S AVON' AU OLE
nales des ordres monastiques, en Orient et en Occident, offrent un autre exemple de ce genre d’abnégation collective.
Il manquerait quelque chose à la gloire de Savonarole, si l’idéal héroïque ou chevaleresque n’avait pas eu quelque représentant parmi ces illustrations diverses, groupées autour de lui. Ce représentant était un homme de guerre, nommé Marco Salviati, en qui brillaient toutes les qualités de sa profession, rehaussées par la ferveur d’une conversion récente. On le voyait, dans les jours de danger, marcher à côté de son régénérateur, en défiant du regard ceux dont les intentions lui étaient suspectes, et tel était son ascendant sur la multitude, même quand elle devint hostile, que nul n’osait franchir la ligne de démarcation qu’il traçait avec sa lance, pour l’empêcher d’avancer (1). Ses rivaux, en dévouement comme en enthousiasme, étaient Batista Ridolfi et le brave Francesco Valori, ami et disciple de Marsile Fiein comme l’étaient son frcre et ses deux neveux, et suppléant, par ses libéralités envers lui, aux oublis trop fréquents de Laurent le Magnifique ; chevalier sans peur auquel il ne manqua, pour être sans reproche, que d’avoir été moins implacable dans ses haines. Aussi celle que lui portaient ses ennemis, ne put-elle être assouvie que par son sang, et le jour où ils se donnèrent cette satisfaction, ils enveloppèrent dans leur vengeance nonseulement sa femme , mais encore son enfant en bas âge.
Mais de toutes les classes de citoyens, celle qui lui fournit le plus grand nombre de champions religieuse-
(1 Fece un scono in piazza con un’ arme in asta, dicendo : Clii, passer à qveslo segno proverà quanlo possano e a nui di Mai co Salviati. Burlamachi, p. 155.
T. II
l’art chrétien.
ment dévoués à sa cause, fut sans contredit celle des artistes; parmi ceux-là il ne trouva pas seulement des amis, il trouve des apôtres et des martyrs ; les uns aspirèrent à la gloire de mourir avec lui, d’autres, regardant la lumière de l'art comme éteinte, voulurent, dans l’excès de leur douleur, imposer un deuil éternel à leur génie. Tous persévérèrent dans leur enthousiasme jusqu’à la fin, honorant ainsi et leur profession et l’espèce humaine par une fidélité que le triomphe de leurs adversaires rendait difficile et même périlleuse.
A leur tête il faut placer Pérugin, non-seulement parce qu’il représentait, auprès de Savonarole, l’école Ombrienne dans toute sa gloire, mais parce que la ruine de ses espérances fut pour lui plus fatale que pour les autres. L’école Romaine, qui n’était pas encore fondée était représentée d’avance par le jeune Michel-Ange, dans l'âme duquel la parole du prophète laissa des traces si profondes, que cet enthousiasme survécut en lui à tous les autres. Si le plus grand peintre qu’eût alors l’Italie, je veux dire Léonard de Vinci, ne figurait pas dans cet auditoire incomparable, c’est qu’il jetait alors en Lombardie les fondements d une école nouvelle qui devait rendre son nom doublement immortel ; mais il avait laissé à Florence trois artistes qui avaient subi, à divers degrés, son influence, et qui avaient été unis entre eux par leur amitié pour lui, comme ils l’étaient maintenant par leur admiration passionnée pour Savonarole. L’un d’eux étaitSandro Botticelli, le seul à qui Léonard donne le titre d’ami dans les écrits qui restent de lui ; et si quelqu’un méritait ce privilège, c’était bien celui qui se laissait tellement dominer par ses affections, qu’à la mort du pasteur Dominicain, il renonçait pour jamais à la peinture,
SAVONAHOLE.
sans tenir compte des inconvénients auxquels l’exposait sa pauvreté. L’autre était Lorenzo di Credi, le disciple chéri d’André Verocchio, par conséquent condisciple de Léonard, qu’il égale quelquefois par la grâce des types et la finesse du modelé, qu’il surpasse peut être par la pureté presque angélique de son imagination. Enfin le troisième est Pérugin lui-même, dont les relations intimes avec Léonard ont été, non pas racontées, mais chantées par un poète contemporain; et ce poète, qu’inspiraient à la fois l’admiration et la reconnaissance, était ce Giovanni Santi, dont nous avons déjà parlé. Pour compléter ce groupe qui forme, pour ainsi dire, la sommité hiérarchique du cortège de Savonarole, il faut joindre à ces quatre noms celui deBacchio délia Porta qui, en voyant évanouies à jamais, par le supplice de son héros, les espérances qu'il avait fondées sur ses prédications, ne crut plus à l’avenir de l’art ni à celui de la patrie, et chercha dans l’idéal ascétique, sous le nom d-e fra Bartolomeo, le genre de consolation le plus approprié à sa douleur.
Les peintres dont le pinceau était renfermé dans l’humble sphère de la miniature, ne se montrèrent ni moins enthousiastes ni moins dévoués. En ce qui concerne ceux du couvent de Sainte-Marie-des-Anges, on peut facilement suppléer, par des conjectures, au silence de Yasari ; mais on y supplée par des faits positifs, en ce qui concerne Monte di Giovanni, le plus grand miniaturiste de l’école Florentine, dans tout le cours du xv° siècle. Quant à ceux qui travaillaient pour le couvent de Saint-Marc, et sur lesquels rayonnait, sans intermittence, le charbon des lèvres du prophète, l’enthousiasme pour ce dernier absorbait en eux l’enthousiasme de l’art, et il leur arriva trop souvent d’avoir à se défendre contre les agitations et
l’art chrétien.
les terreur? qui leur venaient du dehors. L’un d’eux, Frère Eustache, n’avait que vingt-deux ans en 1 494, quand il prit l’habit des mains mêmes de Savonarole. C’était, comme nous l’avons dit ailleurs, un lecteur passionné de la Divine Comédie, qu’il savait presque par cœur, et le grand âge qu’il atteignit le mit à même, cinquante ans plus tard, de fournir à l’ingrat Yasari plus d’un précieux renseignement. L’autre, connu sous le nom de fra Benedetto, avait à peu près le même âge; mais c’était une âme tout autrement trempée, plus faite pour être éprise de l'idéal chevaleresque que de l’idéal ascétique. Très-ardent jusqu’alors dans la poursuite de tous les genres de pla sirs, il avait reçu une secousse qui avait bouleversé tout son être, et comme il était encore peu familiarisé avec les armes spirituelles, c’était avec des armes d'un autre genre qu’il brûlait de signaler sa reconnaissance. Aussi, quand le couvent fut envahi par ceux qu'on appelait les enrages , fallut-il que son maître, en le voyant armé de pied en cap, lui fît la même réprimande que Notre-Seigneur fit à saint Pierre; et quand les assaillants, après avoir pénétré dans le cloître, emmenaient leur victime devant des juges acharnés à sa perte, il fallut que cette victime usât pour la dernière fois de son autorité comme prieur, pour empêcher ce généreux champion de venir partager son sort.
Là ne finirent pas les épreuves de fra Benedetto : une dure captivité, prolongée jusqu'à ses vieux jours et peut-être jusqu’à sa mort, par d’implacables rancunes, vint priver cette âme ardente de l’aliment extérieur dont elle avait besoin, et il advint ce qui est advenu à d’autres prisonniers, moins riches que lui en souvenirs, c'est-à-dire qu'il se consola en re-
SAVONAROLE
passant dans sa mémoire ce qu’il y avait de plus émouvant dans sa vie, et en replaçant devant ses yeux l’image de son régénérateur. C’est ce double but qu'il a voulu atteindre dans son poème, moitié historique et moitié lyrique, intitulé le Cèdre du Liban , et dans lequel il y a des morceaux écrits avec une verve qui montre de quels rayons il savait illuminer son cachot. En combinant le portrait qu’il trace de Savonarole (1), avec celui qu’en a tracé Guichardin, je crois qu’on se ferait une idée assez exacte de ce personnage si prodigieux et si méconnu. Les traits sous lesquels le peint fra Benedetto, n’ont rien de vague, ni d’outré; on voit que ses souvenirs le servent avec précision, et l’on sent circuler la vie d’un bout à l’autre de cet opuscule ; il y en a plusieurs autres, composés dans le même lieu, mais sous des influences moins heureuses, bien qu’ils aient toujours pour but direct ou indirect la glorification de Savonarole 11 y a un recueil de ses prophéties, en tête duquel se trouve un portrait du prophète, en très-petites dimensions, portrait d’autant plus précieux, qu’il est le seul produit qui nous reste du pinceau de fra BenedetLo, et que ce produit unique a dù être après Dieu, sa plus douce consolation (2).
L’architecture était représentée, dans le cortège de Savonarole, par Simone Cronaca, dont les construc-
(t) Benchè per morte sia da me lovtano.
Quel vedo sempre con occhio invisibile.
Era parvo di corpo, ma ben sano;
Era di membra a modo delicalo,
Che quasi nlucea sua suntn mono,
Ilare sempe e non qiammai turbalo.
Di sguardo deslo e pénétrante e bello,
Dell’ occhio suff irmalo, oscuro e qrato.
(‘2) On trouvera, dans \esScritti varj du P. Marchese, une notice intéressante sur la vie et les écrits de Ira Benedetto.
l’art chrétien.
- lions élégantes et hardies sont comme un dernier reflet de la grande école du xve siècle, ce fut lui qui dessina cetle charmante église des franciscains qu’on voit sur le penchant de la colline de San-Miniato, et que Michel-Ange, épris de la beauté du lieu et de l’harmonie des lignes intérieures, avait coutume d’appeler sa jo'ie villageoise. Et cependant ce n’est pas cet édifice, malgré toute l’élégance de ses proportions, qui est son chef-d’œuvre; c’est la sacristie de San- Spirito, qu'on peut placer hardiment à côté des plus belles créations du même genre, dues au génie de Bramante ou de Brunelleschi. Ce fut encore Cronaca qui décora le palais Strozzi du magnifique entablement qui lui sert de couronne, et, quand il fut question, après l’expulsion des Médicis, en 1494, d'opérer dans la distribution intérieure du Palazzo Vecchio, les changements exigés par la nouvelle forme de gouvernement, ce fut lui qu'on chargea, comme partisan prononcé de Savonarole, de bâtir une salle assez vaste pour servir aux assemblées du grand conseil (1). Il ne vécut pas assez longtemps pour être témoin de la profanation subséquente de son œuvre ; mais il vit d’autres profanations, et même il y en eut une à laquelle il fut forcé de prêter la main, quand il reçut ordre d’aider à mettre en place, dans le clocher des Franciscains de San-Miniato, la grosse cloche du couvent de Saint- Marc, frappée d’interdit et de confiscation, pour avoir servi à sonner le tocsin contre les adversaires du prédicateur. Deux témoignages irrécusables nous prouvent que l’architecte resta fidèle à son culte jusqu’à la fin; d’abord son testament, sur lequel figurent, à titre de témoins, deux amis de cœur, liés par un
il) Celte salle n’esl plus reconnaissable, depuis les changements faits par Vasari, du temps de Corne I"
SAVONAROLE
culte et des souvenirs communs, savoir, Giovanni delle Corniole et Lorenzo di Gredi ; ensuite nous avons le témoignage de Yasari qui, dans sa phraséologie de courtisan, qualifie de frénésie ou de radotage le singulier bonheur qu’éprouve Cronaca, dans ses vieux jours, à parler de Savonarole (I).
L’enthousiasme des sculpteurs se produisit sous des formes encore plus extraordinaires. Outre Andrea délia Robbia et sa famille dont nous avons parlé longuement ailleurs, il y en eut d’autres qui trouvèrent moyen d’aller encore plus loin et qui au culte de Savonarole ajoutèrent sa légende et même sa légende miraculeuse. Baccio di Montelupo, l’auteur de cette belle statue de saint Jean l’évangéliste, qui remplit une des niches de l’oratoire d’Or-San-Michele, obligé de quitter sa patrie pour se soustraire à l’outrage et à la persécution, tomba malade à Bologne et dut son (salut à une vision dans laquelle le prophète lui apparut comme un ange libérateur (2). Un autre sculpteur, nommé Francesco Ferrucci, celui-là même qui retrouva le secret, perdu depuis des siècles, de sculpter le porphyre, avait travaillé, jeune encore, dans le dôme de Florence, avec un beau-frère qui maudissait le nom de Savonarole, et jamais aucune de ces malédictions n’avait passé sans réprimande. Longtemps [après, il fut atteint de la peste qui ravageait Rome
l; (1) Gli era entrai, o net capo tanta frenesia dette case di Savomiarola, che altro che di quelle sue cose non voleva ragionare. iVasari, Vit a del Cronaca.
Il ne faut pas oublier que le biographe avait ses raisons pour ■n parler sur ce ton-là
(2! Burlamachi. Vila di fra Girolumo Baccio di Montelupo culpta une quantité de crucifix Ce fut, pour ainsi dire, sa spéiaiité ; il y en a un dans le grand réfectoire du couvent de Sainlllarc, et un autre dans l’église de San-Lorenzo.
l’art chrétien.
en 1327, et comme on le transportait mourant au lazaret, il vit approcher de son tombereau deux Frères j de Saint Dominique dont l’un lui fit une onction sur le front, en disant : « Parce que tu as cru à Savona- ; rôle, tu seras guéri. » Et la guérison suivit immédia- i tement les paroles.
À tous ces noms, il faut ajouter ceux de Baldini et de Giovanni delle Corniole, celui-ci fameux graveur j sur pierre et dont le plus bel ouvrage est un buste de | Savonarole qui se voit encore à Florence ; celui-là digne successeur de Maso Finiguerra et ayant su, avec le concours de Botticelli qui lui fournissait les dessins, élever son art à la hauteur d’une prédication.
Avec la coopération de tant d’hommes illustres soit par le génie, soit par la naissance, soit par des services publics, Savonarole jugea qu’après le succès inoui de ses prédications pendant le carême de 1496 il pouvait enfin frapper un coup plus hardi et faire passer devant les Florentins un spectacle auquel leurs yeux n’étaient pas accoutumés. Le dimanche des Rameaux on vit défiler dans les rues une longue procession figurant l'entrée de Jésus-Christ dans Jérusalem ; les enfants seuls étaient au nombre de huit mille : d’une main ils tenaient une petite croix rouge et de l'autre un rameau d’olivier, excepté ceux qui étaient chargées de recevoir les aumônes pour le Mont-de-Piété. Venaient ensuite les différents ordres religieux avec le clergé, puis une multitude innombrable d’hommes de tout âge et de toute condition ; enlin les jeunes filles vêtues de robes blanches avec des guirlandes sur la tête et suivies des mères qui fermaient la marche. Jamais de mémoire d'homme on n’avait assisté à un pareil spectacle dans Florence ; le recueillement de cette immense popuLv
SAVONAROLE
ticm, cette robe baptismale portée par les enfants des deux sexes qui chantaient alternativement des psaumes et des Laudes composées tout exprès par le poète Benivieni (Ij, ces voix enfantines harmonieusement mêlées au son de toutes les cloches, tout cela, dit le moine Burlamachi, faisait qu’on se croyait transporté dans une nouvelle Jérusalem, et que la gloire du paradis semblait être descendue sur la terre. Des pleurs d’attendrissement coulaient de tous les yeux, et plusieurs lie des, venus avec l'intention de murmurer et de maudire, furent si bien gagnés par l’attendrissement universel qu’ils ne trouvèrent dans leur cœur que des bénédictions et des larmes. Dans cette première journée fut célébré le triomphe de l’innocence et de la charité (2).
L’année suivante Savonarole, enhardi par le succès, organisa une procession encore plus solennelle, qui devait représenter le principal objet de ses longs travaux apostoliques, c’est-à-dire le triomphe du génie chrétien sur le paganisme. Ce furent encore les enfants qui y jouèrent le rôle le plus intéressant : d’abord ils allèrent de maison en maison, demandant, au nom de Jésus-Christ et de la sainte Vierge, qu’on leur livrât l'anathème , expression par laquelle ils désignaient tous les objets d’art et de luxe que le prédicateur avait réprouvés comme profanes. Le produit de tous ces sacrifices volontaires- fut porté sur un bûcher qui avait
(I) Une de ces Laudes était une espèce de chant patriotique et commençait par ces mots :
Vicn nti noslri cuori, viva Fiorenzal
(-2 1 Les aumônes recueillies pendant celte procession, tant en bijoux qu’en argent, turent si abondantes qu’on eut de quoi fonder quatre Monts-de Piété, un par quartier, ce qui mit le comble à la fureur des usuriers et des banquiers
l’aîîT chrétien.
élé dressé sur la place publique, et exposé aux regards des citoyens comme des dépouilles remportées sur les puissances infernales. On y voyait des recueils de chansons licencieuses, avec les instruments dont on avait coutume de s’accompagner en les chantant, des monceaux de gravures indécentes et de portraits où la pudeur n’était pas respectée dans le costume, les contes de Boccace et autres compositions du même genre, le M irgantr de Pulci, et toutes les autres épopées burlesques où d aventureux libertins étaient substitués aux héros des anciens romans de chevalerie, les poésies érotiques de l’antiquité classique et celles qui avaient été composées par imitation ou autrement, tant en langue latine qu’en langue vulgaire ; enfin une multitude de peintures et de sculptures d’un très-grand prix, que leurs auteurs ou leurs possesseurs venaient offrir en holocauste sur cet autel de purification ; et bien qu’il parût à peu près impossible d’ajouter quelque chose à la pompe si imposante de la première procession, celle ci néanmoins produisit encore plus d’effet sur le peuple, d’abord parce qu’elle avait lieu le jour même du carnaval et qu’elle attestait hautement la puissance magique de Savonarole sur les habitudes les plus invétérées, ensuite parce que l’ordonnance même de la fête avait été plus habilement conçue que la première fois : tous les arts chrétiens avaient été mis à contribution pour en rehausser la magnificence, et on remarquait entre autres chefs-d’œuvre un Enfant- Jésus sculpté par Donatello, et monté sur un piédestal d’or, du haut duquel il donnait la bénédiction d’une main, et de l’autre montrait une croix, des clous et une couronne d’épines. Après avoir traversé toute la ville en recueillant des aumônes et en chantant alternativement des psaumes, des hymnes et des laudes, les
SAVONAROLE
enfants entonnèrent une invective pieuse composée tout exprès contre le carnaval dont la figure monstrueuse, emblème des plus ignobles penchants, était assise sur le sommet du bûcher, et devint bientôt la proie des flammes, au milieu des acclamations du peuple qui dominaient le son des cloches du palais et les bruyantes fanfares des trombistes.
On serait tenté de croire que cette exaltation progressive devait enfin avoir atteint son apogée, et que les ressorts tendus depuis si longtemps avec une telle violence allaient se relâcher insensiblement; ce fut précisément le contraire qui arriva ; car le carnaval de l’année suivante fut célébré par la destruction d’un nombre encore plus considérable d’ouvrages profanes ou licencieux, parmi lesquels on distinguait plusieurs statues antiques dont les contours moelleux exprimaient admirablement ce charme de volupté païenne si bien compris par les artistes sensuels de la Grèce et de Rome (1).
Fra Bartolomeo apporta scrupuleusement tous les dessins qu’il avait faits comme études du nu, et son exemple fut suivi par Lorenzo di Gredi et par plusieurs autres peintres qui avaient compris le besoin d’une prompte régénération pour leur art. Cette fois ci les aumônes furent encore plus abondantes, les images de saints et les bannières déployées dans la procession donnèrent encore une plus haute idée de ce que pouvaient être la peinture et la sculpture chrétienne ; le bûcher fut construit sur une plus grande échelle et surmonté d’emblèmes plus significatifs, et au lieu de pousser des cris de joie en y voyant mettre le feu,
(1) On avait donné à ces statues les noms des plus fameuses beautés contemporaines : la beila BencAna la Lena Morellet, la bella Bina, etc.
l’art chrétien.
le peuple entonna majestueusement le Te Deum (1).
Ces cérémonies imposantes, combinées avec les prédications presque quotidiennes de Savonarole, produisirent une impression d’autant plus profonde sur toutes les classes de citoyens, que chacune d’elles y avait été très-habilement préparée de longue main ; ce n’était pas un enthousiasme d’un jour tel qu’aurait pu l’exciter un énergumène ignorant ou fanatique ; c’était un enthousiasme qui avait sa racine dans les plus intimes profondeurs de l'âme; c’était comme l’explosion de tous les sentiments que ce missionnaire philosophe y avait remués et mis en fermentation pendant huit ans II avait su graduer son éloquence de manière à ne jamais paraître rétrograde ni même stationnaire dans la longue carrière qu'il se proposait de parcourir, ce qui fut cause qu’à son début on se plaignit généralement de son excessive simplicité (2) ; mais à mesure qu'on vit se dérouler son vaste plan de réforme qui embrassait d’une même vue toutes les facultés humaines viciées par des habitudes païennes déjà invétérées, les esprits qui pouvaient encore supporter l’éclat d’une lumière si vive, s’ouvrirent insensiblement à des convictions plus chrétiennes, et ce ne fut qu’après les avoir laborieusement affermies par tous les moyens que la science fhéologique, philosophique et historique mettait à sa disposition, que Savonarole, déjà maître absolu des intelligences et des coeurs, crut devoir frapper les imaginations par tout cet appareil de cérémonies moitié religieuse et moitié dramatiques qui se reproduisirent avec une pompe toujours croissante pendant trois années consécutives.
1 Burlamachi, |>. 128-136.
2) Il en convient lui-même dans son sermon pour le dimanche de Quasimodo.
SAVONAHOLE.
Il ne paraît pas que ces processions triomphales aient été troublées par la faction des lièdes, devenue impuissante en face de l’immense majorité de leurs concitoyens ; mais leur rage pour être concentrée n’en était que plus envenimée et plus ingénieuse, et leur zèle à susciter des ennemis à Savonarole, partout où il y avait des âmes et des imaginations corrompues, était tellement infatigable, que rien ne manqua pour l’exécution de leurs projets de vengeance quand le jour fatal fut arrivé.
Les plus ardents instigateurs de ces haines n’étaient pas les vieillards tout irrités qu’ils étaient de voir diminuer tous les jours le nombre des victimes qui servaient d’aliment à leur luxure M), ce n’étaient pas non plus les professeurs de littérature profane dont l’industrie venait de tomber presque au niveau des arts mécaniques, ce n’étaient pas même les mauvais prêtres et les mauvais moines quoique anatbematises et foudroyés par toute la force que peut donner à la parole humaine l’éloquence d’un prédicateur sans peur et sans reproche ; les plus mortels ennemis de SaAonarole étaient les banquiers et les hommes d argent de i toutes les dénominations.
11 avait à leurs yeux un tort irrémissible, celui d’ai voir encouragé de tout son pouvoir le placement des ! capitaux au Mont-de-Piété fondé pour soustraire les : citoyens pauvres aux exactions ruineuses des usuriers.
Il en était résulté une perturbation momentanée dans , les .spéculations financières, et des alarmes sérieuses sur le contre-coup que cette branche de commerce en ressentirait à 1 avenir. D’un autre côté, la réforme qui
(i) Voir le sermon du Mercredi saint. — Ailleurs il leur rej proche de ressembler aux vieillards qui épièrent la chaste Su- I zunne. Sermon du I“r dimanche de 1 Avent,
l’art chrétien.
s’était étendue successivement à un très grand nombre d’articles de luxe menaçant d’appauvrir et même de ruiner de fond en comble tous les marchands qui avaient besoin d'une certaine dose de corruption dans le siècle pour conserver leurs pratiques, il se forma entre eux et les banquiers une confédération formidable dont les ramifications s’étendirent jusqu'à Rome, où la famille si tristement célèbre des Borgia causait encore plus d effroi par l impunitéde ses crimes que par leur énormité. Pour de si hardis violateurs de toutes les lois divines et humaines, les sermons de Savonarole ne pouvaient être que les déclamations séditieuses d’un sectaire ; aussi les banquiers, les usuriers et les marchands qui multipliaient contre lui les délations et les calomnies (1), furent-ils secrètement encouragés dans toutes les machinations qu’ils tramèrent pour sa perte ; et au bout de huit années d’intrigues et de bassesses, leurs mesures, combinées si longtemps d'avance avec un art infernal, amenèrent le tragique dénoùment que tout le monde connaît.
Outre ce vil intérêt d’échange, d’usure et de négoce, il en était un autre que Savonarole avait compromis et blessé : c’était l’intérêt d’ambition et d’amourpropre, sur lequel cette classe respectable de citoyens ne veillait pas avec moins de sollicitude que sur l’autre, Or. l’insolent prédicateur n’avait-il pas eu l’audace de dre aux pères de famille qu’une éducation qui consistait à faire étudier aux enfants quelques poésies profanes et à les envoyer ensuite dans une maison de
(t) Il en accuse forme Renient les usuriers dans le sermon poulie mardi de Pâques cl l’élablissemenl du Mont-de-Piété le ferait supposer lors même qu il n en parlerait pas.. .. Ailleurs il dit : Voi ô ni€i colaiiii chc > laie là vdi terni, voi ne te, que'li che scnvele Uliere, che non .si lasci pur/are ai profeli, etc Sermon du mardi après le 1" dimanche de Carême.
Sayonarole.
banque pour y prendre des leçons de change et d’usure était aussi préjudiciable à leur âme qu’à leur intelligence (1) ? Et n'avait-il pas comblé la mesure en préconisant une constitution politique qui ôtait aux grands capitalistes l’énorme influence qu’ils avaient exercée jusqu’alors sur les affaires publiques?
Voilà le secret de la prédilection de Savonarole pour le gouvernement populaire, et de sa répugnance invincible pour l’administration des Médicis. En sa qualité d'homme intellectuel, et plus encore en sa qualité d’homme de Dieu, il avait pris en horreur le gouvernement des banquiers, et l’idée de placer l’emblème d’une magistrature souveraine dans des mains que pouvaient avoir souillées des gains illicites était pour lui le renversement de tous les principes sociaux. Voilà pourquoi il prêchait tant aux Florentins l’amour de leur constitution démocratique (2), ne se lassant jamais de leur répéter que c’était la seule qui fût appropriée à leurs besoins, et que Dieu, dans sa
(1) La prima cosa li padri gli ponghono ad imparar poesie, e dipoi alli banchi ad imparare cambj ed usure, e cosi gli mandano a casa del diavolo. Sermon du lundi après le IIe dimanche de Carême.
(2) Il voulait qu on composai un chant patriotique qui fût su de tous les citoyens,... Duvete fare vna canzona che ognuno la sappia. Mais il ne demandait pas un chant d’orgie (évolutionnaire. Loin d’inviter le peuple à intervenir dans le gouvernement, il l’en détourn ait de tout son pouvoir Lassati governare du clii-governa e n< n voler ingerirti aile dignilà, ma lascia fare a Dio, etc. Sermon du III' dimanche de l’Avent — Dans celui du mardi après le IIIe dimanche de Carême, il dit ces belles paroles : Ciltadini iniei quandô roi andale sü nei vcshi consiglj, se voi fosie urnili, iddio vi illuminai ia ; se roi non fus/e ambilrosi e tanto superbi,
voi avreste fado ora mille cose che non avele faite . Certes cet
esprit d’humilité n’est pas celui du républicanisme moderne. Du reste, il est aisé de voir, par l’ensemble des idées politiques de Savonarole, qu’il aurait préféré la pire des républiques à certaines monarchies.
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miséricorde, la leur avait envoyée comme un remède à leurs discordes civiles, ce qni, dans l'intention du prédicateur, ne signifiait en aucune manière que cette forme fût la plus désirable de toutes ; car Savonarole ne fut jamais l’apologiste des institutions républicaines dans le sens que les publicistes modernes ont attaché à ce mot, et quelques-uns d’entre eux se sont trop pressés d’inscrire ce grand nom sur la liste de leurs glorieux précurseurs. Pour lui, le gouvernement monarchique était de meilleur de tous, et il le disait hardiment à ses auditeurs qui étaient tous citoyens d’une république (1). Dans son utopie favorite, où il plaçait la réalisation de ses plus chères espérances, tous les honneurs étaient pour la royauté ; et quand il y appliquait le passage de Zacharie où le prophète demande à l’ange du Seigneur ce que signifient les deux oliviers qui sont à droite et à gauche du candélabre (2), Savonarole répondait que l’un représentait le pape et les prélats qui dirigeraient la chrétienté aux jours de sa régénération, et l’autre les princes temporels qui travailleraient alors tous à la défense de l’Église et à la propagation de la foi du Christ (3). Que s’il parlait un autre langage toutes les fois qu’il s’agissait du peuple florentin, c'était uniquement parce qu il n'y trouvait pas les éléments nécessaires pour consti tuer une monarchie sur sa véritable base, et parce qu’il croyait que le pouvoir d’un seul, placé entre les
(1; Vote è un buon capo, è buon govsrno, c queslo è l’ottimo dn aovcrumi ■ Il plaçait immédiatement après le gouvernement aristocratique comme celui de Venise. . Sermon pour le il' dimanche de l’Avent - Dans le sermon du IIIe dimanche, il revient encore sur la préférence qu’il donne au gouvernement monarchique.
Zacharie ch. iv.
(3) Sermon du samedi après le V" dimanche
savonarole.
mains d’un Médicis ou de tout autre banquier également influent par ses richesses, y serait exploité, comme par le passé, au profit des idées profanes ou païennes qui avaient exercé tant d’empire sur les esprits dans le cours du siècle qui allait finir.
Le récit de la catastrophe qui termina la vie de ce grand homme, n’appartient pas à mon sujet; mais je ne veux pas laisser ignorer à mes lecteurs quels en furent les véritables moteurs. Bien qu’on puisse reprocher au pape Alexandre VI de n'avoir pas heureusement choisi son mode d’intervention dans ce grand débat, il est certain que son rôle fut presque toujours passif, et qu il y eut des moments où ses dispositions personnelles . Jarmèrent ceux qui voulaient la mort de Savonarole. Un jour que ses doctrines étaient examinées, en présence du pontife, par une commission de quatorze théologiens, un jeune Dominicain, plus hardi que les vieux, ne put contenir son zèle et sa douleur, quand il vit que le grand crime imputé au réformateur était d’avoir été la cause de tous les malheurs de Pierre de Médicis, c’est-à-dire de sa récente expulsion. Or, sa famille, outre le membre très-influent qui la représentait dans le collège des cardinaux, y comptait un bon nombre de créatures dévouées, trop disposées à servir ses rancunes. Une haine plus sourde et non moins envenimée faisait agir et parler le cardinal Ascanio Sforza, digne frère de Louis le Maure, qui avait à se venger pour son propre compte, et dont la correspondance avec les magistrats florentins, avant 3t après le supplice de la victime, est un monument de honte indélébile, je ne dis pas pour le tyran milanais dont la mémoire est d’ailleurs assez flétrie, mais pour 3es magistrats serviles, non moins traîtres à la vérité qu’à la patrie, qui mendiaient à une cour étrangère
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des félicitations pour leurs lâchetés, et donnaient, en échange, les plus abjectes flatteries (1).
Outre le duc de Milan, il y eut un autre souverain qui intervint dans ce débat. Ce souverain était Louis XII, monté depuis quelques jours sur le trône. A peine eut-il appris la tournure sinistre que prenait le procès de Savonarole, qu il écrivit, en sa faveur, une lettre affectueuse et presque suppliante, sur l’effet de laquelle sa qualité d’allié de la république lui donnait bien quelque droit de compter. Mais, outre qu elle arriva quand les cendres du supplicié avaient été déjà jetées dans l’Arno, les bourreaux étaient trop acharnés sur leur proie, pour la lâcher sur de simples remontrances que n accompagnait aucune menace (2j. Ils crurent que tout était fini avec cette cérémonie dérisoire ; ils se trompèrent. Cette fois, la Providence n ajourna pas le châtiment à la troisième ou quatrième génération, mais elle le fit tomber sur les coupables eux-mêmes, en armant contre eux les deux plus puissants monarques de la chrétienté. On sait comment ceux-ci remplirent leur terrible mission. On sait où le roi de France, devenu maître du Milanais, envoya mourir Louis le Maure. On sait le pacte conclu, en 1529, entre les Médicis et Charles-Quint, la lutte héroïque soutenue contre eux, la cruelle agonie qui précéda, et les maux plus cruels encore qui suivirent le dernier soupir de la liberté Florentine.
Ce n’était pas assez que l’innocence fût vengée ; il fallait de plus qu’elle fût réhabilitée, et quelle le fût de manière à faire cesser le scandale auquel cette
(1) Voir Scritti varj del P. Marchese. pp. 36 1-36C».
2) Cette lettre a été publiée dans le Uecue.il des monuments inédits sur l’histoire de France, vol. 1, p. 774.
SAV0NAH0LE.
grande iniquité avait donné lieu. Le deuil de tous les citoyens en qui brillait encore quelque noblesse de cœur ou de caractère, était déjà une assez belle réhabilitation ; mais il y en eut d’autres qui, non contents de cet hommage négatif, osèrent défendre la mémoire de leur héros, presque le lendemain de son supplice, par des écrits apologétiques, par des peintures non moins significatives que ces écrits, et par des médailles sur lesquelles on lui donnait les qualifications les plus glorieuses (1).
A Rome, ce fut le pinceau de Raphaël qui se chargea d’abord de son apothéose, en le plaçant parmi les plus illustres docteurs de l’Église dans la dispute du Saint-Sacrement . Dix années s’étaient alors écoulées depuis la mort de Savonarole ; le pape Jules II, digne appréciateur d un pareil génie , avait remplacé Alexandre Borgia sur le trône pontifical, et mis un terme à la plupart des abus qui avaient marqué son règne. Le caractère de ce pontife sévère et despote ne permet pas de supposer que Raphaël eût osé prendre sur lui d’inaugurer le portrait de Savonarole dans une des salles du Vatican, si l'idée ne lui en avait été suggérée par Jules II lui-même, qui préférait sans doute ce mode de réparation comme offrant plus de garanties de publicité pour le présent eide perpétuité pour l’avenir.
Dans le cours du xvi* siècle, on ne se contenta pas de croire à son innocence, on crut encore à sa sainteté ; et cette opinion s’accrédita si bien parmi les chrétiens, que l’Église romaine crut devoir examiner à fond le procès de Savonarole et la part qu’A-
1 ) Si vedono uscne dei publici scritti, dette siynificanti pilture, dette medaylie che lo van decorando dei litoli piii gloriosi. Bartoli, Apologie de Savonarole, p. 177.
l’art chrétien.
lexandre VI avait prise à sa condamnation. Cet examen se fit à l’occasion de la béatification de Catherine de Ricci, à laquelle on reprochait d’avoir souvent imploré son intercession comme celle d’un Saint ; et, pendant tout le temps que dura l'enquête, saint Philippe de Néri, qui avait dans sa chambre un portrait de Savonarole avec une gloire autour do la tête, priait Pieu, avec une ferveur qui allait jusqu’à l’angoisse, pour obtenir que ce champion héroïque de la foi chrétienne ne fût pas flétri par une seconde condamnation. On ajoute qu’ayant appris d’avance, par une révélation spéciale, que la mémoire de son héros sortirait pure et sans tache de cette dernière épreuve, il lui fut impossible de maîtriser les transports de sa joie, qui fut vivement partagée par un grand nombre de fidèles, aux yeux desquels ce résultat équivalait à une canonisation formelle ; et, sur ce point, la Cour de Rome poussa si loin l’indulgence pour l’opinion publique, qu’elle laissait exposer en vente et circuler librement dans les familles pieuses des médailles et des portraits en bronze, avec des inscriptions où le bienheureux frère Jérôme Savonarole était intitulé docteur ci martyr (1).
A Florence, son nom n’a jamais cessé d’être populaire, et si le torrent du paganisme rompit la digue qu’il lui avait opposée pendant dix ans, et inonda de nouveau toutes les branches de la littérature nationale, il n’en fut pas de même de la peinture, où les doctrines spiritualistes remises par lui en vigueur furent conservées et prolongées bien avant dans le xvi° siècle par un petit nombre d’artistes chrétiens, chez qui l’enthousiasme de leur art resta désormais inséparable de la vénération pour la mémoire de celui qu’ils avaient regardé comme leur pasteur et comme leur maître.
(1) Bartoli, p 1S i et suiv.