HISTORIQUE
Ce n’est guère que dans ces dernières années qu, l’aphasie a attiré l’attention des médecins. Confondue qu’elle était avec l’aphonie, le mutisme, etc., il est bien difficile, en parcourant les auteurs anciens, de dégager cette affection de ces maladies similaires.
A plus forte raison ne trouve-t-on guère de renseignements sur l’aphasie hystérique.
J. Franck cite bien parmi les çauses de l’aphonie et de l'aphasie, les émotions morales, l’hystérie. Mais il confond aphonie, paralysie de la langue et aphasie, à ce point qu'il rapporte comme une aphonie hystérique, le cas de cette religieuse qui ne pouvait articuler que « Jésus », alors, dit Trousseau, qu'il s'agissait d’une aphasie véritable.
On trouve dans le Journal de médecine et de chirurgie de Vandermunde (1771), l'observation suivante : « En 1761, je fus appelé par une nommée B..., âgéede 20 ans; je la trouvai dans un état.de suffocation imminente.(Suit la description de l'attaque.) La malade ne pouvait prononcer une scule parole; il ne lui restait que quelques gestes pour annoncer aux assistants effrayés qu'elle suffoquait. Les parents de la jeune fille m'apprirent qu'elle n’était pas bien réglée et que toutes les fois que cette évacuation voulait paraître, elle éprouvait les mêmes accidents. Le même jour, je retrouvai ma malade muette et le bras droit paralysé. Ces deux accidents ne cédèrent qu'après quinze jours. Les mêmes accidents revinrent le mois suivant, mais ils ne furent ni si violents, ni de si longue durée. Le bras droit n'était pas paralysé cette
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fois, et la malade resta muette pendant cinq à six jours. »
Cette observation du D” Télingue est rapportée par Saint-H. Serres (1). Si les notions que nous avons aujourd’hui sur l’aphasie, ajoute cet auteur, avaient été répandues à cétte époque, Télingue aurait sans doute affirmé que sa malade était atteinte d’aphasie hystérique.
Nous ne trouvons rien qui puisse se rapporter à notre sujet dans les œuvres de Landouzy, de Brachet et de Briquet.
Trousseau, dans le cours de la discussion à l’Académie et dans ses cliniques, mentionne bien parmi les causes de l’aphasie, l’épilepsie, l'hystérie, certaines affections nerveuses, et cite à ce propos le cas de la religieuse de Franck; mais ne dit rien de plus. De même, M. Gallard affirme « qu’on peut voir la perte de la parole survenir accidentellement, sous l'influence d’un trouble nerveux...; sans parler de ces aphasies tout à fait passagères dues à de simples émotions morales, on en a observé de plus persistantes, dont la nature hystérique ne saurait être mise en doute». Malheureusement, nous n'avons pu trouver aucune observation dans les ouvrages de cet auteur.
Nous lisons dans le Bulletin de la Société médicale des hôpitaux, le fait suivant, cité par le D° Bucquoy : « J'ai vu une hystérique qui, à la suite d’une attaque, avait complètement perdu la parole, bien qu'elle eut recouvré connaissance, ainsi que sa mimique l’indiquait. J’ai été témoin chez cette femme d’une deuxième attaque d'hystérie et une seconde fois d'accidents d'aphasie », et à cette mêine séance, M. Delasiauve ajoute : « M. Moreau connait comme moi une hystérique depuis longtemps
(1) Considérations sur l'aphasie hystérique par le Dr St-H, Serres, professeur agrégé à la Faculté de Montpellier. 1880.
dans mon service. Pendant huit jours, elle est hémiplégique, pendant huit autres jours aphasique, à moins que des attaques convulsives ne viennent remplacer la paralysie ou l’aphasie, »
On voit donc que depuis longtemps déjà l'existence de l'aphasie hystérique avait été constatée et tout au moins admise en principe. Cependant, Falret, dans le Dictionnaire encyclopédique, ne semble pas disposé à l’admettre.
«Onatrès peu étudié jusqu’à présent l’aphasie produite par les maladies nerveuses, et les quelques documents qui existent sur ce sujet sont très incomplets. Sans doute, on a souvent signalé des états de mutisme plus ou moins persistants ou survenant sous formes d’accès à la suite d’une émotion vive, ou d’attaques convulsives dans l'hystérie et diverses névroses extraordinaires, telles que la catalepsie, l’extase..., Mais ces faits de mutisme continu ou intermittent dans ces maladies nerveuses doivent être soigneusement distingués de l’aphasie vraie, de même que l’aphonie nerveuse, si fréquente dans l’hystérie, qu’il faut bien se garder de coufondre avec l’aphasie,comme ie faisaient les anciens.Or, en ayant soin d'éliminer ces diverses variétés de la perte de la parole, observées dans les affections nerveuses, il reste bien peu d'observations authentiques propres à démontrer la production d’un état d’aphasie véritable dans l'hystérie et l'on peut même se demander si ce phénomène peut réellement survenir dans cette névrose avec les caractères qui lui sont propres ».
M. Legroux (1), au contraire, admet l'existence d’aphasies à répétition dans l’hystérie et dans certaines affections nerveuses.
En somme,quoique les documents sur lesquels on peut édifier l’histoire de l’aphasie hystérique soient peu nombreux, il nous parait démontré aujourd’hui que cette af-
(1) Legroux, De l’aphasie. Thèse d'agrégation, 1875.
fection existe et doit être considérée comme une espèce clinique à part. Si parmi les observations que nous rapportons ici, quelques-unes sont trop incomplètes pour qu'on puisse en tirer des conclusions rigoureuses, on ne doit pas oublier qu’elles ont été écrites dans un temps où le symptôme aphasie n'était pas encore dégagé de l'obscurité, Mais les dernières observations nous paraissent très concluantes.
Le D' Bateman, dans ses leçons sur l'aphasie, cite les trois cas suivants (1):
OBSERVATION 1 (Dr Ricter, de Wiesbaden).
Avphasie hystérique,
Femme hystérique, devenant aphasique régulièrement tous les jours à 4 heures de l'après-midi. Son intelligence ne paraissait, nullement altérée. L'accès se terminant par une abondante évacuation d'urine, suivie de sueurs et de sommeil, Cette aphasie périodique fut guérie par le sulfate de quinine.
OBSERVATION II (Dr Wells).
Femme de #3 ans, hystérique, s'aperçoit, à la suite d’une attaque, qu'il lui est impossible d’articuler un mot, bien qu’elle fût en même temps en pleine possession de ses facultés intellectuelles et physiques, Chose curieuse, la guérison de son aphasie coïncida avec une nouvelle attaque d'hystérie, qui survint dix jours après,
OBSERVATTION III (Dr Dunn),
Une jeune fille de 48 ans, tomba par accident dans ure rivière. On la retira en état de syncope. De prompts secours lui furent donnés, et elle guérit entièrement. Dix jours après, elle fut prise d’une attaque et jetée, pendant environ quatre heures, dans un état de stupeur complète. Lorsqu'elle en sortit, on remarqua qu’elle était privée
(1) Gazette hebdomadaire, 1869, — Baleman, De l'aphasie, traduit par Villars.
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de la faculté de parler et d'entendre, Pendant trois mois, ses seuls moyens de communication avec le monde extérieur furent les sens de la vue et du toucher. Trois mois après, un accident, survenu dans sa famille réveilla la faculté de parler; voyant sa mère en proie à une grande surexcitation, elle s'écria : « Wal's the mother? » Dès ce moment, elle commença à articuler; mais elle se trompe sur le nom des personnes et des choses. Neuf mois après, une violente émotion lui fit perdre la sensibilité pendant trois heures. Mais ce fut une crise salutaire, car la malade se réveilla en possession de ses facultés naturelles et de ses connaissances les ‘plus anciennes. La parole était complètement rétablie.