‹ De L'Aphasie SensorielleChapitre 41 sur 41 · IV. — CÉCITÉ VERBALE PURE · texte numérisé non relu

IV. — CÉCITÉ VERBALE PURE

OBSERVATION 62 (INÉDITE). — Due à l'extrême obligeance de M. le D° GAUCHER, que nous sommes heureux de remercier. Recueillie à l’hospice Desbrousses par notre excellent collègue et ami EscarT.

Cécité littérale presque complète : reconnaît bien le P, première lettre de son nom. Cécité verbale absolue. Reconnaît mieux les chiffres. Légère cécité psychique. Pas trace d'agraphie. Ecriture spontanée parfaite, écriture sous dictée parfaite. Copie défectueuse. Le malade, dessinateur, exécute spontanément les dessins, muis les copie très mal. Pas trace de surdité verbale. Pas de trouble de la parole. Hémianopsie homonyine droite, hémiachromatopsie. En suivant le tracé d'une lettre avecle doigt, il ne parvient à reconnaître que quelques lettres.

M. P... est âgé de 70 ans. Ses antécédents héréditaires ne présentent rien d’intéressant. Son père et sa mère sont morts dans un âge assez avancé, d’affection inconnue ; nous ne relevons ni névropathie ni affection mentale dans sa famille.

Les antécédents personnels ne sont pas plus instructifs.

D'une bonne santé habituelle, il n’a jamais eu qu'une pneumonie il y à quinze ans; il n’a jamais abusé de l'alcool, n’est pas syphilitique ; les urines sont normales, le cœur et les poumons sains, et sauf un certain degré d'artériosclérose, c'est un vieillard robuste.

Il y a environ six mois, il précise mal la date exacte, le malade était alors à l'hospice de Brévannes, une nuit il lui semble qu'il perd connaissance ; au matin il se réveille dans un état de malaise et de fatigue cérébrale, il éprouve des sensations étranges de déplacement dans la tête et se rend à la consultation. Depuis quatre ou cinq jours déjà, son entourage avait remarqué un grand changement dans ses manières d'agir et de raisonner ; il oubliait tout, était comme égaré et raisonnait mal; mais le fait qui le décide à consulter le médecin est l'impossibilité où il se trouve de lire. Il veut essayer de lire son journal, mais il

ne peut y arriver; il écrit facilement une lettre, mais ne peut la relire. A la visite médicale il eut une discussion. avec le médecin, et nous ne savons pourquoi, fut consigné huit jours. Depuis il ne vit plus de médecin'et chercha à quitter Brévannes ; il entre à l'hospice Debrousses dans le courant du mois d'août.

C'est un homme intelligent, il a reçu une certaine instruction. Ouvrier photographe, il à perfectionné certains points de techniqué de sa profession ; il est breveté et a consigné le résultat de ses travaux dans un manuscrit qu’aujourd'hui il ne peut relire. Il est doué de quelques dispositions artistiques, dessine et peint passablement le portrait ou le paysage. Nul trouble paralytique à noter, la parole est facile, il n’a ni aphasie motrice ni paraphasie, très rarement le mot lui manque dans la conversation.

En somme, il ne se plaint que de deux choses, d’abord de ne pouvoir lire, même ce qu'il écrit, ensuite d'oublier la plupart des choses. Il est très frappé de cet état bizarre et parle de suicide si cette maladie « extraordinaire » ne disparaît pas.

L'examen extérieur de l'œil ne révèle rien d’anormal. M. le Dr Albert Terson, chef de laboratoire à la clinique ophtalmologique, a bien voulu examiner son champ visuel ; il a trouvé une hémianopsie homonyme droite très nette et une hémiachromatopsie correspondante dans la partie du champ visuel perdu ; de plus, il a noté que dans la partie conservée le malade voyait fort mal les couleurs, le bleu est seul assez bien perçu. Il pense que peut-être à cause de ses troubles cérébraux, il trouve fort mal le nom attaché à chaque couleur. Nous avons en effet remarqué de la paraphasie pour le nom des couleurs ; le malade déclare lui-même oublier souvent le nom des couleurs complémentaires.

Enfin au bord de la papille optique du côté droit M. Terson a noté une petite hémorrhagie, reste probable d’ancienne hémorrhagie ayant fusé le long de la papille optique lors du début des accidents cérébraux.

L'étude des troubles de la lecture chez notre malade nous a présenté les faits suivants :

Si on lui met une ligne d’imprimé devant les yeux, il reconnaît la direction des caractères, mais c’est tout; il voit les lettres mais ne les reconnait pas ; le le fait de la vision nette de tous les éléments constitutifs de la lettre, nous le mettons facilement en relief, en agençant une série de pièces de monnaie disparates de façon à figurer une lettre de l'alphabet. Le malade compte les pièces de monnaie, indique léur valeur sans hésiter, mais pour passer de cette représentalion idéographique à l'idée de la lettre, c'est-à-dire à la conception utilisable pour la lecture, il ne peut y arriver.

Il est des lettres qu’il reconnait plus facilement ; le P par exemple, initiale de son nom, est retrouvé au milieu des autres lettres et même dans certaines lettres. Si par exemple on lui montre une R, un B, il dit le plus souvent P ; la verticale et la boucle supérieure de ces deux lettres le frappent tout d’abord et ce n'est qu'en raisonnant qu'il remet en question la valeur des traits qu'il voit. Parfois il reconnaît une lettre, mais quelques minutes après il ne la reconnaît plus, bien que la distance et le caractère employés soient les mêmes.

+ I lit plus mal les lettres imprimées que les lettres de cursive. La grandeur des caractères lui facilite la tache.

La cécité Hltérale est donc très nette.

Les syllabes peuvent être épelées lorsque le malade connaît les lettres, mais la lecture des mots ne lui reste pas moins impossible dans Ja plupart des cas. Il lit souvent une ou plusieurs lettres dans le mot et ne peut achever le mot même après qu'on lui a énuméré chaque lettre. Il voit les parties constitutives du mot comme il a vu les parties constitutives de la lettre, de la syllabe, et cependant ilne lit pas le mot. La cécité verbale est aussi nette que la cécité littérale. En le faisant épeler, on lui fait lire la plupart des mots, mais il faut lui faire suivre la ligne avec le doigt ou une plume.

Il lit son écriture lorsqu'il vient d'écrire, car alors, comme ille dit lui-même, il se rappelle ce qu'il vient d'écrire ; mais le lendemain si on lui montre ce qu'il a écrit la veille, il ne reconnaît son écriture que parce que « les lignes sont inclinées » etil ne la lit pas.

Le trouble de la mémoire visuelle est encorc plus profond; si on lui fait lire une lettre en l'aidant, c’est-à-dire en lui disant les lettres, en épelant, en lui nommant les mots, arrivé à la fin de la phrase il a oublié les mots du début, les membres de la phrase antérieurement acquis, et le sens général de la phrase lui échappe. En somme, il ne peut lire ni lettre, ni mot, ni phrase; non seulementles signes conventionnels ne sont pas compris par son appareil visuel, mais de plus, lorsqu'ils le sont, la mémoire ne peut suffisamment les fixer, les retenir, pour qu'ils soient utilisés dans la lecture. La lecture est donc impossible.

M. P... reconnait les chiffres en général, il lit même des nombres de cinq, six et sept chiffres, mais avec beaucoup de difficulté, il lui faut beaucoup d'attention ; il fait assez facilement une addition de six chiffres, mais toute autre opération lui est impossible ; il déclare du reste qu'il a toujours été très mauvais calculateur.

Il n'a pas de cécité psychique, il reconnaît tous les objets, une figure géométrique, un emblème de jeu, cartes à jouer; il lirait un rébus.

F1G. 1. — Écriture spontanée.

L'écriture du malade n’est pas moins intéressante. Il n’y à pas trace d’agraphie.

L'écriture spontanée est parfaite dans le détail, la ligne est seulement inclinée de gauche à droite (fig. 1).

L'écriture dictée est également aisée et bien exécutée (fig. 2).

FIG, 2. — Écriture dictée.

La copie est au contraire extrêmement difficile. Le malade a mis plus d’une demi-heure pour copier ces lignes d’un journal : Aujourd'hui commenceront à Padoue des fêtes commémoratives en l'honneur de Galilée.

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FIG. 3. — Écriture copiée.

En faisant suivre au malade chaque lettre au moyen de la plume, et en appelant toute son attention, on l'empêche de sauter les mots, de les mêler, malgré cela il copie sans lire, sans comprendre, et la même phrase qu'il a copiée deux fois comme un dessin peut lui être dictée sans qu'il la reconnaisse.

Il copie mieux si on ne lui présente la phrase que ligne par ligne, car, mis en présence d'un passage de journal, il embrouille les mots et achève le mot d’une ligne avec partie d’un mot sous-jacent.

T1 copie la cursive micux que l'imprimé.

P... sachant dessiner, nous avons pu étudier parallèlement le dessin spontané et le dessin copié. De tête, il dessine facilement une figure quelconque, le trait est loujours haché et multiple, ses esquisses sont surchargées de lignes ; cela tient, dit-il, à ce que ma vue trébuche ; d’une part, j'apprécie mal la perpendiculaire; d'autre part, mon crayon ne va pas où je veux ; ces faits tiennent évidemment à son hémianopsie.

L'ensemble du dessin, comme le montre la figure où il a voulu dessiner une

tête quelconque (fig. A), répond à l’idée qu'il a voulu traduire, mais est encore très défectueuse, étant donné ce que faisait le malade avant sa maladie.

Mais sile dessin spontané est relativement assez bien exécuté, que de difficultés pour une simple copie.

Le malade qui, spontanément, est susceptible d'exécuter un paysage, une tête, copie très péniblement et très mal le moindre objet. Si on examine la clochette (fig. C) qu'il a copiée d’après nature, on ne reconnaitra à ce dessin aucune qualité artistique. Non seulement l’ensemble est défectueux, mais les traits sont ceux d'un enfant malhabile.

Un autre fait frappe l'observateur : la moitié droite du dessin est plus

F1G. B. -- Modèle. FIG. B.— Dessin copié.

mal traitée que la gauche, c’est là surtout que les traits sont hésitants, multiples, maladroits. Cefdéfaut de symétrie est enfrapport avec l’hémianopsie droite bien

qu’à l’état normal la difficulté du dessin soit plus ‘grande à ‘droite qu'à gauche.

La copie d’après une esquisse n’est pas plus heureuse; c’est toujours en tàtonnant, au prix d’une grande attention et d'un fouillis de traits que le malade arrive à conserver la symétrie et la physionomie générale du contour qu'il veut reproduire. Il ne peut s'empêcher de rire du griffonnage qu'on lui demande et déclaré qu'il ne voit plus suffisamment pour faire quelque chose de convenable. En copiant, dit-il, j'oublie parfois ce que je copie.

En dehors des divers troubles que nous avons énumérés et qui en font un type de cécité verbale pure analogue aux cas décrits par Bernard, Dejerine,

Notre malade ne présente rien de particulier, il n’a pas trace de surdité verbale ni d’aphasie motrice. Cependant, en ce qui concerne le nom des couleurs, il lui arrive parfois de donner à une couleur un nom qui ne lui appartient pas; cette paraphasie chromatique disparaît le plus souvent si on lui met les deux couleurs confondues à côté l’une de l’autre, le contraste lui permet de les distinguer.

De plus, lorsqu'il les a sur sa palette,

son pinceau ne les confond pas. Le malade

) se rend parfaitement compte que le nom

f des couleurs lui manque parfois, surtout

celui des couleurs complémentaires. Il

prétend encore avoir oublié un grand nombre de mots professionnels.

Les noms de rues, de quartiers sont effacés de sa mémoire ; il est incapable de se diriger en ville, car l'aspect de la rue ne suffit pas pour lui rappeler le nom de cette rue et les points où elle aboutit.

Enfin, il oublie facilement le but de sa promenade. Les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse sont bien conservés. Il récite de nombreux passages de l’'Enéide.

Le sens musculaire est chez lui intact.

Cette intégrité permet la suppléance si connue de la lecture visuelle par la lecture tactile. Cette suppléance est imparfaite, il reconnaît certaines lettres en traçant leur contour spontanément où sous l'impulsion d’une main étrangère ; mais beaucoup lui échappent. C’est ainsi qu'il trace les deux verticales et l'horizontale qui forment la lettre I dans leurs rapports exacts, il repasse plusieurs fois sur ces lignes sans saisir leur valeur.

Il reconnait encore des lettres découpées que l'on met entre ses mains pendant qu'on lui fait fermer les yeux, mais quelques-unes seulement, celles surtout dont le trait est continu, VS, l'O, le C, par exemple.

Les sensations tactiles sont en somme insuffisantes pour suppléer aux sensations visuelles et le faire lire.

De même la mimique, le geste traçant dans l'air le contour d’une lettre permettent de lui faire saisir quelques lettres, il reconnaît son nom ainsi tracé.

F1G. ©. — Dessin d’après nature.

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