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CONSIDERATIONS GÉNÉRALES

Parmi les nombreux symptômes que peut présenter l'hystérie, l’aphasie est certainement un de ceux qui se rencontrent le plus rarement. C’est à peine si, dans le «Dictionnaire » de M.Jaccoud, on fait mention de l’aphasie hystérique, et l’on en chercherait vainement une description dans les auteurs classiques. M. Falret n’en parle que pour faire remarquer que la plupart des faits, publiés sous cette dénomination, doivent être considérés comme des exemples d’aphonie, de paralysie de Ia langue, etc. Outre la rareté des faits cliniques, une des causes qui a le plus contribué à laisser dans l'obscurité le genre de maladie qui nous occupe, est certainement la signification différente que, suivant les auteurs, on doit rapporter au mot aphasie.

La plupart des médecins anciens y faisaient rentrer la perte du langage occasionnée par la paralysie de Ja langue, l’aphonie, l'idiotisme, etc.

Aujourd'hui encore on est à peine tixé sur le véritable sens du mot, et tandis que MM. Jaccoud, Proust, etc., comprennent dans l'aphasie ou alalie la suppression de la parole occasionnée par l'hébétude et la paralysie de la langue (1), M. Charcot et la plupart des auteurs sont convenus d’éliminer dans cette étude tout ce qui a trait au fonctionnement plus ou moins régulier des

(1) M. Jaccoud divise l’aphasie en cinq classes : lo Aphasie ou alabie par hébétnde: 2° par interrufition de la transmission volontaire; &° par amnisie verbale ; 4° par défaut de coordination dans le centre moteur; 50 par paralysie de la langue.

Nues

instruments périphériques du langage (langue, voile du palais, larynx, main).

Certaines affections mentales, qui entraînent si souvent la perte du langage (idiotie, démence, etc.), doivent également être écartées. On ne dira donc pas, qu’un individu frappé d'idiotie, de crétinisme, et qui ne parle pas parce qu'il ne pense pas, est atteint d’aphasie, pas plus qu'on ne tiendra pour aphasique un individu paralysé de la langue ou du larynx, ou un muet.

M. Legroux (1) fait aussi remarquer que la signification du mot aphasie s’est un peu écartée de son sens strictement éthymologique. Appliqué d’abord à l’abolition du langage articulé, il désigne aujourd’hui Ja perte plus ou moins complète de la faculté de transmission ou de perception de la parole ou de l'écriture, en tant que cette perte n’est due ni à une lésion de l'intelligence, ni à l’altération fonctionnelle ou organique des appareils périphériques qui servent à la production ou à Ja perception des signes représentatifs des idées.

Nous dégageons donc de l’acception du mot aphasie tous les troubles du langage qui résultent de l’altération de l'intelligence ou du fonctionnement des appareils phonateurs. Le sens du mot ainsi défini, il nous reste à étudier l’aphasie en tant que symptôme.

MM. Kussmaul (2) et Charcot, par une analyse minutieuse de plusieurs observations, ont pu ramener à un certain nombre de types fondamentaux les formes si variées que cette affection revêt dans la clinique. Nous croyons donc, avant d’aller plus loin, devoir exposer l’état de la question et indiquer les principales conclusions qui ressortent des leçons de M. le professeur Charcot (3.

(1) Legroux. — De l’aphasie. Thèse pour l’agrégatlon, 1875. (2) Kussmaul, Die storuncen der sprache. Leipsig, 1877. Charcot. — Progrès m‘dical, 1883, n° 23. Lecons recueillies par le Dr Ch. Ferré.

(3) Pierre Marie. — le l'aphasie (Revue de médecine, n° 8.)

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Le langage étant un composé de sons et de signes conventionnels, ces sons et ces signes, par cela même qu'ils sont de convention, ont besoin d’être appris. Le premier acte de l'enfant, au point de vue de l'apprentissage du langage, sera d’associer telle sensation auditive ou visuelle à tel ou tel objet, telle ou telle idée. Les différentes sensations finiront à la longue par se graver dans la mémoire et par s’y classer.

L'ouïe est, on le comprend facilement, la seule porte d'entrée des signes phonétiques; la vue, celle des difiérents signes graphiques (écriture, mimique). Ainsi se trouvent constituées, par la réunion et la conservation de ces sensations diverses, deux mémoires différentes correspondant aux sens de l’ouïeet de la vue, absolument comme se forme la mémoire du toucher et de l’odorat. Bien que dans la pratique ces différentes mémoires (1) s'unissent intimement et semblent presque se confondre dans l’acte du langage parlé ou écrit, il n’en est pas moins vrai qu’elles conservent en dernière analyse une autonomie incontestable, et peuvent être isolées par telle ou telle lésion pathologique.

La réunion de ces deux mémoires auditive et visuelle, constitue ce que l’on pourrait appeler le côté passif de la faculté du langage.

L'individu, en effet, est apte à pouvoir comprendre le langage des autres ; mais il serait incapable de se faire comprendre à son tour. Pour cela il faut qu’il quitte son rôle passif; qu'il entre dans une phase active pour reproduire les signes phonétiques ou graphiques qu’il connaît; il lui faudra donc, comme pour tout acte moteur complexe, parvenir par des tentatives répétées, à la forma-

(1) Ces différentes mémoires sont susceptibles d'être subdivisées. — Ainsi Béhier cite le cas d'un individu qui avait conservé intacte la mémoire musicale, au point de vue de la transmission, et qui avait perdu celle du langage, puisqu'il pouvait chanter un air alors qu'ilétait incapable de parler.— De même tel mdividu aura plus où moins perdu la raculté de calculer, etc.

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tion ou plutôt à l'éducation des centres moteurs de coordination pour l'exécution des mouvements variés que nécessitent ces différents actes. Ces centres moteurs devront être en communication intime avec les centres de ces mémoires partielles, puisque ce sont elles qui fournissent à l'individu les modèles qu'il tente de reproduire (1).

La parole et l'écriture devenues possibles, l’accomplissement journalier de ces phénomènes moteurs donne lieu à une série de sensations spéciales. De même que tout d’abord se sont formées les mémoires auditive et visuelle, de même les sensations des mouvements divers accomplis pour parler ou écrire seront emmagasinées dans la substance cérébrale pour y former deux nouvelles mémoires partielles : la mémoire des mouvements de ia paroie et la mémoire des mouvements de l'écriture. En poussant plus loin l'analyse, on voit que ces mémoires, secondairement formées, peuvent suffire, alors qu’une des mémoires primaires (auditive ou visuelle) aurait disparu, à assurer le fonctionnement du langage parlé ou écrit (2).

Tel est, en résumé, d'après M. le professeur Charcot, le mécanisme de la formation du mot parlé ou écrit, en faisant, bien entendu, abstraction des phénomènes de l’idéation.

(1) V.-M. Magnan.

(2) M. Ferré rapporte l’histoire d'un malade de M. Charcot qui, à la suite d’une émotion vive à la chasse, perdit connaissance. Le lendemain, en se réveillant, il était paralysé des membres inférieur et supérieur droits. — Bredouillait en parlant et prenait un mot pour un autre.Vingt jours après, alors que la paralysie était presque entièrement disparue et que le langage était presque complètement revenu, il écrivit un ordre pour ses affaires; mais, ne peut relire sa lettre. Il avait pu écrire, mais il lui était impossible de relire sa propre écriture. — 11 ne peut davantage lire un imprimé et ne peut parvenir à épeler un mot qu'en imitant avec sa main, les unes après les autres, les lettres qui le compose. C’est grâce à la mémoire des mouvements de l'écriture qui est intacte qu'il peut parvenir à la connaissance du mot. (Progrès médical. n° 23. 1883.)

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Ces différentes opérations peuvent se ramener à deux ordres :

4 Des actes de réception auditifs ou visuels auxquels correspondent la mémoire auditive ou visuelle;

2 Des actes de transmission correspondant à la mémoire des mouvements de la parole et de l'écriture.

On peut donc diviser l’aphasie en deux grandes classes, suivant que l'obstacle se rapportera aux phénomènes de réception ou aux phénomènes de transmission. Dans la première classe, on rangera les individus quine comprendront pas le langage parlé, bien qu’ils ne soient pas sourds, et ceux qui ne comprendront pas le langage écrit, bien qu’ils ne soient pas atteints de troubles de la vision.

La première subdivision a été appelée par Kussmaul surdité verbale, la seconde cécité verbale (1).

Dans la deuxième classe se retrouvent les individus qui sont incapables d’articuler un mot, bien que le jeu des appareils phonateurs soit intact, et ceux qui ne peuvent écrire, bien que leur main puisse exécuter tous les mouvements. La première subdivision correspond à ce qu’on appelle logoplégie ou aphasie motrice; la seconde se nomme agraphie.

Ces divisions correspondent, pour ainsi dire, à des.

formes schématiques dégagées par l’analyse des compli-

(1) La cécité des mots avait déjà été observée par Gendrin: « Il existe des « malades qui se trouvent dans l'impossibilité de lire, mais qui peuvent écrire « par une sorte de souvenir des mouvements des doigts nécessaires pour « tracer les mots. La lettre une fois tracée le malade n’est plus capable de la « reconnaître ». Trousseau rapporte aussi un exemple de cécité des mots.— < Voici un malade qui ne peut plus lire et qui parle à merveille, Il ne peut

« déchiffrer le titre d'un journal. Cependant il est capable de ramasser une-

« épingle par terre. Ce qu’il y a de plus invraisemblable, c'est que cet homme « ne peut lire ce qu'il vient d'écrire très correctement. » — Mais c'est à Kussmaul qu'on doit d'avoir relevé que, dans la clinique, la cécité des mots peut

se présenter à l’état d'isolement, qu'elle présente le trouble pathologique d'une-

faculté spéciale qu'on pourrait appeler la mémoire visuelle des signes du. langage. (Progrès médical, n° 24.)-- Mlle Skwortzoff. Thèse de Paris, 1881.

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cations qui pourraient les obscurcir. I] est bien rare, en effet, de rencontrer dans la clinique un type pur de cécité, de surdité verbale, d’agraphie ou de Jogoplégie: et les exemples que l’on a coutume d’observer sont bien plutôt un composé de ces variétés différentes, où l’une d'elles prédomine plus ou moins que des cas types absolument tranchés. Ce sont ces formes de beaucoup les plus fréquentes, que M. le professeur Charcot désigne sous le nom d’aphasies complexes.

« L’explication de ces cas compliqués est en somme assez simple dès que l'attention est appelée sur la circulation artérielle de ces différents centres, et on conçoit aisément que, sidans quelques caslerameau artériel propre de tel ou tel centre est seul lésé, ce qui donne lieu à une des formes d’aphasies, dans la majorité des cas, au contraire, il y aura une lésion de la sylvienne elle-même à l'endroit où elle fournit une ou plusieurs des branches destinées aux centres du langage, et par conséquent les troubles qui en résulteront seront non plus isolés, mais multiples. Enfin, alors même qu’un seul rameau de ja sylvienne serait lésé, il peut se faire que les troubles fonctionnels soient multiples et semblent indiquer que les autres centres sont, eux aussi, atteints, mais ce n’est là qu’un phénomène fugitif, qui ne tarde pas à disparaître et qui s'explique aisément par la perturbation qu'amène, dans la circulation des centres voisins, la lésion du rameau artériel d’une des circonvolutions du langage » (1).

La rareté relative de types d’aphasie simple, pour ainsi dire, suffit à expliquer la proposition de Trousseau, à coup sûr trop absolue, que les aphasiques écrivent aussi mal qu'ils parlent et que ceux qui ne parlent pas du tout sont totalement incapables d'écrire.

(1) Pierre Marie, Loco citato.

Aujourd’hui, les cas de logoplégie sans agraphie ni cécité ou surdité verbale, ne sont pas rares; et Marcé, en 1856, avait déjà établi qu’il pouvait y avoir dans l’aphasie unefaltération du langage parlé et du langage écrit, simultanément ou isolément. Nous verrons que les observations que nous ‘rapporterons plus loin sont presque toutes des exemples bien nets de logoplégie.

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