CHAPITRE VII
li’établiSBentent d’une nionarcliie ou domination universelle devient de jour en Jour iilus facile.
Nous ne ferons qu’indiquer brièvement ce qui déjà, selon la pensée de plusieurs graves esprits que nous avons eu l’occasion de consulter, facilite aujourd’hui l’extension ou l’invasion d’un gouvernement unique par toute la terre, ou tout au moins par tout le vieux monde.
Comme moyens de conquête, nous avons :
1 " Les canons rayés, qui vont chercher l’ennemi à une ou deux lieues d’éloignement et renversent les murailles et les remparts à peu près à la même distance ; 2“ les vaisseaux à hélice, dont la marche rapide brave les vents et la tempête et transporte avec une célérité incroyable les troupes et les munitions à travers les mers, sur les plages les plus lointaines ; 3° les canonières, les batteries flottantes et une multitude d’autres petits bâtiments blindés ou recouverts d’épaisses bandes de fer à l’épreuve du
DOMINATION UNIVERSELLE
boulet, qui vomissent de leurs flancs le ravage et la mort, pendant qu’ils protègent contre les traits ennemis ceux qui les montent et gouvernent ; 4“ tous ces autres engins de destruction inventés dans les siècles qui nous ont précédés et que le nôtre multiplie chaque jour en les perfectionnant ; 5” l’établissement et le jeu régulier de la conscription qui, en quelques semaines, met sous les armes un nombre effrayant d’hommes et puis les y maintient durant autant d’années que l’a décrété le prince. Naguère lés populations résistaient à cette coupe annuelle d’hommés ; elles ne pouvaient tout d’un coup se façonner à cette servitude, et de nombreux réfractaires manquaient chaque année à l’appel. Aujourd’hui, personne n’ose réclamer. Tous acceptent le joug et deviennent des instruments dociles entre les mains des arbitres de ce monde.
Comme moyens de rapports, de commerce et d’unification entre les divers peuples du globe, nous avons :
1 “ Les chemins de fer, qui rapprochent les distances, facilitent les transports, abrègent les voyages, placent les principales villes de tout un continent à côté, pour ainsi dire, les unes des autres, et font jouir les habitants du Nord
184 ' DE l’antechrist
des denrées et des fruits du Midi, presque en même temps que ceux du pays, qui les a produits et vendus ; 2® l’abolition graduelle des douanes et des prohibitions pour les matières commerciales, la liberté naissante et qui deviendra bientôt générale et absolue de leur importation et de leur exportation, la réforme progressive des monnaies qu’on ramène insensiblement à un type unique, les banques, les lettres de change, les souscriptions aux emprunts des divers Etats *, 3® enfin toutes les inventions propres à universaliser le commerce et les rapports des hommes entre eux, qu’ont faites les siècles précédents et qu’a développées l’époque actuelle en y ajoutant les siennes, qui sont vraiment merveilleuses.
Comme moyens de gouvernement et d’administration, nous avons :
1® La centralisation administrative par laquelle, à l’aide de ministères ou vastes bureaux siégeant dans la capitale et fonctionnant sous les yeux du souverain, un immense empire peut être gouverné simultanément, uniformément,' autocratiquementf et tout fonctionnaire civil,
militaire et judiciaire est envoyé, installé, changé, destitué, gradé, réprimandé, excité et
DOMINATION UNIVERSELLE 185
dirigé sans opposition ni réclamation de la part des peuples accoutumés à une obéissance toute passive vis-à-vis de ces innombrables rouages administratifs qui, en définitive, reçoivent tous le mouvement de la main directrice du toutpuissant monarque.
2® Les télégraphes électriques, la plus curieuse des découvertes, au moyen de laquelle il est facile de communiquer durant le même quart d’heure avec les régions les plus lointaines ; un chef quelconque peut, en un instant, intimer ses ordres à ses subordonnés et être, le moment d’après, informé de leur exécution ; un despote résidant en son palais, au milieu de ses ministres et courtisans, en se mettant à table avec eux, pourra ordonner l’arrestation d’un rebelle à mille lieues de sa présence et apprendre, avant la fin de son repas, qu’il a été ponctuellement obéi et que le coupable a subi son châtiment.
3“ Enfin, l’abaissement des caractères et larecherche immodérée des fonctions publiques, phénomènes qui procurent à un gouvernement absolu une foule de serviteurs avides d’argent et de pouvoir, prêts à exécuter tout ordre, pourvu que l’obéissance soit lucrative, donnant à entendre par leurs exemples, et quelquefois
DE l’aNTECHRIST
par leurs discours, que la religion d’un fonctionnaire public consiste uniquement en l’exact et fidèle accomplissement de la volonté de ses chefs, croyant que de la part de ce fonctionnaire un examen de ce qu’on lui commande est presque une révolte et que le chef seul a le droit de décider de la bonté ou de la perversité d’un acte, et de la sorte préparant la multitude à courber la tête sans murmure et sans plainte sous le joug du premier despote qui aura l’énergie sulfisante pour la contraindre à l’observation de ses décrets, quelque injustes, violents, tyranniques et baibares qu’ils soient. H va sans dire que l’Etat lui-même, ou le gouvernement en Europe, comme chez les peuples esclaves de l’Asie, favorise ces tendances, qui se traduisent déjà en habitudes. « De nos jours, a dit un illustre publiciste^ l’idée de l’Etat tend à devenir une sorte de religion, où aucun droit ne prévaut contre la puissance publique, où les théories triomphantes font, du pouvoir retrempé aux sources démocratiques, le directeur de toutes les consciences, l’inspirateur de toutes les pensées, le modérateur suprême de tous les intérêts (1). » « La liberté et la dignité de l’indi-
(I) M. L. (le Carné.
DOMINATION UNIVERSELLE
vidu, s’écrie un célèbre orateur catholique, ne risquent-elles pas de disparaître sans retour dans la souveraineté absolue de l’Etat, ce despote qui ne meurt pas et qui promène déjà partout son irrésistible et impitoyable niveau sur un lit de poussière humaine (1). ? »
Arrêtons-nous ici, ne poussons pas plus loin l’examen des tristes penchants de notre siècle. 11 a fait, sous le rapport matériel, d’incontestables améliorations, et, "dans les sciences physiques, d’admirables découvertes. Mais, à cause de son esprit révolutionnaire et antichrétien, elles ne serviront point à rendre les hommes calmes, pieux, sages, et partant heureux. Elles deviendront, au contraire,, des causes de bouleversements nouveaux; qui aboutiront, en fin de compte, au despotisme affreux du monarque universel, l’Antéchrist. Elles l’annoncent* et lui aplanissent rapidement la voie. 11 saura, d’une façon admirable, s’en servir.
(I) M. le comte de Montalembert.
DE l’aNTECHEIST