‹ De L'Aphasie SensorielleChapitre 27 sur 41 · ONE · texte numérisé non relu

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haute voix, si possible, un passage indiqué et de raconter ensuite ce qu'il contient. I] est bien entendu qu’on n'utilisera jamais dans ces expériences le nom, ni le plus souvent le prénom du malade, qui d’ordinaire restent parfaitement reconnus.

Dans tous les cas d’aphasie motrice vraie, corticale, que nous avons examinés, la cécité verbale existait manifeste ou latente.

Le degré d'alexie variait d'ailleurs avec chaque malade. L'une ne reconnaissait que quelques lettres ; d'autres reconnaissaient des mots mais pas une phrase entière; une lisait les mots isolés, mais les oubliait immédiatement. Aucune de ces aphasiques corticales ne présentait de cécité verbale absolue, complète. Ces troubles de la lecture mentale chez les aphasiques moteurs corticaux existent dans tous les cas, quel que soit le degré de culture intellectuelle du malade, On l’observe aussi bien chez les malades d’hôpitaux que dans la clientèle privée. M. Dejerine a observé un médecin, guéri aujourd’hui de son aphasie motrice, et resté hémiplégique droit, qui tant qu'il n’a pu parler convenablement, n’a pu ni écrire de la main gauche, ce qu’il fait aujourd’hui très facilement, ni comprendre ce qu'illisait. En outre l'intervention du centre auditif,'ainsi que l’avait bien vu Trousseau, ne suffit pas à réveiller les images visuelles. Cette cécité verbale, par retentissement d’une lésion du centre de Broca, peut durer plus ou moins longtemps, de quelques mois à six années et plus. À mesure que l’aphasie motrice guérit, que le malade peut prononcer quelques mots, la cécité verbale disparaît, le malade recommence à écrire, et en général l'alexie et l'agraphie disparaissent avant que la parole soit complètement récupérée.Il ne nous a pas semblé, dans nosrecherches, qu'il y eût une différence au point de vue du degré de l’alexie — entre une aphasie motrice légère, passagère et une destruction complète du centre de Broca. De nouvelles recherches seraient nécessaires à ce point de vue.

Nos collègues et amis A. Thomas et J. C. Roux, internes de M. Dejerine, ont continué et approfondi ces premières recherches. Ils ont démontré que, même chez les malades qui semblaient posséder « l'intégrité de la lecture, il existe néanmoins des modifications qui peuvent se présenter avec des intensités très différentes, mais suivant une loi qui est presque toujours la même. Ce sont là les troubles latents de la lecture. Pour les mettre en lumière, il faut les

provoquer. C'est en modifiant le dessin du mot ou l'agencement de ses lettres et de ses syllabes qu’on peut saisir ces altérations de la lecture. 1° Le mot sera écrit verticalement, en plaçant chacune des lettres qui le composent non pas à la suite l’une de l’autre, mais audessous l’une de l’autre ; 2° le mot sera écrit horizontalement en syllabes séparées ; 3° le mot sera écrit horizontalement en lettres séparées ; 4° enfin on présentera successivement au malade les diverses lettres qui composent un mot dont il devra faire la synthèse : c’est la lecture par lettres isolées. Chezles sujets normaux, même chez des neurasthéniques susceptibles de présenter certains troubles de la lecture, les résultats ont toujours été négatifs. De ces recherches qui ont porté sur 17 malades, les auteurs tirent les conclusions suivantes: 1° Les troubles de la lecture qui sont, pour ainsi dire, constants chez les aphasiques moteurs corticaux, disparaissent lentement, mais laissent encore, à une époque très reculée, des traces qu'il est possible de mettre en lumière; 2° L’aphasique moteur cortical qui recommence à lire recouvre successivement : a) le dessin du mot ; b) l'association des syllabes qui forment le mot ; c) l'association des lettres qui forment la syllabe ou le mot. Ils récupêrent en un mot la lecture dans un ordre chronologique absolument inverse de celui suivant lequel l'enfant apprend à lire.

Dansun travail plus récent Thomaset Rouxsesontattachés à déterminer l’état de l'évocation spontanée des images auditives verbales chez les aphasiques moteurs corticaux. « 1° Nous montrons au sujet un objet usuel (vêtement, partie du corps, etc.) dont le nom contient plusieurs syllabes; les objets choisis ne doivent avoir qu'une désignation. 2° Nous prononçons aussitôt plusieurs syllabes parmi lesquelles se trouve, soit la première syllabe du nom de l’objet, soit la dernière, soit la syllabe intermédiaire. 3° Lorsque la syllabe faisant partie du nom de l’objet est prononcée, le malade doit faire un signe affirmatif indiquant qu'il reconnaît cette syllabe. Chez les sujets normaux toutes les syllabes sont reconnues et sans hésitation; il en est de même chez les individus privés de la parole, mais non aphasiques (pseudo-bulbaires). L'expérience a porté sur sept aphasiques moteurs vrais ne parlant pas, ou n'ayant récupéré que quelques mots. Chez tous ces malades la première syllabe est assez souvent reconnue ; mais la dernière syllabe ou la syllabe intermédiaire ne sont jamais

OU

reconnues. Ce fait prouve que le malade n'évoquait pas l'image auditive du nom de l'objet, sinon il eût reconnu la dernière syllabe ou la syllabe intermédiaire. Dans le cas où la première syllabe a été reconnue, il faut admettre qu'à elle seule elle peut évoquer l'image auditive verbale. » |

Toutes ces recherches sont absolument concordantes entre elles : Elles démontrent l’union intime des centres du langage. Pour cette fonction du langage, comme l’a dit Freud, et comme nous l'avons montré avec notre maître M. Dejerine, il existe « une zone unique étendue du pied de la troisième circonvolution frontale gauche au pli courbe, et englobant la partie postérieure de la première circonvolution temporale. Chaque extrémité de cette zone comprend un centre d'images du langage : la circonvolution de Broca contient les images motrices d'articulation, la première temporale les images auditives, le pli courbe les images visuelles. Chacun de ces centres tire sa spécialisation de sa position dans la corticalité générale : Centre de Broca accolé à la zone motrice, centre de Wernicke en continuité avec la zone visuelle, pli courbe contigu à la zone auditive. Ces centres sont intimement unis entre eux par des fibres d'association que nous montre l'anatomie, formant un tout complexe indissolublement uni, une zone unique avec trois centres secondaires. Toute altération de cette zone en un point quelconque de son étendue entraîne, non pas des troubles limités à tel ou tel mode du langage, mais une altération de tous les modes du langage avec prédominance de ces troubles sur le mode correspondant au centre d'images directement atteintes par la lésion ». L’aphasie motrice domine si la lésion siège au centre de Broca, la surdité verbale domine si la lésion a détruit la partie postérieure de la première temporale, la cécité verbale domine avec une lésion du pli courbe, mais toujours en même temps on trouve tous les modes du langage altérés. En d’autres termes, jamais de forme pure d’aphasie avec une lésion de la zone du langage, toujours altération de tous les modes du langage avec altération plus marquée des images directement détruites par la lésion.

« Il ne faudrait pas croire qu'une lésion de cette zone entraînât des altérations égales pour les divers modes du langage; il existe en effet une véritable hiérarchie des centres, présidant aux diverses modalités du langage, hiérarchie tenant au mode même d'éducation et d’acqui-

sition des images; et les images sont d’autant plus fixes, d'autant plus résistantes, qu’elles sont d'ordre d'acquisition {plus anciennes. Les deux premiers centres, de beaucoup les plus fixes, sont les centres des images auditives et motrices d'articulation; ce n'est que beaucoup plus tard que l'enfant apprend à rattacher aux images auditives et motrices l’image visuelle des mots, transcription manuscrite ou imprimée de la parole entendue et parlée. L'écriture enfin est celui de tous les modes du langage qui s’apprend en dernier, aussi voit-on l'agraphie exister dans toutes les formes d’aphasie relevant de lésions siégeant dans la zone du langage » (Dejerine et Mirallié). Une lésion quelconque de cette zone, par exemple du centre de Broca, retentira donc d’abord sur les acquisitions les plus récentes, l'écriture, altèrera ensuite le fonctionnement des images visuelles, d’où l'alexie très nette, et retentira peu sur les images auditives, plus anciennes : la surdité verbale sera latente et il faudra la mettre en lumière. De même la destruction des images auditives, les plus anciennes, retentira sur tout l'appareil du langage entraînant des troubles de la parole parlée (paraphasie), l'agraphie et l'alexie.

Pour le langage intérieur, la conservation de ces trois images est indispensable. Ta notion du mot résulte de l’évocation simultanée des trois images auditive, motrice d’articulation et visuelle, et du passage rapide et facile de l’une de ces images à l’autre. Toutes les fois qu'un de ces groupes d’images a disparu, la notion du mot est altérée; le langage intérieur est atteint (Dejerine) ; l'évocation spontanée du mot dans le langage intérieur est impossible ou incomplète; ainsi s'explique le retentissement général de la lésion sur tous les modes du langage.

Mais cette zone du langage n'est pas isolée au milieu de la corticalité cérébrale. Chacun de ces centres est uni avec la portion de corticalité où siège la fonction générale dont il n’est qu'un élément spécialisé : Le centre de Broca est intimement uni avec les cellules d’origine des nerfs moteurs encéphaliques, aussi bien de l'hémisphère droit que de l'hémisphère gauche, et avec les noyaux bulbaires; le pli courbe est relié aux zones visuelles générales qui bordent la scissure calcarine dans l’un et l’autre hémisphère, la première temporale est en connexion intime avec les autres circonvolutions temporo-sphénoïdales, centre de l'audition générale. Que ces faisceaux

d'union de la zone du langage avec les autres zones de la corticalité soient détruits et le malade perd un de ses modes d'extériorisation ou de réception du langage; mais, ainsi que l'a montré M. Dejerine, toujours dans ces cas le langage intérieur est intact, caractère différentiel capital avec les lésions de la zone du langage. L'on a alors une variété d’aphasie pure : aphasie motrice sous-corticale, cécité verbale pure de Dejerine, surdité verbale pure. La notion du mot n’est en rien altérée ; la symptomatologie est réduite à la perte d’un seul mode d'expression de la pensée, tous les autres modes persistent, et en particulier il n’y a jamais d’agraphie.

L’aphasie motrice pure ou sous-corticale est facile à expliquer : Le malade a conservé ses images motrices d’articulation, il sait parfaitement et les mots qu'il veut prononcer et les mouvements nécessaires à leur prononciation; mais par suite de la destruction des faisceaux de projection de la troisième frontale, il ne peut passer de l'idée à l’acte moteur. On comprend ainsi la perte de tous les modes de la parole parlée.

Comment expliquer la cécité verbale pure? Pour M. Dejerine l’alexie résulte de la destruction des faisceaux qui unissent les centres généraux de la vision droite et gauche au pli courbe gauche. Le malade perçoit les mots écrits en tant que dessin, muis leur impression sur les cellules visuelles générales ne se transmet plus aux images visuelles du langage, et par suite ne réveille plus l'image visuelle du mot, la vue du mot ne réveille plus l’image visuelle du mot. Pour Rediich, l'alexie résulterait de la destruction des fibres qui unissent la zone visuelle général au centre auditif. La vue du mot ne réveille plus l’image auditive du mot et par suite la notion du mot. Cette opinion de Redlich, basée sur la négation des images visuelles, n'est pas acceptable. D'abord l'existence des images visuelles est surabondamment démontrée; la destruction du pli courbe donne une symptomatologie aujourd'hui bien déterminée. En outre, si l'opinion de Redlich était exacte, le malade devrait avoir de l'aphasie optique. En effet, si le malade ne lit pas par ce fait que l'image du mot, reçue dans le centre de la vision générale, ne va plus réveiller l'image auditive de ce mot, de même la vue d'un objet ne devrait réveiller l’image auditive de l’objet. En d’autres termes, le malade s'il ne lit pas les mots, ne doit pas davantage pouvoir

dénommer les objets. Or c’est le contraire qui existe. Il s’agit donc, dans la cécité verbale pure, d'un défaut de passage du centre visuel général au centre des images visuelles du langage. Au point de vue anatomo-pethologique, les trois autopsies publiées actuellement sont parfaitement concordantes entre elles et démontrent que la cécité verbale pure de Dejerine, résulte de la destruction des lèvres de la scissure calcarine, des lobules lingual et fusiforme et des faisceaux qui en partent. Cette variété (Dejerine, Redlich, W yilie) relève donc d’une lésion corticale : Le terme d’alexie sous-corticale ne saurait être conservé; on devra la distinguer comme cécité verbale sans altération de l'écriture ou plutôt comme « cécité verbale pure de Dejerine » qui le premier en a donné la localisation précise.

La surdité verbale pure doit s'expliquer comme la cécité verbale pure. Mais la seule autopsie publiée (Pick) est trop incomplète, pour quon puisse se faire une opinion un peu ferme à ce sujet.

Il nous est possible maintenant de résumer dans un tableau d'ensemble la conception générale de l’aphasie et la symptomatologie de ses diverses variétés, telles qu’elles résultent des travaux et de l’enseignement de notre maître M. Dejerine.

$ I. — Lésions de la zone du langage.

Aphasies vraies. Tous les modes du langage sont atteints et le langage intérieur altéré (D ejerine).

1° APHASIE MOTRICE CORTICALE : LÉSION DU CENTRE DE Broca :

a) Perte de la parole spontanée. Destruction des images motrices d’articulation. Conservation relative du chant.

b; Perte de la parole répétée. |

c) Perte de la lecture à haute voix.

d) Perte de l'écriture spontanée (sauf le nom propre du malade et quelques rares autres mots).

e) Perte ou altération très profonde de l'écriture sous dictée.

1) Conservation de l'écriture d'après copie : le malade copie en transformant l'imprimé en manuscrit.

g) Cécité verbale manifeste ou latente, altération de la lecture mentale. Jamais d'hémiopie.

h) Conservation de la compréhension de la parole parlée, mais altération de l'évocation spontanée des images auditives.

i) Hémiplégie droite dans l'immense majorité des cas par extension de la lésion à la zone psycho-motrice.

2° APHASIE SENSORIELLE. — LÉSION DU GyYRUuSs SUPRA-MARGINALIS, DU PLI COURBE ET DE LA PREMIÈRE TEMPORALE

a) Parole spontanée : paraphasie et jargonaphasie. Très rarement aphasie motrice. Images motrices d'articulation conservées, mais privées du contrôle sensoriel : le malade est un verbeux.

b) Parole répétée : impossible ou aussi altérée que la parole spontanée. Conservation relative de l’air du chant avec paraphasie pour les paroles. .

c) Lecture à haute voix : paraphasie et jargonaphasie.

d) Écriture spontanée : agraphie complète ou paragraphie et paraphasie en écrivant (sauf pour le nom propre du malade et quelques rares autres mots).

e) Écriture sous dictée : impossible ou mêmes altérations que pour l'écriture spontanée : paragraphie et paraphasie en écrivant.

f) Copie machinale, servile, trait pour trait comme un dessin, copie de l'imprimé en imprimé, du manuscrit en manuscrit. Copie très longue et très difficile.

g) Cécité verbale : perte de la compréhension de la parole manuscrite ou imprimée,sauf pour le nom. Hémiopie homonyme latérale droite si les faisceaux blancs sous-jacents sont coupés : donc inconstante.

h) Perte de la compréhension de la parole entendue : surdité verbale, sauf pour le nom et quelques räres autres mots.

i) Presque jamais de trouble moteur des membres.

Cette aphasie sensorielle comprend deux sous-variétés ordinairements reliquats de la forme précédente.

a) Surdité verbale corticale. — Les symptômes pour la parole, l'écriture, la compréhension des mots parlés sont ceux de l'aphasie sensorielle, mais la cécité verbale est moins accentuée. D'une façon générale le malade comprend plus ou moins ce qu'il lit, car il existe

des altérations latentes de la lecture mentale qu'il est facile de déceler.

b) Cécité verbale corticale. — Il s'agit d'une aphasie sensorielle où la surdité verbale a plus ou moins complètement disparu, bien que perceptible encore par instants. La cécité verbale est alors au premier plan. Parole et écriture comme chez les sensoriels.

3° APHASIE COMPLEXE. ToTaALe

Destruction complète de la zone du langage. Aphasie sensorielle avec aphasie motrice. Disparition de toutes les images du langage, avec altération profonde du langage intérieur.

a) Perte de la parole spontanée, répétée et de la lecture à haute voix comme dans l’aphasie motrice.

b) Cécité verbale avec ou sans hémiopie.

c) Surdité verbale.

d) Agraphie totale. Copie servile de l’imprimé en imprimé, et du manuscrit en manuscrit.

e) Hémiplégie droite.

$ II. — Aphasies de conduction centripète ou centrifuge.

Aphasies pures. Zone du langage intacte. Intégrité du langage

intérieur (Dejerine).

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