‹ De l'apparition et de la dispersion des Bohémiens en EuropeChapitre 11 sur 11 · MADEMOISELLE LÉONIE DUFRESNE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE LÉONIE DUFRESNE

(Bxtraii dn journal Testafette.)

Un missionnaire anglais, M. Borrow, vient de publier un livre eu* deux sur les Bohémiens d'Espagne, désignés dans le pays sous le nom de Giianos et Zincali, race vraiment intéressante à observer, en raison de ses mœurs étranges, de sa vie vagabonde et du soin qu'elle met à ne se mêler avec aucun des peuples au milieu desquels elle se trouve placée. Nous allons donc extraire du livre de M. Borrow que^ <ques passages qui caractérisent d'une manière pittoresque l'existence de ces familles nomades.

L'histoire des Gitanos d'Espagne se divise en trois parties: la pre^ mière contient leur histoire générale et aussi une grande variété d'anecdotes et souvenirs des Bohémiens d'Angleterre, de Russie et de Hongrie ; la seconde partie renferme les aventures de l'auteur parmi les Gitanos et un ou deux chapitres de mœurs et usages ; la troisième traite de leur langage et de leur poésie. Cette poésie , bien loin ^'étre riche ou variée^ n'est qu'une collection de quatrains, ayant rapport ^ quelques circonstances de la vie privée.

2 LES GITANOS d'eSPAGNE.

Quand vivaient mon père et ma m( ro, Jamais une caresse, un mot ; Je n'ai plus qu'un seul petit frère, De naissance il eôt idiot.

Dans spi maison restai à son aise Le riche et mauvais Gitano.

Nous, sur qui la misère pèse, On nous jette dans un cachol.

Quelquefois, quand ces vers retracent un incident personnel, ils se font remarquer par leur tournure laconique et vive. En voici un exemple, où chaque membre de phrase a un sens complet :

So^ant de la maison, je me promène.

Aussitôt on accourt et Ton mVnchahio.

— Nous tenons un voleur, crient-ils bien haut. Les Espagnols ont pris un Gitano !

Ensuite à la prison Ton vient me prendre.

— Allons! devant Talcade il faut vous rendre. L'alcade dit : — Espagnols, quelle erreur !

C'est un Gitano, mais non un voleur !

M. Borrow s'est efforcé d'établir l'identité du langage rommany et du sanscrit; et, par ce moyen, de prouver que les Roms tirent leur origine de Flndoustan. Cette troisième partie renfermie en outre le vocabulaire de leur dialecte espagnol. Le langage des Bohémiens ne diffère que par les idiomes dans les diverses contrées où leurs tribus sont dispersées. Les principes en sont toujours les mêmes, et cela est si vrai, qu'il s'entendent facilement, quoique de nations différentes. — Quel que soit le motif de l'intérêt que M. Borrow porte aux Gitanos, il est évident qu'il ne saurait provenir de leur caractère moraL Le tableau qu'il nous en donne est des plus sombres. Ils n'ont qu'une seule vertu, si Ton peut nommer ainsi leur fraternité, leur attachen^ent ^Q castQ ou dç tribu. Or, cette affection même s'affôiblit de jour en jour. Il eat vrai qu'un frère n'est pas encore exposé à être victime ()e leiMrs spoliations, mais déjà ils ne s'entr'aident plus comme autrefois, Qu^nt au reste du genre humain, ils le regardent comme leur proiQ naturelle. Le vol, le brigandage, voilà le but de tout Gitano ; l2^ fraude, la ruse^ voilà ses moyens. Si le danger fond sur lui, inatimà% il résiste ; mais, s'il le prévoit, il renonce à le braver. Si Tavantage est de son côté, s'il peut espérer l'impunité, il ne recule pa$ devant un meurtre. La haine qu'Û porte aux Busné, c'est ainsi qu*ij nomme les Espagnols, cette haine est si mortelle que leurs nourrices vont jusqu'à maltraiter, jusqu'à blesser les enfans qu'on a rirnprn^ence de confier à leurs soins.

Par^as^ux > sales , ignorans , incapables d'une idée abstraite , ne pouvaut même se rendre compte du sens d'un mot , si ce mot n'entre D»9a dans la conversation du moment , les Gitanos ne connaissent pas leur propre histoire , et n'ont conservé aucune tradition. Leur éton-

LÈS GltANOS d'eSPAGNE. 3

*iettîent, leur admiration furent au comble, lorsqu'ils virent que leui' langage pouvait être écrit, et M. Borrow, afin de les en convaincre, les engagea à transcrire avec lui quelques prières. Ils n'ont ni religion, ni culte; ne croient ni en Dieu, ni à la vie future, et professent hautement de ne rien craindre de surnaturel. Les femmes , seules, ont quelques vagues superstitions; elles redoutent l'influence des mots cabalistiques» Ces femmes exécutent des danses , chantent des chansons obscènes et se prêtent à toute sorte d'intrigues ; mais , tf après les observations de Mi Borrow et le peu de succès des tentatives d'un voyageur de sa connaissance, il résulte que les Gitanas sont, personnellement , honnêtes femmes, La reconnaissance paraît être une qualité ignorée parmi eux ; au reste *, la haine indomptable qu'ils nourrissent contre tout ce qui n^est pas de leur sang, n'est guère propre à leur attirer l'attachement de ceux qui leur sont étrangers , et contre lesquels ils ont toujours à la bouche des menaces d'extermination. Entre eux , les Gitanos ne manquent pas de gratitude.

Pendant plusieurs siècles, les Gitanos furent poursuivis, en Espagne , par des lois sévères qui les menaçaient de mort s'ils persistaietit dans leur mode d'existence , et leur offraient une sorte de servage à la culture des terres {adscripH glebœ), s'ils se conformaient aux ordonnances. Cette période de persécutions fut précisément pour les Zincali 1* époque la plus florissante de leur existence. Ils maintinrent avec énergie leurs institutions primitives; séduisant, gagnant |la police chargée de faire exécuter les lois, ou les évitant par la ruse et même par les protections qu'ils savaient obtenir des agens de f autorité. En 1783, un édit de Charles III, en leur octroyant certains droits de bourgeoisie, leur permit d'exercer quelques métiers libres, quelques professions, et, depuis ce temps, par une étrange vicissitude , la fraternité nationale des Zincali est fort en décadence. Les plus riches d'entre eux font tous les jours quelques progrès dans la vie civilisée , ou plutôt adoptent les habitudes de la bourgeoisie, tandis que les pauvres travaillent dans les petits métiers.

La première rencontre de M. Borrow avec les Gitanos eut lieu à BadajoK. Il venait d'arriver, et se tenait sur le seuil de l'hôtelleriei lorsque deux hommes passèrent devant lui, dans la rue. Les reconnaissant au premier coup d'ceil pour des Gitanos, il leur dit un mot, un seul, auquel ils répondirent, et bientôt toute la ville sut qu'un Anglais était à Badajoz, qu'il parlait Rommany aussi bien que les frêres^ei qu'il était de leur caste! Tous ceux qui avaient assez de vêtemens et pas trop de modestie arrivèrent en foule autour du missionnaire , et bientôt sa chambre fut encombrée comme les salons d'un ambassadeur aux jours de réception.

A Badajoz , M. Borrow commença à remplir sa mission , mais il n'obtint que des résultats peu encourageant

Les Gitanos ne vont pas à la messe*, dit-il, et si jamais je les en^tendis parler de Dieu , du Sauveur ou de la Vierge , ce ne fut qu'au milieu d'exécrations et de blasphèmes. Leurs ancêtres paraissent avoir

LKS r.iTANOs d'esh.u;ne.

eu qttelqne croyance à la métempsycose , mais à présent leurs descendans se raillent beaucoup de cette idée et sont persuadés queFâme et le corps cessent d'exister au même moment Leur raisonnement ne manque pas de justesse quant à la métempsycose : « Nous avons été assez médians et assez misérables en cette vie , disent-ils ; pourquoi y reviendrions-nous ?» Je traduisis dans leur dialecte et je leur lus souvent quelques passages des saintes Écritures, notamment la parabole du Lazare et celle de TEnfant prodigue , leur disant que celui-ci avait été aussi méchant qu'eux-mêmes, et que tous deux avaient bien été aussi misérables , mais que Lazare , espérant avec une foi vive la résurrection promise , avait été reçu dans le sein d'Abraham et des prophètes, et que Tenfant prodigue, s'étant repenti, avait été pardonné et aimé autant que le bon fils. Je les vis m'écouter avec admiration... Hélas ! ce qu'ils admiraient, ce n'était pas ces sublimes et consolantes vérités, c'était de voir que leur jargon pouvait être écrit et lu I Dans ma mission, qui avait pour but de les éclairer de la lumière divine, je n'obtins jamais qu'une seule fois des paroles d'approbation, ce fut une femme qui les prononça, et encore le sens en étaitil presque négatif: « Frère, vous nous dites d'étranges choses, peul- » être sont -elles vraies! Il y a un mois je n'en aurais rien cru; mais «j'aurais cru moins encore voir aujourd'hui quelqu'un qui pût les écrire nenRommany ! »

De Badajoz , M. Borrow se transporta à Cordoue , , et voici ce qu'il recueillit dans cette ville sur la caste qui fait l'objet de ses études : De long- temps je n'oublierai les gitanos de Cordoue, qui me reçurent très bien, persuadés qu'ils étaient de mon affinité avec leur race. Ils m'ont dit que jamais ils ne reçoivent d'étrangers, si ce n'est aux fêtes de noces ; ces jours-là, leurs maisons sont ouvertes à tous venans. Quelquefois aussi des Bumè (Espagnols de distinction) viennent entendre leurs chansons et causer avec les femmes ; mais ceux-ci , m'ont-ils assuré, sont invariablement leurs dupes, eu même temps qu'ils se servent utilement de leur influence et de leur protection. Quant à moi, j'étais regardé comme un des leurs, et ils ne se faisaient aucun scrupule de me mettre dans leur confidence. Il en résulta que je fus témoin de quelques scènes remarquables.

Une nuit, nous étions une vingtaine, iiommes et femmes, rassemblés dans une longue salle basse , au rez-de-chaussée d'une vieille maison située dans une allée sombre de la ville de Cordoue, qui elle-même a un aspect triste et grave; les Zincali discutèrent quelques questions de maquignonage, arrêtèrent quelques marchés, puis tous se réunirent autour d'un large brasero de charbon enflammé , et l'on se mit à deviser sobre las cosas de Egypto (sur les affaires d'Egypte, ou de la nation); je leur proposai alors,' comme nous n'avions pas d'autre moyen de passer le temps, de m'aider à traduire quelques actes de dévotion dans le langage zincalo, afin, leur dis-je, de voir si cet idiome, dont je leur avais souvent' entendu déplorer la décadence, ne pourrait pas servir à autre chose qu'à parler chevaux,

mules et marchv3s. C'est avec de telles précautions qu'il me fallut entourer mes efforts pour attirer rattenlion de ces ^tres singuliers sur des vérités saintes et éternelles. Ma proposition fut reçue avec acclamation , et je choisis le symbole des apôtres. Je récitai d'abord en espagnol et, suivant la coutume, sans m'arrêter, ce sublime résumé des croyances d'un chrétien; ensuite je le redis lentement, phrase à phrase, les Gitanos traduisant à mesure. Ils montraient l'application la plus constante et le plus grand intérêt à cette occupation toute nouvelle pour eux, et des discussions fort vives s'élevèrent sur la meilleure manière de rendre tel ou tel passage , plusieurs versions m'étant offertes à la fois. Moi, j'écrivais sous leur dictée, et lorsqu'elle fut terminée je lus à haute voix celte traduction due à la collaboration de tous. Quand la lecture en fut achevée, les Gitanos jetèrent un cri de triomphe et parurent très fiers du résultat de leurs recherches.

Des anecdotes fort nombreuses sont semées dans le cours de ces volumes ; les unes se sont passées sous les yeux de M. Borrovi^, les autres sont historiques ou traditionnelles, et racontées par lui d'une manière dramatique. Toutes servent à faire connaître le caractère gitano , et la plupart sont intéressantes ou par leurs acteurs , ou par leurs incidens. Nous en choisissons quelques unes d'un intérêt varié.

Assistons d'abord à une fête nuptiale : Tant que dura le jour, il ne fut question que de manger, boire , chanter et danser. Mais la partie la plus bizarre de la fête était réservée pour la nuit close. On avait préparé, à frais énormes, près de mille kilogrammes de sucreries de toutes façons , principalement des yemas, ou jaunes d'œufs recouverts d'une mince pellicule de sucre (friandise délicieuse); ces sucreries ne devaient pas être mangées ! non ; elles étaient destinées à un emploi tout à fait digne des extravagances gitanesques. On en joncha le carreau d'une grande salle , jusqu'à une épaisseur de trois pouces au moins, et puis, à un signal donné , les nouveaux mariés s'élancèrent dans la salle, dansant la Rommaly^ et suivis de tous les Gitanos et Gitanas exécutant la même danse! Il m'est vraiment impossible de donner une idée de cette scène incroyable. £n un instant les friandises furent réduites en poudre , ou plutôt broyées , pétries en une sorte de boue, et danseurs et danseuses couverts, barbouillés de jaunes d'œuf, de sucre, et de confitures jusqu'à mi-jambe ! Leur danse frénétique redoublait de violence. Les hommes se mirent à bondir, à hennir , à braire , à coqueriquer ; les Gitanas faisaient claquer leurs doigts comme des castagnettes , affectaient les poses les plus lascives et vociféraient des paroles non moins révoltantes que leurs attitudes. Dans un coin, le Gitano Sebastianilla , forçat échappé du bagne de Melilla, écorchait avec fureur les cordes d'une mauvaise guitare^ et tout en lui arrachant des sons diaboliques qui rappelaient l'air de Malbrouk s'en va-Uen guerre , psalmodiait de temps en temps la version zincala des paroles de cette vieille chanson.

De$ consciences nationales, — On a dit et répété souvent qu'il y a

dans notre cœur un témoin secret, la conscience, qui" accnse Flioranie dès qu'il se rend coupable de quelque faute. S'il en est ainsi , le témoin dans le cœur du Gitano est muet, ou bien peu écouté. Quant h la conscience, qu'on me permette de faire observer qu'elle varie de susceptibilité suivant les pays, les mœurs, les religions. Peut-être nulle part son témoignage n'est-il aussi redoutable qu'en Angleterre, J'y ai vu des hommes abattus, brisés sous le poids de leur conscience; je n'ai jamais rencontré cette souflfrance morale chez les Italiens ou les Espagnols. Les Gitanos ne semblent ni tourmentés, ni même affectés par les crimes qu'ils commettent habituellement.

J'ai toujours trouvé les Gilanas plus disposées à m'écouler que les Gitanos; ceux-ci étaient si préoccupés de leurs aifaires, qu'il leur était totalement impossible de penser à d'auires sujets. Les femmes montraient aussi plus de curiosité, plus d'intelligence; beaucoup d'entre elles avaient même une sorte de charme dans leur conversa-tion , et pourtant toutes étaient fort ignorantes et quelques unes très voleuses, et voleuses de profession. A Madrid , j'avais des conversazioni, ou, en espagnol, des tertulias^ avec ces femmes qui venaient régulièrement deux fois par semaine. Elles ne me faisaient aucun mystère de leurs projets ou de leurs coutumes ; mais leur conduite, devant moi , était toujours réservée et convenable.

Les habitans de la rue où je demeurais , voyant un grand nombre de ces femmes à l'aspect bizarre aller et venir chez moi , en furent étonnés et s'enquérirent du motif qui les amenait. Quand on leur eut dit quelle était ma mission , ce fut un concert d'exclamations d'incrédulité : « La conversion des âmes ! et des âmes »de Gitanas encore? Allons doncl c'est un charlatan ! d'ailleurs c'est »un Anglais, et les Anglais ne sont pas baptisés! Que peuvent lui «importer les âmes des autres! Non, non! ce n'est pas là son métier; » c'est un faux-monnayeur, et les Gitanas mettent en circulation ses «fausses pièces. Nous en avions bien besoin, vraiment! Madrid n'est «plein que de leurs mauvaises monnaies! «D'autres parlaient de sorcellerie et de sortilèges; enfin, les Espagnols ne savent attribuer que deux motifs à toute espèce d'actions : « le crime ou l'intérêt. »

Les Gypsies d'Angleterre. — Nous n'avons pas besoin de nous oc^ cuper long-temps de ces Gypsies. Quelle est dans nos campagnes la ménagère qui ne connaît par expérience leurs maraudeurs , leurs diseuses de bonne aventure et leurs tours de gibecière? Quel est l'amateur de courses ou de pugilat qui ne les rencontre partout, ces rois des arènes ? M. Borrow nous en donne une esquisse dont la couleur pittoresque variera heureusement la sécheresse de nos paragraphes.

(t A l'âge de quatorze ans, je fus témoin d'un duel pugilistique ; et pourquoi m'en cacherai-je? Le combat eut lieu sur une pelouse verdoyante, au bord d'un ruisseau, près l'antique église d'E... , à une lieue de N..., capitale d'un des comtés de l'Est. Là, j'ai vu dans toute sa gloire le redoutable Thurtell; ce Thurtell qui mérita le sur- QOm de Roi des Bibauds ; car partout où il se trouvait il était le

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luatire , et même dans les prisons sa voix commandait le silence. Je Tai vu , sur cette verte prairie , pâle et sombre, entouré de ses champions ; c'était lui qui avait provoqué le combat, comme il Pavait déjà fait plus de vingt fois auparavant. Il se vantait souvent d'avoir, le premier, semé dans les fêtes de campagne la discorde et les querelles fatales, et d'avoir changé une ville paisible et heureuse en un repaire immonde de juifs et de malfaiteurs de la capitale. Quelques instans avant que le combat fût engagé^ je vis trois hommes, montés sur des chevaux d'un aspect sauvage , galoper à franc étrier sur la grande route, se dirigeant vers la prairie, franchissant d'un bond les haies et un large fossé qui les séparait du lieu du rassemblement. « Voilà Gypsy Will et sa bande, grasseya un filou juif; nous aurons encore une bagarre. » Ce mot de Gypsy, qui eut toujours le don de m'intéresser, piqua ma curiosité ; et je considérai attentivement les nouveau-venus. Peut-être n'ai-je jamais vu trois individus d'un extérieur aussi remarquable que ceux qui venaient d'attirer mes regards. Deux d'entre eux avaient mis pied à terre et tenaient leurs chevaux par la bride. Le plus grand, et au premier coup d'oeil le plus intéressant des deux, était presque un géant, car il ne pouvait avoir moins de six pieds trois pouces : il paraissait âgé de vingt-huit ans environ. Près de lui était le chef de la bande, Gypsy AVill; et telle fut l'impression que cet homme me laissa ce jour-là, qu'il resta toujours présent à mon imagination jusqu'à sa mort, arrivée dix ans après : il fut pendif devant la prison de Bury-Saint- Ëdmond's, âgé de près de cinquante ans. Il me semble le voir encore , avec son teint basané , ses cheveux noirs et crépus, ses grands yeux noirs à fleur de tête, et dont le regard était fixe, soucieux et hagard. Il était enveloppé d'un jockey coat bleu très large , avec des culottes et des bottes de jockey, tenait à la main un fouet de jockey à manche plombé, etétait coiffé d'un chapeau très pointu à larges bords, tels qu'on les porte en Andalousie. Je fus frappé de cette bizarrerie» bien que plus petit que son compagnon, ayant tout au plus six pieds, il paraissait encore plus robuste. Quels muscles prononcés! quels membres nerveux ! — Le troisième Gypsy, resté à cheval, avait une apparence toute fantasmagorique ; son teint était comme cendré, et tout ce qu'il portait sur lui avait la même nuance. Ses bottes étaient poudreuses, car nous étions eu plein été, et son cheval même offrait une teinte gris poussière : les traits de cet homme présentaient un assemblage de laideur bizarre. Il avait perdu la presque totalité de ses dents, et pouvait avoir de trente à soixante ans. Il boitait, étant quelque peu estropié d'une jambe ; et, comme il était excellent cavalier, il n'avait guère envie de mettre pied à terre. J'appris qii*on le regardait comme le sorcier de la bande.

» Au risque d'ennuyer en parlant de ces Gypsies, j'en dirai encore quelques mots. Les deux antagonistes arrivèrent enfin ; il fallut écarter la foule et la ranger en cercle, ce qui est toujours difficile à obtenir et long à faire exécuter. Mais ïhurtell s'approcha des dètix

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Gypsies^ qui paraissaient être de sa conDaissance ; et, avec le sourire insolent qui lui était habituel, leur dit deux mots que je ne compris pas, bien que je fusse tout près d'eux : j'en devinai le sens. Les Gypsies sourirent à la parole de Thurtell ; puis, jetant les rênes de leurs chevaux à leur compagnon le cavalier, ils se mirent en devoir d'obéir au Roi des Ribauds ; et, en un clin d*œil, l'arène était libre. En effet, personne n'eût été assez mal avisé pour résister à ces géans et à la manière très persuasive dont ils se servaient de leurs fouets.»

Les Bohémiens d'Orient semblent avoir plus de vocation pour le métier de colporteur : les uns vendent des pierreries, d'autres des poisons.

M. Borrow connaît un de ces colporteurs, né à Constantînople, qui, dans l'exercice de son métier, a parcouru seul et à pied la majeure partie des Indes, a appris tous les dialectes malais et même celui de Java , l'île aux poisons.

Depuis quelques années , continue l'auteur, les savans se sont efforcés de faire adopter comme une vérité incontestable que, par suite de l'invasion de Timour-Lenk (Tamerlan) dans FIndoustan, et des cruautés commises dans ces contrées par ses hordes sauvages , une foule innombrable d'Indous abandonnèrent leur patrie, et que les Gypsies ou Gitanos des temps modernes sont les descendans directs de cette grande famille d'exilés, dont les membres dispersés se seraient fixés dans les pays d'Occident. Mais M. Borrow repousse cette théorie, comme étant fondée sur un anachronisme.

Les anciens auteurs nous apprennent l'arrivée en Europe, au quinzième siècle, d'Éygptiens aux cheveux noirs et crépus, portant des anneaux d'argent passés à leurs oreilles.

La France s'aperçut bientôt que la présence de ces étrangers était un fléau aussi redoutable que la pesle, et, pour l'en délivrer, ses magistrats s'armèrent de toute la rigueur des lois les plus sévères. Les Égyptiens furent traqués, tués comme des bêtes fauves.

La Péninsule leur offrit une retraite plus hospitalière et plus conforme à leur genre d'existence. Les mœurs et les coutumes d'Espagne permettaient à ces vagabonds d'exercer impunément leurs dilïérens métiers, et la nature même du pays favorisait leur disparition, lorsqu'un alcade par trop sévère prétendait punir les Zincali qui avaient dansé un fandango hasardé sur la place du marché, ou volé les bestiaux du fermier de l'endroit , ou joué le grand tour chez une jeune femme sans enfans ou chez quelque vieille dona bien riche dont l'unique passion était celle de son or. Peu à peu ces Zincali devinrent plus audacieux, plus dangereux, et bravèrent les lois, avec plus d'insolence en Espagne que partout ailleurs. Ils volaient çans scrupule, tuaient sans pitié, et, comme le dit M. Borrow dans ses premières pages, ils réussirent bientôt à mériter, comme peuple,; la plus odieuse réputation, réunissant à la fois tous les vices méprisables du juif et toute la cruauté sanguinaire du Thug indien, peu?r iequel le meurtre est un culte.

LES GrTANOS D ESPAGNET. 9

On dit 5 continue l'auteur^ que Tan 1648^ plus de huit cents de cesr misérables parcouraient la Gastille et l'Aragon, commettant les crimes les plus atroces. Toutefois, ils conservèrent un asile sûr, leurs gitanerias, quartier qui leur était réservé dans les villes; et, par le moyen de leurs Wmes, ils gagnèrent la protection de la noblesse galante et dissipée d'Espagne, dont les seigneurs toujours fascinés par les yeu\ noirs, les pieds lestes et l'allure libre de la Gitana, croyaient à une conquête aussi facile en apparence qu'elle était difficile en réalité. M. Borrow exprime plusieurs fois sa conviction que jamais, si ce n'est dans les romans, une Roma ne se prend de passion réelle pour un Busno (Espagnol). Quels que soient les charmes des séductions qu'elle emploie, ce ne sont que des moyens pour atteindre son unique but, l'argent. Une véritable liaison serait certainement punie de mort.

Préciosa , la délicieuse Gitanella de Gervantes , n'était pas une Roma de naissance, mais bien un enfant volé par les Roms. — M. Borrow prétend que la charmante nouvelle de l'immortel Saavedra peut avoir répandu et confirmé laT croyance très généralement reçue, que les Bohémiens sont voleurs d'enfans.

Il est hors de doute que les tribus ont fait un trafic de ta chair humaine, comme de tout ce qui pouvait rapporter quelque gain. — Les Gitanos d'Espagne l'ont vendue esclave aux Maures de Barbarie; les Gypsies d'Angleterre l'ont vendue esclave aux planteurs des bords de la Delaware; mais l'idée si caressée des auteurs de drames ou de romans, l'idée que les Bohémiens volaient les enfans pour les élever parmi eux, les initier à leur genre de vie , cette idée est repoussée par M. Borrow comme une absurdité impossible. Quinonès, de son temps, les accusait d'un crime encore plus affreux, de canibalisme , et raconte avec une sorte de satisfaction naïve qu'un certain juge , ayant nom dom Martin Fajardo , à Jaraîcejo d'Estramadure , prit quatre Gitanos et les mit à la question pour savoir de quel crime il devait les accuser. Or, dès la première torture , ces pauvres misérables ont déclaré avoir tué, puis mangé un des leurs dans la forêt de Las Gamas. M. Borrow rapporte encore d'autres anecdotes de faits également horribles ; mais, nous pensons comme lui que ces faits ne prouvent rien ; que peut-être quelque affreuse disette a pu réduire les Gitanos à une extrémité devant laquelle des chrétiens naufragés n'ont pas reculé, et que, en dépit des anecdotes, les chaudières des tentes n'ont contenu de tout temps qu'une oUa podrida aussi peu criminelle que celle de Meg-Merrilies.

Dans les chroniques historiques que M. Borrow a consacrées aux Gitanos, il n'oublie pas de mentionner la tragique histoire de la seconde Maria Padilla, issue de la famille des Pacheco , et la funeste influence qu'exerça sur elle , selon Guevara, « l'infidèle au teint basané. » L'époux de doua Padilla ayant péri sur l'échafaud, dans les guerres civiles entre les royalistes, partisans de Charles I" d'Espagne, et les comuneros, sa veuve défendit Tolède assiégée. Les Gitanos n'ont presque point conservé de traditions , et cependant

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le nom de Maria Padilla se retrouve dans leurs ballades. M. Borrow croit que cette race lui fut fatale ^ et que^ lors de la reddition de Tolède^ s' échappant avec sou fils sous les habits d'une paysanne, elle tomba entre les mains de faux frères, qui la firent périr pour s'emparer des joyaux qu'ils pouvaient croire en sa possession. Cette conjecture parait d'autant plus admissible que l'on n'a jamais su ce que devint Maria Padilla après sa fuite.

Dans les chapitres suivans, M. Borrow entre dans les plus grands détails sur les ruses et les artifices des Zincali , leur chiromancie et leur influence sans bornes sur la crédulité des riches. Voici un exemple curieux de leur manière de jouer ce qu'ils appellent hokkano baroy le grand tour.

« Une bande de Gitanos étant campée près d'un village , une des femmes alla chez une dame qui habitait seule une maison peu éloignée des tentes. Cette dame était une jeune veuve fort riche, sans enfans et très jolie. L'ayant saluée , la Bohémienne récita une pompeuse harangue qu'elle avait préparée pour la circonstance; c'était un éloge adroitement tourné des charmes irrésistibles de la dame , accompagné de l'assurance formelle qu'il n'y avait pas à la ronde bachelier ou hidalgo, veuf ou garçon, vieillard riciie ou jeune homme charmant, qui ne se mourût d'amour pour elle ; puis elle ajouta : « Moimême, belle dame, je me suis prise d'amitié pour vous , et comme nulle au monde ne mérite mieux que vous l'or que vous possédez , je veux vous révéler un secret dont vous êtes digne de profiter. Apprenez donc qu'un immense trésor est enfoui dans votre cave ; mais nous aurons grande peine à l'avoir, car il est enchanté, et l'on ne peut le retirer que la veille de la Saint-Jean. Nous voici îiu 18 juin, d'ici au 23, il nous reste cinq jours , vous réunirez quelques bijoux , quelques monnaies d'or et d'argent, et six cierges bénits de cire blanche ou jaune. Je viendrai avec ma sœur, nous romprons le charme du trésor, et vous serez comblée de richesses si prodigieuses, que vous exciterez l'envie des plus opulensdu pays. La veuve crédule, transportée de joie , crut avec une confiance illimitée les sornettes que lui débitait cette femme, et s'imagina posséder tout l'or de l'Arabie et tout l'argent du Potose. Au jour dit , la veuve attendait avec une vive impatience les deux larronnesses qui se gardèrent bien de manquer un aussi beau coup de filet Elles arrivent, s'informent si tout est préparé ; la veuve ayant répondu affirmativement , la première Gitana lui dit : « Ma bonne dame, l'or attire l'or, l'argent attire l'argent; ainsi donc allumons les cierges et descendons, car il se fait tard et nos conjurations demandent du temps. » Le digne trio descendit, les cierges furent allumés et placés dans les flambeaux rangés en cercle ; au milieu, on avait mis un gobelet d'argent où se trouvaient des pistoles, des piastres, et quelques bijoux de corail montés en or, mais de peu de valeur. Les Gitanas dirent ensuite à la dame qu'il fallait remonter l'escalier de la cave , et, arrivées à la dernière marche, elles joignirent les mains comme pour prier; puis, re-

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commandant à la daine de bien veiller à l'entrée de rescalier^ elles redescendirent et se mirent h parler dans la cave ^ contrefaisant les voix de cinq ou six personnes.

» Bon petit Saint-Jean, dit Tune, pourrons-nous avoir le trésor que vous gardez? — Oui, encore un peu de temps, et vous l'aurez, dit la sœur, imitant en fausset la voix d'un enfant de quatre à cinq ans. La dame écoutait avidement, et attendait avec une joie indicible le trésor enchanté, lorsque les deux femmes remontant de la cave, la première lui dit : « Courage, madame, tous vos désirs vont être accomplis. Prêtez-moi seulement votre plus belle jupe et votre mantelet, pour que je sois mise un peu plus convenablement. «Leur trop naïve dupe, ne se doutant de rien, s'en va chercher ce que lui demandaient ces impudentes voleuses ; celles-ci ne se virent pas plutôt seules, qu'ayant déjà empoché l'or et les bijoux non enchantés, elles prirent la clé des champs... et disparurent ! La veuve revint, leur apportant ses plus beaux habits. Ne trouvant plus personne à la porte, elle descendit à la cave, et s'apercevant aussitôt de la disparition des piastres et des bijoux, elle se mit à pleurer et à crier, mais bien en vain ; les voisins accoururent au bruit. Elle leur raconta naïvement son aventure qui fit rire tout le monde à ses dépens. Personne ne songea à la consoler de la fourberie des GitanaS;, qui excita au contraire l'admiration générale. Les deux sorcières se réfugièrent sans difficulté dans les montagnes où s'était campée la tribu. £t voilà comme la Gitanella peut dire :

« Je sais lire dans les étoiles ;

» Pour moi, Tavenir est sans voiles! » (i).

De tout temps les Zincali ont été accusés de s'adonner aux sciences occultes, de n'avoir point de religion, de pratiquer des cérémonies étranges ; et pourtant il est à remarquer que l'inquisition d'Espagne, malgré son excessive intolérance, a toujours fermé les yeux sur leur compte.

« Le soin de réprimer les excès des Gitanos , dit M. Borrow, fut entièrement confié aux autorités séculières et particulièrement à la Santa-Hermandad^ sorte de police instituée pour débarrasser les grandes routes des bandits qui les infestaient. Lors de ma résidence à Cordoue, je fis connaissance d'un vieil ecclésiastique , curé du village de La Puente, situé à deux petites lieues de Cordoue. Ce pauvre prêtre était retenu dans la ville et surveillé par les autorités en raison de ses opinions politiques, mais il allait et venait en liberté. Comme nous demeurions dans la même maison, il me rendait souvent visite ; ce vieillard était âgé de plus de quatre-vingts ans, et avait été inquisiteur à Cordoue même. Un soir, tandis que nous causions en-

(i) Cette citation est tÎFée d'une fort jolie romance, la Gitanella, dont les parole^ et \n musique ont été composées par l'auteur de cette traduction. [Note de l'Éditeur.)

semble, trois Gitanos vinrent me voir ; mais, dès quils aperçurent ce vénérable ecclésiastique, ils manifestèrent leur mécontentement, et, parlant entre eux dans leur idiome, ils r<ippelèrent Balichow^ et se répandirent en invectives contre tous les ordres religieux. Lorsqu'ils furent partis, je demandai au bon curé, puisque lui-même avait été inquisiteur, et devait bien connaître les annales du saint-office, s*il pouvait m'indiquer quelles mesures de répression l'inquisition avait exercées contre les Gitanos. Il me répondit qu'il ne croyait pas qu'un seul Gitano eût jamais été jugé ou puni par Finquisition. Puis il ajouta ces paroles bien remarquables : « L'inquisition les méprisait trop pour s'en préoccuper en aucune façon; d'ailleurs, comme les Gitanos ne pouvaient nuire ni au Saint-Père ni à Sa Majesté catholique, peu importait au saint-office que ces pens vécussent avec ou sans religion. »

Il est vrai qu'un certain don Sanche de Moncade adressa au roi Philippe III un discours par lequel il démontrait que les Zincali étaient fort nuisibles à l'Ëpagne, et que , des lois ayant été publiées qui les condamnaient à sortir dudit pays pour bonnes et justes raisons, on devait mettre à mort tous ceux que Ton pourrait prendre. Cette proposition barbare n'eut pas de suite, et les Zincali , bravant la proscription, les lois et les édits, prirent, pour ainsi dire, racine en Espagne, continuant leurs métiers de maquignons, de voleurs, de diseurs de bonne aventure, toujours protégés par une noblesse licencieuse et crédule, jusqu'à ce qu'enfin un édit de Charles III vint annuler les lois inutiles au moyen desquelles ses prédécesseurs avaient cru dompter les Gitanos.

On se rappelle la rencontre que fit M. Borrov\r de deux Gitanos à Badajoz, et l'effet magique d'un mot rommany qu'il leur adressa; voici une esquisse pittoresque de ces Zincali.

« Dans les derniers temps de mon séjour à Badajoz, les deux Gitanos dont j'ai parlé plus haut revinrent me voir; ils s'assirent près du brasero qui tenait le milieu de ma chambre, et commencèrent à fumer des cigarettes de papier. Pendant assez long-temps pas un mot ne fut dit départ ou d'autre. Nous nous examinions réciproquement avec une égale curiosité. L'un des Gitanos était vieux, grand , maigre, avec des traits anguleux et décharnés, mais d'un typé purement zincalo ; il parlait peu, et ses expressions avaient un tour étrange ou grotesque. Son compagnon ne lui ressemblait en aucune façon. Il avait au plus trente ans, de grandeur moyenne, mais taillé en Hercule; des cheveux noirs ébouriffés, hérissés comme le poil d'une bête sauvage , couvraient la presque totalité d'une tête énorme, et laissaient entrevoir un visage affreusement ravagé par la petite vérole et des yeux perçans comme ceux d'un furet, enfoncés sous des sourcils épais. Il avait , de plus, des moustaches gigantesques surmontant une très large bouche garnie de grandes dents longues et blanches. Il ne faut pas oublier non plus, dans le gracieux signalement de ce jeune homme, une particularité remarquable : son bras droit était desséché, et pendait à son

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côté comme un bâton accroché à Fépaule, ce qui faisait un singulier contraste avec le développement nerveux et les muscles prononcés du bras gauche. En vérité, je n'avais pas encore eu le plaisir de voir un individu d'un aspect aussi bizarre et même aussi farouche. Il avait jeté de côté son manteau, et je jouissais sans obstacle de tous les avantages de sa personne. Malgré son aspect peu séduisant, ce Gitano était bien plus intelligent que son compagnon ; aussi la conversation s'engagea-t-elle la plupart du temps entre nous deux.

— » Vous me paraissez peu favorisé de la fortune, lui dis-je ; êtesvous marié ?

— » Oui, me répondit-il, à la plus jolie et la plus adroite callée de Badajoz; et cependant, depuis que nous sommes mariés, tout va de mal en pire ; on nous a sûrement jeté un sort I Après tout, c'est peutêtre ma faute. J'ai été riche, dans le temps; j'avais toujours à l'écurie six borricos à vendre ou à louer ; mais, la veille des noces, j'ai tout vendu pour faire une grande fiesta. Pendant trois jours nous nous sommes bien amusés, je régalais tous ceux qui venaient, je jetais mon argent à poignées... £t la fiesta passée, je n'avais plus au monde un seul maravédi. Quant aux conviés de ma noce, ils avaient mangé tout mon bien, mais pas un ne voulut me prêter un doublon pour recommencer ma fortune, et nous avons été réduits à la plus affreuse misère. Quelquefois je taille la crinière et la queue d'une mule, ou ma femme dit la bahi (la bonne aventure) à quelque servante; mais cela ne rapporte rien ; les gens deviennent méfians; et, malgré toute son habileté, ma femme n'est pas encore parvenue à jouer quelque grand tour qui nous aurait mis à notre aise. Elle voulait venir vous voir, frère, mais, n'étant pas mieux vêtue que moi, elle n'a pas osé.

» L'été dernier, notre misère devint si insupportable, que nous passâmes la frontière de Portugal ; ma femme chantait, et moi je jouais de la guitare, car, bien que je n'aie que le bras gauche de bon, jamais cela ne m'a embarrassé. Mais à Ëstremoz on me jeta en prison, sous le beau prétexte que j'étais un voleur et un vagabond, et je manquai bien d'y mourir de faim. Ma femme me fit sortir de ce mauvais pas, en prédisant à la femme du corrégidor une bahi merveilleuse, des trésors, des titres, que sais-je? Enfin on me mit en liberté, et nous n'avons rien eu de plus pressé que de revenir en Espagne. »

Voici une rencontre bien étrange entre deux Bohémiens, durant la guerre que l'Espagne soutint contre la France, de 1808 à 1812.

« J'ai servi dans la guerre de l'indépendance contre les Français, dit un jour à M. Borrow l'un de ses nombreux visiteurs. Le métier de soldat n'est pas la vocation du Gitano, mais que voulez- vous? En ce temps-là on ne choisissait pas; tous ceux qui pouvaient porter les armes étaient enrôlés, et, en avant, marche ! Il se trouva que je fus incorporé dans les légions anglaises, et ces légions repoussèrent les Gabinès jusqu'à leurs frontières de France. Un jour, nous les poursuivions de bien près, le combat s'engagea avec fureur, et dans la mêlée

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on se battait corps à corps. Ud soldat français me choisit pour adver' saire, et, pendant long-temps, ce fut un échange fort généreux de coups d'estoc et de taille, accompagnés de malédictions. Enfin nous jetons bas les armes, et une lutte à mort s'engage. Il était le plus fort, je tombe. Le soldat français appuie son genou sur ma poitrine, me serre la gorge, et, brandissant sa baïonnette, va m'achever; mais en luttant son schako était tombé. Me sentant près d*expirer, je lève vers lui des yeux égarés, nos regards se rencontrent, et je m'écrie avec une énergie désespérée : Zincalo ! Ziucalo !.. . Aussitôt mon adversaire frissonne, se redresse brusquement, et, se frappant le front, se met à pleurer, tombe à genoux près de moi, qui me sentais mourir, et m' appelant frère!.., Zincalo!... me ranime en versant dans ma bouche le vin de sa gourde; puis me prenant dans ses bras, il me fait asseoir sur une éminence qui dominait le champ de bataille, mais qui en était assez éloignée, et s'écrie : « Qu'ils se battent , les chiens ! qu'ils s'égorgent! qu'ils se détruisent^ qu'importe aux Zincali! Ils ne sont pas de notre sang; pourquoi le verser pour eux ?» Et nous avons ensuite parlé long-temps de la grande famille. Enfin le soleil s'était couché, la bataille avait cessé, et le frère me proposa d'aller avec lui vivre dans son pays chez les Zincali; mais le cœur me manqua; alors il m'embrassa , rejoignit les Gabinès, et moi je suivis nos bataillons.

» Le roi d'Espagne a détruit les lois des Calés et a jeté la discorde parmi nous. Il fut un temps où tout Zincalo, même le plus riche, ac-^ cueillait avec joie le frère en détresse; alors on était fier de ceux qu'on avait tirés de la misère.. . Mais tout est changé ! Les riches se sont séparés de nous, ils ont oublié notre langue, et ne connaissent plus que les Busné (Espagnols). N'y a-t-il pas dans cette ville un faux frère, le seul riche, parmi nous, et ce lâche, ce balichow, a épousé une Busnée et voudrait bien passer pour un Busno ! Dites-moi, est-il seulement venu vous voir? Non ! le mauvais cœur n'a pas osé ; il savait bien que, dût-il vendre les derniers brins d'avoine de son râtelier, nos lois l'obligeaient à vous recevoir dans sa maison et à vous traiter comme un prince ; car, nous n'en doutons pas, vous êtes un cralîis des calés ,- et cependant, qui est venu vous voir, frère ? Paco et sa femme ! pauvres gens le plus souvent sans abri envoyant s'asseoir à leur foyer d'un côté la faim et de l'autre la misère ! Alors vous êtes resté à la mesuna^ à une posada des Busné. Et que vous ont donné les pauvres caUs depuis que vous êtes ici? Rien de meilleur, j'en suis sûr, que cette meligrana de los Bengues, qui est tout ce que je puis vous offrir. » A ces mots, tirant une grenade de la poche de sa zamarra, il la jeta sur la table avec tant de violence que l'écorce éclata, et les grains rejaillirent comme une grêle de rubis qui s'éparpillèrent sur le soi

Nous allons terminer par le portrait de Vesquiladovy du tondeur de mules et de chevaux, métier dans lequel excellent les Gitanos d'Espagne, et principalement ceux qui habitent l'Andalousie :

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(( Les chevaux de Cordoue jouissent de temps immémorial d'une réputation méritée; les Espagnols prétendent que ces chevaux sont les descendans directs des coursiers montés par les conquérans de l'Espagne ; 41s les disent issus de cette cavalerie formidable des Maures, qui teignit du sang des Goths les ondes du Guadalète. Mais cette tradition est une erreur grossière. En effet, il n'existe pas entre deux races de chevaux des contrastes plus frapçans qu'entre le cheval maure et l'andaloux. Le premier n'est pas beau ; sa crinière et sa queue, maigres et peu fournies, sont bien loin d'étaler le brillant soyeux, la riche abondance qui font la parure naturelle de l'andaloux. Le cheval maure (pur sang) est ombrageux, sauvage, fougueux, il est même souvent nécessaire de l'enchaîner ; coursier infatigable , il se repose debout. L'andaloux, docile au point de suivre son maître comme le ferait un chien, est très rapide h la course ; mais il s'essouffle promptement; et, lorsqu'il est fatigué, il se jette sur le côté pour se reposer. La grande beauté des chevaux d'Andalousie provient du croisement des races : les attentions les plus délicates leur sont prodiguées pour leurs moindres besoins ainsi que pour leurs plus légères indispostions. Rien n'est plus remarquable que le soin minutieux avec lequel Vesquilador tond et épile toutes les parties du cheval sur lesquelles la croissance du poil est considérée, en Espagne, nuisible à la beauté ou à la santé de l'animal, comme, par exemple, le paturon, cette partie du pied du cheval située entre le boulet et la couronne, et où se déclare souvent une affection cutanée, Varestin, qui est la terreur du palefrenier; or, ces opérations délicates réclament la présence presque continuelle d'un habile ^5^t*î7a(f or. Celui-ci, lorsqu'il est dans l'exercice de ses fonctions, tient habituellement sous son bras une petite boîte contenant lesinstrumens de son métier, c'està-dire un assortiment de ciseaux variés et un aciâl formé de deux bâtons courts attachés ensemble par un bout avec une corde de fouet tordue, et entre lesquels on serre la lèvre inférieure du cheval s'il se montre rétif (ce moyen réussit toujours complètement). Vesquilador porte à sa ceinture de grands ciseaux nommés tijeras en espagnol, ou cachas en langage calo ; ces ciseaux lui servent pour les mules et borricos, dont le dos, les oreilles et la queue sont toujours tondus ras, afin que les meurtrissures causées par les harnais ou les fardeaux soient aisément guéries au lieu de devenir des plaies. On ne rase aux chevaux que les oreilles et les pieds (1). Dans lesdeuxGastilleset dans les provinces où l'on rencontre peu de Gitanos, les esquiladores sont Aragonais ; mais dans les autres parties de l'Espagne, et principalement en Andalousie, ce sont les Zincali qui exercent ce métier. Ils font preuve d'une dextérité merveilleuse dans l'emploi des cachas

(1) Quelquefois, en parant les pieds d'un cheval, Tesquilador se sert de ciseaux extrêmement Ans pour enlever les poils isolés ; car il affirme que le paturon du cheval doit être lisse comme la main d'une senora : ces ciseaux délicats ne se fabriquent qu'à Madrid.

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