partes sucis diligit(Z).
Toutefois cette affection native, expression essentielle de l'individualité, est corrigée par une disposition, disons par un besoin qui, tout en émanant de la même source, porte la généralité des créatures à rechercher leurs semblables et à s'adjoindre à eux.
C'est l'instinct de relation qui fait que l'amour de soi s'harmonise avec Tamour d'autrui et en est pour ainsi dire inséparable.
La sociabilité n'est pas propre à l'homme; elle a une origine essentiellement animale.
Le premier lien qui se forme entre sujets d'une
(i) On en montrait un curieux spécimen au jardin zoolog^ique de Berlin en i885.
(2) V. Agassiz, De V Espèce, p. 90.
(3) Cic, de Nat, deor., III, i3.
même espèce est celui qui unit les sexes. Les familles au sens étroit du mot se fondent et dans ces milieux intimes se développent à un haut degré Tamour conjug'al, l'amour maternel et paternel et Tamour filial.
Sans doute rattachement familial est en général moins durable chez les animaux que chez l'homme. Observons cependant qu'il est des peuplades, notamment parmi les nègres du Soudan, les Dokos du Choa, où les parents abandonnent les enfants à eux-mêmes dès l'âge de 5 à 6 ans, c'est-à-dire lorsque ceux-ci peuvent pourvoira leurs plus pressants besoins (i).
Après la famille et par une attraction qui a sa raison d'être dans des nécessités biologiques. Ton voit se constituer par espèces des organismes collectifs plus étendus, dont tous les membres sont unis par une conscience commune.
Il arrive même qu'un sentiment d'amitié ou d'intérêt rassemble accidentellement des individus d'espèces différentes (2).
Quelques groupes, comme les fourmis, les abeilles, leurs cousines germaines, forment de véritables républiques dont l'organisation diffère à peine de celle d'un Etat plus ou moins régulier. Pouvoir exécutif confié à un chef, corps représentatif (3), armée défen-
(i) Voir les Maladies mentales chez les nègres du Soudan par le médecin de marine M. Rançon dans les archives de médecine navale et coloniale, 1893.
(2) |5. — Autres exemples dans la Revue scientifique de 1899, p. 634.
(3) Ou sortes de palabres comme chez les tribus africaines.
sive, police sanitaire, école, etc., tous les rudiments de ces institutions apparaissent au sein de ces associations modèles où régnent Tordre, la discipline, la solidarité et qui témoignent d'une volonté raisonnée
et libre (i).
Je ne sache pas de récit plus démonstratif dans cet ordre de faits, que celui de ce savant explorateur qui représente en des scènes variées les mœurs patriarcales des habitants ailés des îles St-Paul dans la mer de Behring. J'en extrais les passages suivants : « les jeunes pingouins d'un même village sont réunis en troupe sur la place publique où ils sont gardés par de graves personnages qui ne leur épargent guère les corrections quand Tun d'eux tend à s'écarter.;. ; ce sont de véritables écoles où les enfants sont élevés en commun avec la plus grande sollicitude » (2).
Sympathie mutuelle, obéissance, esprit de subordination, réciprocité d'aide, de soins et de protection, tels sont les mobiles ordinaires des actes individuels qui caractérisent la vie grégeoire dans sa perfection relative.
Mais on découvre chez les bêtes d'autres sentiments
(i) Etudes sur les fourmis , par Berthelot, 1896.
— Il y a des peuples, comme les Mapuchès, qui ne supportent aucune organisation, qui sont proprement ing^ouvernables (H. Spencer, loc, cil).
(2) Voir les Oiseaux des (les St-Paul, par Velain, 1876.
Les vieilles carpes ne le cèdent pas aux vieux pingouins dans la surveillance des jeunes ; elles font cercle autour des carpillons pour les protéger contre la dent des brochets (V. la Mémoire chez les poissons, parCh. Contejean, 1897).
qui sont comme la contre partie de « l'amour de soi » et permettent en quelque sorte de mesurer la capacité morale à laquelle elles peuvent parvenir.
Je me bornerai pour les besoins de ma thèse à un seul exemple que j'çmprunte à Tune des manifestations altruistes les plus nobles et les plus pénétrantes, la pitié.
La bête est susceptible de compassion, de pitié et elle s'abandonne à cette impulsion naturelle non seulement vis-à-vis de ses semblables, mais aussi vis-à-vis de Phom.me.
L'assertion de Juvénal que « la pitié nous sépare des animaux » (i) n'est pas plus vraie que celle de Cicéron relative à la raison humaine (2).
Qui ne s'est convaincu après avoir exploré le monde des oiseaux si magistralement décrit par les Thoussenel, les Michelet, les d'Hamonville, que la tendresse animale va jusqu'à la bonté, jusqu^à l'abnégation ? Placez, dit Thoussenel, à la première fenêtre venue un pauvre petit moineau orphelin de père et de mère, aussitôt toutes les mères et tous les pères des alentours viendront Tun après l'autre lui apporter la becquée (3).
Les corbeaux indiens, d'après Blyth cité par Gh. Letourneau, nourrissent leurs compagnons aveugles. « J'ai vu, ajoute celui-ci des serins nourrir bec à bec
(i)Juv., Sat. XV.
(3) V. aussi l'exemple d'actes de solidarité analofa^ues constatés chez les oiseaux de proie dans Le Temps du 8 août 1889 et chez les singes dans « Descendance de Thomme », de Darwin,
pendant plusieurs années une vieille serine impotente, leur aïeule lointaine. »
Latreille cité par Michelet a vu une fourmi panser une fourmi amputée d'une antenne, en versant sur sa blessure la miellée qui devait la fermer, l'isoler de rair (i).
Il y a des poules qui manifestent une prédilection marquée pour les poulets chétifs (2).
Quand on a frappé quelques individus d'une bande de perroquets, rapporte Espinas d'après Broehm, les autres se lèvent, volent en cercle, entourent les cadavres et tombent eux-mêmes victimes de leur amitié.
Lorsqu'une baleine, voyageant de conserve avec d'autres baleines est harponnée, sescompagnes, au lieu de fuir, se rapprochent d'elle et on les harponne facilement, car elles restent immobiles faisant avec leurs nageoires des mouvements saccadés et nerveux (3).
Sans doute dans ces deux derniers cas (ils ne sont pas les seuls) la sympathie agissante est pour ainsi dire aveugle et la bête qui lui obéit n'en calcule pas sur le moment les conséquences. Son caractère moral n'en est pas moins évident, en tant qu'impulsion psychique généreuse, la moralité d'un acte ne dépendant pas
(1) U Insecte f p 878 .
(2) V. Deibœuf, loc. cit.
(3j \ . Journal des chasseurs du icr avril 1897.
V. aussi rhistoire du merle racontée par de Cherville dans Le Temps du 9 juillet 1897, celle du chien et du chat dans le même journal du 27 août suivant et celle des blattes opérant le sauvetage d'un compagnon tombé à Teau dans la Heoue Scient.de 1896 p. 809.
nécessairement de la prévision claire de ses résultats et encore moins de son efficacité.
II arrive cependant qu'un remarquable raisonnement s'allie parfois chez les animaux aux élans de la pitié. Une pie, raconte M. Thommerel, se laissa prendre par la patte entre deux branches qui se touchaient. Elle poussa des cris de détresse. Une dizaine de pies vinrent pour la délivrer; elles n'y purent réussir. Une résolution héroïque mit fin au supplice de la prisonnière; à coups de becs elle fut tuée.
Les fouines, assure-t-on, n'hésitent pas non plus à sacrifier celle qui ne parvient pas à se dégager du piège où elle se débat (i).
On a vu des singes se prendre de commisération pour des individus d'une autre espèce (2).
Les souffrances humaines elles-mêmes sont partagées spontanément par les animaux familiers. Qui ne se rappelle, tant les cœurs compatissants en ont été irrésistiblement émus, l'épisode du petit chien compagnon obstiné de celui que la chronique parisienne a qualifié d'enfant martyr (3) ?.
Le chien lèche les blessures de son maître et va quérir du secours (4).
Il y a des bêtes dont la sensibilité a été cultivée et qui, comme le terre-neuve, risquent leur vie poursauver celle de l'homme.
(1) Revue scienf, de 1888, p. 620.
(2) Même Revue de 1884.
(3) V. Le Temps du 28 septembre 1896 (S^çanarelle).
(4) V. Romanes, loc. cit. , p. 202.
Si les animaux s'élèvent à une certaine noblesse esthétique, leurs penchants pervers ne sont pas de nature à déchaîner parmi eux les passions haineuses dont les hommes offrent le spectacle dans leurs rapports individuels et sociaux.
Des scènes sauvages comme celles dont un témoin nous apportait récemment le récit d^une région océanienne où les blancs étaient aux prises avec lesindigènes(i)ne se produisentpas parmi lesbêtes. Celles-ci sont mues surtout par deux besoins, celui de se conserver et celui de perpétuer leur espèce ; leurs luttes sont ainsi passagères, tandis que les causes des antagonismes humains sont infinies comme les excès qu'elles engendrent. De la horde animale, a-t-on dit, à la horde humaine telle qu'on peut l'observer chez les plus grossiers spécimens de notre race, il n'y a pas loin ; s'il y a une morale humaine chez les animaux, il y a une morale animale chez l'homme (2).
Ajouterai-je, en généralisant ce troisième aperçu préliminaire, que dans Tordre des facultés auxquelles il se rapporte les bêtes, celles surtout qui revêtent les formes supérieures de la vie, éprouvent la plupart des sentiments inhérents à la nature humaine ? Amour, respect, reconnaissance, vanité, jalousie, honte, astuce, colère, ressentiment, pudeur même (3),
(i) Voir la relation du chef malais Tung Tao dans Le Temps du II janvier 1897.
(2) Ch. Letourneau, loc. cit.
Les Gauchas des Pampas, suivant Darwin, sont absolument, dépourvus de sentiments humains.
(3) D'après Manteg^azza.
etc., etc., tous ces mouvements psychiques se produisent chez elles et se manifestent d'ordinaire par les mêmes signes extérieurs que chez l'homme.
Il y a cependant, d'après M. de Quatrefages, certaines facultés morales ]qui manquent aux animaux et qui font de T humanité un règne à part. Si Thomme, dit à peu près le célèbre anthropologiste, ne se distingue pas essentiellement des autres êtres animés par ses caractères anatomiques, physiologiques et même intellectuels, il s'en sépare radicalement par ses sentiments religieux, c'est-à-dire par la notion qu'il a d'une puissance surnaturelle à laquelle il est entraîné à rendre un culte.
Sont-ils vraiment des contradicteurs convaincus, consultent-ils sincèrement les faits etl'expérience dont ils se montrent d'ailleurs si jaloux les adeptes d'une certaine philosophie positive qui prétendent reconnaître dans les hautes séries animales le germe d'une conception religieuse ?
Non, dirons-nous avec un maître éminent, a l'animal n'a jamais le rayon » (i) ; il est absolument fermé à la vision intuitive de la conscience humaine ; rhomme seul s'élève à l'idéal divin, si étroites que soient ses affinités avec les autres créatures terrestres, quelque valeur que l'on puisse attachera Vhypothèse de ses humbles commencements.
Mais, objecterons-nous, l'exception psychique que
(i^ E. Caro, ses Études sur M, Littré et le positivisme, p. 263. éd.dei883.
Signale le naturaliste français justifie-t-elle la classification qui érige Thomme en un règne autre que le règne animal ? La religiosité est un état dont les libres penseurs se débarrassent, que la maladie soit physique, soit morale anéantit souvent et il y a des peuples qui ne professent aucune religion (i).
Je dépasserais sans nécessité le but de l'argumentation dont ces pages ne sont que le prélude, si je m'engageais ici, ne serait-ce que par une simple mention dans les controverses philosophiques relatives aux attributs de la sensibilité immatérielle, c'est-àdire à la substance de l'animalité qu'une doctrine ancienne confondait avec celle de l'humanité en embrassant «jusqu'à la communauté d*âme l'universelle fraternité » (2).
Il me suffit d'avoir cherché à démontrer qu'en général et aux différences de degrés près, les phénomènes de la vie physique, intellectuelle et morale sont de même essence chez tous les animaux.
(i) Par exemple les sauvag-es de l'île de Luçon, les Bondjors de de rOubang>hi. Les plus inférieures des races océaniennes et africaines n'ont pas de mots pour exprimer les idées de divinité^ religion, justice.
M. Vacherot dans Science et conscience estime qu'il y a d'autres, caractères propres à l'espèce humaine. Selon lui Thomme seul est vraiment politique suivant la définition d'Aristote ; seul il a le sentiment esthétique, seul il possède le lang'age.
Sur ces trois points qui ne marquent entre l'homme et les. animaux aucune différence proprement spécifique, je me réfère aux observations sommaires recueillies dans ces pages relativement à la sociabilité des animaux et aux institutions qu'elle engendre (§ 7), à leur goût pour l'harmonie (§ 5) et à leurs aptitudes de communication entre eux par la voix et par les gestes (§ S in fine),
(2) Micbelet et ses réflexions sur la métempsycose.