CHAPITRE I
Conclusions générales.
Nous avons dit que le règne de l’Antéchrist serait immédiatement préparé par l’introduction du gouvernement démocratique ; qu’il amènerait le triomphe du socialisme ; qu’il décréterait la mise en pratique des utopies communistes ; qu’il esayerait de faire un seul peuple de tous les peuples ; qu’il organiserait l’égalité universelle sous le plus affreux despotisme , enfin que sa domination sur Tunivers, n’ayant duré qu’un très-petit nombre d’années, ferait place à une admirable époque de paix, de justice et de félicité • sous l’égide triomphante du christianisme complet, qui n’est autre que le catholicisme.
Or, il est impossible de ne pas voir que tous ces préparatifs, s’ils ne sont déjà faits, sont en voie rapide de se faire.
Et d’abord, le régime démocratique remplace partout le monarchique. H est visible que, en Europe, aucun pouvoir de nos jours n’est inviolable. Combien de couronnes sont tombées ou
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devenues chancelantes depuis un demi-siècle, et surtout en ces derniers temps ! La société actuelle se trouve évidemment sous la domination d’une idée hostile aux trônes héréditaires. Tous les rois sont plus ou moins détrônés, car il n’y en a aucun, même parmi ceux qui sont debout, qui n’ait incontestablement moins de pouvoir que ses prédécesseurs. Le principe de la souveraineté populaire, proclamé en 89, a suivi sa marche envahissante. S’il a concentré et concentre encore çà et là une grande autorité dans un homme, cet homme, ce n’est pas un roi, mais un dictateur. Aujourd’hui le mouvement révolutionnaire et démocratique entraîne le monde entier.
« L’Europe avait en France, lors de notre monarchie de huit siècles, le centre de son intelligence, de sa perpétuité et de son repos. Privée de cette monarchie, l’Europe a sur le champ incliné à la démocratie. Le genre humain, pour son bien ou pour son mal, est hors de page. Les princes en ont eu la garde noble. Les nations arrivées à leur majorité prétendent n’avoir plus besoin de tuteurs. Depuis David jusqu’à notre temps, les rois ont été appelés ; la vocation des peuples commence. -Les courtes et
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petites expéditions des républiques grecque, carthaginoise, romaine avec esclaves, n’empêchaient point, dans l’antiquité, l’état monarchique d’être l’état normal sur le globe. La société erttière moderne, depuis que la bannière des rois français n’existe plus, quitte la monarchie. Dieu, pour hâter la destruction du pouvoir royal, a livré les sceptres en divers pays à des rois invalides, à des petites filles au maillot ou dans les aubes de leurs noces. Ce sont de pareils lions sans mâchoires, de pareilles lionnes sans ongles, de pareilles enfantelettes têtaiit ou fiançant, que doivent suivre des hommes faits dans cette ère d’incrédulité.
» Les principes les plus hardis sont proclamés à la face des monarques, qui se prétendent rassurés derrière une triple haie d’une garde suspecte. La démocratie les gagne ; ils montent d’étage en étage, du rez-de-chaussée au comble de leurs palais, d’où ils se jetteront à la nage par les lucarnes (1). »
Répétons-le donc encore, la société européenne est actuellement minée, secouée, ébranlée par l’idée démocratique qui l’envahit progressivement et la dirige même déjà dans toutes ses
(I) Châteaubriand. Mémoires d’outre-tombe.
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entreprises quelque peu considérables ; ce qui est, de l’avis d’hommes graves et réfléchis, un symptôme de décadence et de ruine et une préparation au despotisme universel, despotisme que doit établir, d’après les prophéties, ce puissant dominateur que nous appelons l’Antéchrist.
Nous ne courons pas moins rapidement vers le triomphe du socialisme. C’est la doctrine, comme on sait, qui accorde à l’Etat le droit et le pouvoir d’absorber toutes choses en lui, tous les intérêts, toutes les fortunes^ et même, en un sens, tous les individus. Or cette absorption croissante, ne voyez-vous pas que l’Etat la pratique invariablement depuis l’avénement de la démocratie ? Et par qui se trouve-t-il encouragé et poussé à cet accaparement progressif? Par les peuples eux-mêmes qui, depuis qu’ils se sont émancipés de la tutelle des rois, s’abandonnent aveuglément aux décisions et aux soins de l’Etat en une infinité de choses qui devraient ne point lui appartenir. Je ne veux pas faire une fastidieuse énumération à l’appui de ce que j’affirme. Je prie seulement le lecteur de réfléchir :
Premièrement, au système d'impôts actuel qui, s’étendant comme un vaste réseau, enlace
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et commence d’absorber toutes les fortunes particulières.
Qu’il examine en second lieu comment l’Etat s’est fait le tuteur des communes, des associations, des fabriques, des hôpitaux, des bureaux de bienfaisance, aussi bien que des mineurs et des pauvres, qui tous ne peuvent vendre ou acheter, se ruiner ou s’enrichir, faire l’aumône ou la recevoir, ou même la demander, sans l’avis préalable et le consentement exprès de ce directeur suprême et omnipotent.
Qu’on jette enfin un coup-d’œil sur cet immense arsenal de lois qui restreignent la liberté individuelle au profit de la communauté, et spécialement sur celle de la conscription militaire, qui, chaque année, arrache une foule d’individus à leurs travaux, à leurs habitudes et à leurs goûts, pour les employer exclusivement, pendant les années de leur jeunesse, au service de l’Etat, de l’Etat qui met ainsi les hommes en coupes réglées, comme fait un colon de ses prés ou de ses bois.
Ici je ne considère point toutes ces mesures gouvernementales sous le rapport de l’équité ou de l’opportunité. Je ne veux ni ne dois faire cet examen. Je me borne à constater ce qui est, à
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signaler la route que nous parcourons, à indi^ quer les plages, ou plutôt les abîmes auxquels elle nous conduit. Je ne m’érige ni en censeur, ni en apologiste; je n’exprime ni la satisfaction, ni la plainte. J’observe seulement, et puis j’élève pour un instant la voix, afin d’avertir mes frères, ego vox clamantis. Plaise à Dieu qu’ils veuillent m’écouter et qu’il ne me faille point ajouter que je parle dans le désert, clamantis in deserlo (1), quand je répète : Le socialisme, venant à la suite de la démocratie, va frapper à vos portes, et il entrera chez vous malgré vous, car vos portes sont ouvertes de toutes parts. De toutes parts elles laissent entrer le mal et ceux tqui le commettent. Votre nouvel état social, c’est la contrefaçon, ou plutôt le contre-pied de la cité de Dieu, dont le poète a dit que les portes en sont ouvertes de tous côtés, pour y recueillir le bien et récompenser ceux qui l’aiment. Undeqiiâque siait aperta civitalis ostia (2).
Nous sommes en outre menacés plus que jamais par le communisme. Une brève citation suffira pour persuader de la réalité de cette menace le lecteur le plus confiant en la solidité de
(1) Evang. selon saint Matthieu, ch. m. v. 3.
(2] Hymne de l’Eglise pour la fête de la Dédicace.
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l’édifice social actuel, parce qu’elle lui fera toucher au doigt les dangers graves et imminents auxquels se trouve exposée la propriété en nos jours d’indifférence religieuse. Je l’emprunte encore aux Mémoires d'outre-tombe. L’illustre auteur résume les pensées et les craintes des esprits qui observent les tendances sociales de notre époque. Après avoir dit que le passage de la royauté à la démocratie ne s’effectuera pas sans de nombreuses difficultés, il ajoute :
« Pour ne citer qu’un point entre mille, la propriété, par exemple, restera-t-elle distribuée comme elle l’est. La royauté, née à Reims, avait pu faire alors cette propriété en en tempérant la rigueur par la diffusion des lois morales, comme elle avait changé l’humanité en charité. Un Etat politique, où des individus ont des millions de revenus, tandis que d’autres individus meurent de faim, peut-il subsister, quand la religion n’est plus là avec ses espérances hors de ce monde pour expliquer le sacrifice. Il y a des enfants que leurs mères allaitent à leurs mamelles flétries, faute d’une bouchée de pain pour sustenter leurs expirants nourrissons ; il y a des familles dont les membres sont réduits à s’entortiller ensemble pendant la nuit,
to.
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faute de couverture pour se réchauffer. Celui-là voit mûrir ses nombreux sillons ; celui-ci ne possédera que six pieds de terre prêtés à sa tombe par son pays natal. Or, combien six pieds de terre peuvent-ils fournir d’épis de blé à un mort ?
« A mesure que l’instruction descend dans les classes inférieures, celles-ci découvrent la plaie secrète qui ronge l’ordre social irréligieux. La trop grande disproportion des conditions et des fortunes a pu se supporter tant qu’elle a été cachée. Mais aussitôt que cette disproportion a été généralement aperçue, le coup mortel a été porté. Recomposez, si vous pouvez, les fictions aristocratiques ; essayez de persuader au pauvre, lorsqu’il saura bien lire et ne croira plus ; lorsqu’il possédera la même instruction que vous, essayez de lui persuader qu’il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que son voisin possède mille fois le superflu. Pour dernière ressource, il vous faudra le tuer. »
L’égalité universelle est la conséquence naturelle de l’esprit d’indépendance qui domine aujourd’hui dans le monde. Elle existe pour tous les citoyens devant la loi en plusieurs pays
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comme en France, ce qui est un bien incontestable. Mais elle ne s’arrêtera point là, comme elle devrait faire ; elle veut aller beaucoup plus loin. Elle poussera ce qu’elle appelle son progrès, jusqu’à ce qu’elle aboutisse à la réalisation des doctrines communistes.
Or, il est clair comme le jour que cette égalite totale et absolue ne peut subsister longtemps par elle-même. C’est de la dernière évidence pour quiconque se donne la peine de réfléchir à ce qui devrait infailliblement arriver au lendemain du partage général des terres, entre des hommes qui diffèrent de forces physiques et d’esprit, de prudence et de calcul, d’énergie et de volonté, d’âme et de corps. Ceux qui la demandent et réclament aujourd’hui avec tant de clameurs seraient peut-être les premières victimes de l’accomplissement de leurs chimères. Il n’y • a que la pression d’un despotisme universel qui puisse maintenir partout cet uniforme niveau durant même le plus petit nombre d’années.
ïi’Antechrist seul établira ce vaste système d’égalisation. Et nous voyons sans, surprise, mais non sans douleur, la plupart des hommes de notre temps se façonner déjà à ce régime tyrannique, à cette résignation insouciante et
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hébétée, qu’il imposera partout comme conditions indispensables de son règne.
D’ailleurs, l’établissement de cette autocratie générale suppose encore une fusion de tous les peuples entre eux, ou plutôt leur réunion sous un sceptre unique. Mais n’v tendons-nous pas? Les nationalités se réveillent de toutes parts et semblent manifester la volonté ferme de ne former qu’un seul et même corps d’état. Déjà meme l’on rêve une confédération deVEurope pour de là arriver à l’unification du monde entier; ce qui encore n’est possible, avec les passions humaines actuelles, que par la voie des conquêtes violentes et sous la verge de fer du plus dur des despotes.
Car enfin « quelle serait une société universelle qui n’aurait point de pays particuliers, qui ne serait ni française, ni anglaise, ni allemande, ni espagnole, ni portugaise, ni italienne, ni russe, ni tartare, ni turque, ni persane, ni indienne, ni chinoise, ni américaine, ou plutôt qui serait à la fois toutes ces sociétés ? Qu’en résulterait-il pour ses mœurs, ses sciences, ses arts, sa poésie ? Comment s’exprimeraient des passions ressenties à la fois, à la manière des différents peuples, dans les différents climats ?
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Comment entrerait dans le langage celte confusion de besoins et d’images, produits des divers soleils qui auraient éclairé une jeunesse, une virilité et une vieillesse communes ? Et ouel serait ce langage ? De la fusion des sociétés résultera-t-il un idiôme universel, ou y aura-t-il un dialecte de transaction servant à l’usage journalier, tandis que chaque nation parlerait sa propre langue, ou les langues diverses seraient-elles entendues de tous? Sous quelle règle semblable, sous quelle loi unique existerait cette société ? Comment trouver place sur une terre agrandie par la puissance d’ubiquité et rétrécie par les petites proportions d’un globe fouillé partout ? 11 ne resterait qu’à demander à la science le moyen de changer de planète (1). »
L’unification de tous les peuples ! Mais ce serait le renouvellement, à proportions mille fois plus colossales, de l’antique confusion de Babel et le signal général des plus étranges chocs des races humaines sur la terre.
Aussi le plus simple bon sens politique est-il d’accord avec les textes bibliques que nous avons cités, pour nous apprendre que l’Antéchrist, après avoir procuré ou tenté cette opéra-
(f) Mémoires d’outre-tombe
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lion inouïe pendant trois ou quatre années au plus, la verra tout à coup se dissoudre et se fondre, en attirant sur le monde les plus affreuses catastrophes, jusqu’à ce qu’enfin lui-même succombe et périsse misérablement sous les gigantesques débris de ce superbe édifice social, qu’il aura voulu construire en haine du vrai Dieu et de sa vraie loi.
Enfin, nous croyons que l’idée chrétienne ne tardera point à dominer chez toutes les nations du globe, à la place de ces vains systèmes philosophiques, politiques et économiques qui devaient leur procurer le bonheur, mais qui n’ont contribué qu’à leur amener le trouble et le malheur.
Et cette espérance ^nous console grandement au milieu des spectacles d’impiété, d’injustice et de persécution dont nous sommes les témoins.
« Je ne trouve de solution à l’avenir que dans le christianisme et dans le christianisme catholique ; la religion du Verbe est la manifestation de la vérité, comme la création est la visibilité de Dieu. Je ne prétends pas qu’une rénovation générale ait absolument lieu, car j’admets que des peuples entiers soient voués à la destruction. J’admets aussi que la foi se des-
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sèche en certains pays. Mais s’il en reste un seul grain, s’il tombe sur un peu de terre, ne fut-ce que dans les débris d’un vase, ce grain lèvera, et une seconde incarnation de l’esprit catholique ranimera la société.
» Le christianisme est l’appréciation la plus philosophique et la plus rationnelle de Dieu et de la création ; il renferme les trois grandes lois de l’univers : la loi divine, la loi morale, la loi politique ; la loi divine, unité de Dieu en trois personnes ; la loi morale, charité ; la loi politique, c’est-à-dire liberté, égalité, fraternité.
» Les deux premiers principes sont développés ; le troisième, la loi politique, n’’a point reçu ses compléments, parce qu’il ne pouvait fleurir, tandis que la croyance intelligente de l’Etre infini et la morale universelle n’étaient pas solidement établies. Or le christianisme eut d’abord à déblayer les absurdités et les abominations, dont l’idolâtrie et l’esclavage avaient encombré le genre humain...
» Le christianisme, stable dans ses dogmes, est mobile dans ses lumières. Sa transformation enveloppe la transformation universelle. Quand il aura atteint son plus haut point, les ténèbres achèveront de l’éclaircir ; la liberté
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crucifiée sur le Calvaire avec le Messie, en descendra avec lui ; elle remettra aux nations ce nouveau Testament écrit en leur faveur et jusqu’ici entravé dans ses clauses. Les gouvernements passeront ; le mal moral disparaîtra ; la la réhabilitation annoncera la consommation des siècles de mort et d’oppression nés de la chute.
» Quand viendra ce jour désiré ? Quand la société se recomposera-t-elle d’après les moyens secrets du principe régénérateur? Nul ne peut le dire , on ne saurait calculer les résistances des passions (1). »
Sans admettre toutes les appréciations que contient ce passage, il est impossible de ne pas reconnaître la vérité de l’idée première, qui est : que le christianisme doit triompher sur terre de tous les esprits, et régner en même temps dans tous les cœurs, après un nombre d’années qui ne saurait être fort grand, à dater d’aujourd’hui.
Je m’abstiens de citer ici d’autres écrivains éminents chez lesquels la même pensée se trouve formulée en des termes peu différents. On peut voir ce qu’a dit là-dessus Joseph de
(I) Mémoires d'outre-tombe.
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de Maistre dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg, et notamment les pages où il ne craint pas de prophétiser la célébration du saint sacrifice de la messe à Sainte-Sophie de Constantinople avant la fin du présent xix* siècle ; pages trop connues, pour qu’il ne soit pas superflu de nous donner ici la peine de les transcrire.
Le triomphe définitif et universel de la foi catholique nous paraît donc certain et pas trop éloigné. « Veniet et non tardabit; il arrivera et il ne tardera point (1), « comme disaient les anciens prophètes, lorsqu’ils annonçaient le premier avènement du Fils de Dieu en ce monde.
Mais nous pensons également que cette victoire complète ne sera donnée d’en haut qu’après le règne de l’Antéchrist et la conversion du peuple juif. Car ce ne sera qu’alors et à la suite des désastres de ce règne anti-chrétien, que s’ouvriront les yeux des plus ténébreuses intelligences. Ce ne sera qu’alors, et par le zèle ardent des enfants de Jacob convertis, que tous les hommes seront ramenés au culte et à l’amour du Dieu jadis crucifié sur le Calvaire pour leur rédemption et leur salut.
(l) Prophétie d’Habacuc, cb. it, v. 3.
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